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La médiation
du contenu externe Thèse de doctorat - mai 2000 Albert Dechambre
Introduction et plan"Si l'esprit est au "dehors", à quoi bon s'obstiner à le rapporter à ce qui se passe "au-dedans"?" (Pascal Engel , Philosophie et psychologie, 1996, p. 270) "Plus je vieillis, plus je suis enclin à penser qu'il n'y a rien dans la signification excepté la dénotation ; qu'il n'y a rien, par exemple, dans la signification d'un nom excepté son porteur et rien dans la signification d'un prédicat excepté la propriété qu'il exprime." (Jerry Fodor , A theory of content, 1991, p. 161) "Ce qui flotte ouvertement dans l'air est notre langage commun, que chacun est libre d'intérioriser selon sa voie nerveuse propre." (W.V. Quine , La poursuite de la vérité, édition revue, 1990, p. 74) Comme le sable qui file entre les doigts la question du sens semble insaisissable. Nous oscillons sans cesse entre deux intuitions: qu'il existe des contenus objectifs que nous visons intentionnellement et que nous ne faisons que représenter, et des contenus résultant de l'activité créatrice et symbolique de l'esprit humain. Nous avons d'une part des représentations mentales résultant de processus de sélection naturelle ou d'apprentissage, fixant intentionnellement les propriétés de l'environnement correspondant aux besoins élémentaires des individus: obstacles, refuges, nourriture, prédateurs ou partenaires sexuels. D'autre part, nous avons la Chapelle Sixtine, les représentations du Bouddha, l'Hymne à la joie et les théorèmes d'incomplétude , objets symboliques dont le sens complexe dépend de leur créateur mais aussi des systèmes conceptuels, des langages et des traditions dans lesquels ils ont été produits. Le naturalisme sémantique a tenté de justifier la première intuition et la sémiotique la seconde. Les théories qui ont l'ambition d'expliquer les phénomènes de sens dans un cadre naturaliste ont rompu avec la tradition linguistique de la sémantique et se sont concentrées sur les représentations mentales. De ce fait, elles redécouvraient l'environnement naturel représenté, mais camouflé sous son vêtement symbolique. De leur côté, les sémiotiques ont cherché à comprendre tous les phénomènes de sens comme des instanciations d'une structure commune de différenciation sémiotique, manifeste dans les langues naturelles et dans les systèmes symboliques en général. Mais elles n'ont fait qu'amplifier l'idée anthropologique très ancienne que nous sommes entourés de symboles conventionnels à des degrés divers. Ce n'est que récemment (Klinkenberg , 1997, Eco , 1999, par exemple) que la sémiotique a entrepris de se dégager des excès du formalisme pour redécouvrir la part de l'objet dans la construction du sens, dégageant ô surprise une forme élémentaire de contenu externe. J'ai donc voulu explorer cette terra incognita située entre deux horizons jugés inconciliables, et tenté de construire un concept de contenu externe sémiotisé. C'est le concept de médiation qu'on trouve de part et d'autre qui m'a servi de levier. Il m'a semblé en outre naturel de partir du contenu externe pour aboutir au sens sémiotique , ceci pour respecter l'évolution de l'esprit humain et montrer qu'il est possible d'établir une continuité sémantique entre les deux types de représentation. Le concept de contenu externe a été développé par les sémantiques externalistes. C'est là mon point de départ. Ces théories tentent de répondre à deux types de questions: 1. Quels sont les processus de type causal qui expliquent les phénomènes de sens? 2. Quelle est leur origine biologique? Schématiquement, les théories informationnelles se concentrent sur la première question, les théories évolutionnistes comme celle de Ruth Millikan sur la seconde. J'examinerai surtout les premières pour en dégager les faiblesses. Les deux principales sont de donner une explication des phénomènes de sens élémentaires en négligeant notre environnement culturel et d'ignorer la conscience comme un facteur déterminant. Les phénomènes de sens complexes comme la signification linguistique ou l'usage des objets symboliques et/ou fonctionnels dans la culture, ne sont pas suffisamment pris en compte. Face à cette situation, deux attitudes sont possibles: soit les analyser comme des phénomènes de nature différente et inconciliables, en opposant le contenu naturaliste au sens sémiotique , soit d'établir une filiation entre les phénomènes primitifs et les phénomènes complexes. J'ai choisi la seconde attitude gradualiste. La filiation est caractérisée par l'apparition et le développement de médiations toujours plus complexes entre des contenus externes qui ont pu à l'origine être indépendants et atomiques. J'exploiterai l'idée générale qu'une sémantique qui réhabilite la visée référentielle , comme l'externalisme, doit introduire des médiations de type sémiotique dans son modèle si elle veut rendre compte des référents complexes et des référents proprement culturels. Il s'agit d'introduire une dimension horizontale dans un cadre sémantique qui propose un contenu uniquement vertical. Si nous faisons abstraction un instant du fait que la sémiotique s'occupe des représentations symboliques publiques et codifiées, l'opposition entre théories verticales et horizontales du contenu peut être résumée ainsi: pour les premières, la relation sémantique tient entre des représentations et des objets, propriétés ou événements du monde; pour les secondes ce sont les relations entre les représentations qui fondent la signification. La dimension verticale du sens est justifiée par la nécessité que les structures internes représentationnelles soient adéquates et conduisent à des comportements appropriés. La dimension horizontale résulte du développement des capacités cognitives de l'esprit humain comme le langage et la conscience. Mais ces deux dimensions étant nécessaires, elles doivent être compatibles, c'est là un des principes qui m'a toujours guidé. De la position terminale qu'elle occupe, la sémiotique nous indique la direction prise: l'esprit humain tend à structurer son univers de sens en termes d'oppositions symboliques. C'est une version sémantique du principe anthropique: pour expliquer "l'univers du sens", nous devons considérer qu'il a donné naissance aux systèmes symboliques. Une de leurs caractéristiques est d'être un produit collectif, intersubjectivement partagé, où l'accord ou la résonance avec le monde chers au naturalisme est indirecte car elle doit d'abord être validée collectivement. La médiation et l'horizontalité du sens pèsent ici de tout leur poids car le sens doit d'abord être défini relativement à un plan de l'expression. À l'inverse, les sémantiques verticales admettent des contenus qui puissent ne jamais être exprimés, et font du sens horizontal simplement un instrument de médiation placé entre le sujet intentionnel et le monde, et ayant pour fonction d'aider le sujet à fixer les contenus externes. Dans le champ sémantique naturaliste, nous trouvons d'autres types de théories que l'externalisme: les théories interprétativistes comme celle de Daniel Dennett qui nient la réalité intrinsèque des états mentaux et de leur contenu, les théories subjectivistes comme celle de John Searle qui fondent le contenu sur l'activité consciente, et les théories internalistes qui identifient le contenu des représentations mentales à des structures internes ou à des relations fonctionnelles entre elles. Pour ces dernières, la médiation est simplement une conséquence de "l'horizontalité" de la théorie puisque les états n'ont pas un contenu indépendant. Je traiterai surtout les deux premières pour la raison majeure qu'elles sont nécessaires pour dépasser le clivage entre contenu vertical et contenu horizontal. La conception interprétative de Dennett et la conception subjectiviste de Searle, lorsqu'on les applique aux objets culturels, nous permettent d'envisager le principe d'un contenu externe sémiotisé. Ce qui est remarquable est que toutes deux intègrent la conscience et la socialisation dans les phénomènes sémantiques. Elles permettent de saisir les systèmes sémiotiques non plus formellement mais comme un produit émergeant des formes de socialisation propres aux organismes conscients. La conscience intervient de manière essentielle pour projeter l'esprit dans son environnement culturel et pour maintenir une forme d'aspectualité sociale des contenus externes, sémiotisés à des degrés divers. La thèse défendue ici énonce que certains contenus externes ont une dimension sémantique horizontale à la suite d'une médiation symbolique . Cette médiation peut être assimilée à une sémiotisation progressive et d'une construction sociale de la réalité. Les domaines d'objets impliqués dans la thèse sont les objets culturels: certains d'entre eux remplissent une fonction symbolique explicite, d'autres sont plutôt des objets fonctionnels, artefacts et dispositifs technologiques ayant une dimension symbolique variable (comme le trône ou l'uniforme). La thèse s'applique également aux représentations de ces objets dans la mesure où ce sont tous des objets internes au sens que Dennett donne à ce terme: des outils de l'esprit en grande partie exo-somatique s. Les sémantiques externalistes et la sémiotique, qui représentent respectivement mon point de départ et mon point d'arrivée, ont au moins deux points communs: elles proposent une réfutation de l'internalisme et ce sont des théories préoccupées avant tout à caractériser des unités élémentaires de sens, les briques à partir desquelles s'élaborent les sens plus complexes. Cela se marque surtout dans la théorie représentationnelle de l'esprit de Fodor avec les hypothèses non dissociables de l'atomisme sémantique et du langage de la pensée . Cela se marque en sémiotique dans les articulations entre les plans de l'expression et du contenu. La théorie de Fodor et la sémiotique partagent la même ambition fondatrice qui peut être assimilée à un atomisme sémantique radical pour la première, relatif pour la seconde. En accord avec cette visée, la médiation que j'envisage porte sur les unités significatives élémentaires et non sur les unités complexes comme les phrases et les œuvres en général. Ce projet a une vocation exploratoire et interdisciplinaire portant sur un domaine vaste que j'ai cependant essayé de réduire à des dimensions permettant d'en retirer des résultats significatifs et suffisamment généraux pour l'analyse conceptuelle menée ici. Je conviens que je ne suis pas parvenu à donner de la médiation du contenu externe une analyse suffisante qui permette d'en débrouiller les aspects physiques, biologiques, cognitifs, et enfin sémiotiques. Peut-être sommes-nous encore myopes conceptuellement au point de ne pouvoir les distinguer comme ceux qui sont liés à la socialisation, aux usages primitifs du langage ou à l'apparition de la conscience. Mais là n'est pas l'essentiel car, somme toute, nous disposons déjà d'une description très avancée grâce à la sémiotique. Ce qui me paraît plus important à ce stade est d'observer le jeu des tensions qui agitent chacun des deux paradigmes et le travail de convergence qui s'accomplit. Je crois avoir au moins éclairé la part essentielle que joue la médiation dans tous les phénomènes sémantiques, ce qui peut surprendre compte tenu des divergences fondamentales. Les phénomènes complexes de dépendance que Fodor observe entre le sujet et les contenus qu'il vise intentionnellement d'une part, l'autocritique des sémioticiens à l'égard de leurs présupposés culturalistes et formalistes qui les amènent à reconsidérer le sol primitif sur lequel se développe la sémiose d'autre part, peuvent être mis en rapport et saisis comme un mouvement de médiation d'un contenu externe. L'externalisme redécouvre la part du sujet intentionnel et la sémiotique la part de l'objet. Cette convergence ne devient visible qu'en changeant de perspective, en dépassant un naturalisme et un formalisme étriqués, en méditant sur la nature de la relation sémantique et des ontologies présupposées dans la visée intentionnelle. Cette convergence reste cependant limitée car si la médiation dans le modèle sémiotique est un processus sémantique à part entière ce n'est pas le cas dans la théorie de Fodor qui la cantonne dans les procédures cognitives pour atteindre les contenus externes. Je dois prévenir un reproche qui pourrait m'être fait de ne pas maintenir fermement la distinction entre les notions de contenu et de sens. Il est commode, ce que je fais le plus souvent, d'utiliser le terme de contenu lorsque je parle de représentations mentales et de réserver le terme de sens pour désigner les produits de l'activité sémiotique. Mais cette distinction ou cette opposition (sémiotique) n'est que provisoire et la maintenir reviendrait à nier le sujet qui m'occupe. Il s'agit bien de concevoir un contenu qui soit à la fois externe et horizontal. Cela signifie, et on en s'en apercevra progressivement, que l'opposition entre les représentations mentales internes et les représentations sociales externes tend à s'effacer s'agissant de l'esprit humain. Ce qui explique in fine pourquoi la distinction du sens et du contenu est, pourrait-on dire, en sursis.PlanJ'ai choisi une méthode progressive qui apparaît dans l'ordre d'exposition que voici: Dans la première partie nous ne sommes pas encore dans le vif du sujet car je me limite à la sémantique des représentations mentales. Il s'agit de contextualiser le concept de contenu intentionnel par rapport au naturalisme philosophique et au naturalisme scientifique, et ensuite de voir dans les théories sémantiques naturalistes ce qui constitue un frein au dépassement que je souhaite, ou au contraire ce qui en est l'augure. Le premier chapitre, Les programmes sémantiques naturalistes et leurs menaces, expose le point de vue des philosophes et ensuite celui des sciences cognitives , de la neurobiologie et de la biologie. Les chapitres suivants sont consacrés à trois grands types de théories sémantiques: les théories externalistes, interprétatives et subjectivistes. Ils sont organisés le plus souvent autour d'un ou deux auteurs: Fred Dretske et Jerry Fodor , Daniel Dennett , John Searle . Quant aux théories internalistes, je les traite incidemment car elles n'ont pas une pertinence directe dans le dispositif général que j'ai mis en place. Le chapitre deux, Les sémantiques externalistes: le cadre, présente le modèle externaliste initial, ensuite ses développements informationnels, et certaines améliorations sensibles comme le traitement des notions de comportement et de conscience. Le chapitre trois, Les sémantiques externalistes: la métaphysique, tente de décrire le fond métaphysique de l'externalisme qui est la combinaison de l'atomisme et d'un équilibre informationnel entre l'esprit et du monde. L'articulation entre la sémantique et la psychologie computationnelle peut apparaître clairement. Il se concentre sur l'œuvre récente de Fodor , principalement The Elm and The Expert (1994) et Concepts (1998). Le chapitre quatre, La théorie fonctionnaliste et interprétative de Daniel Dennett , vise à comprendre comment le point de vue interprétatif peut être compatible avec le naturalisme sémantique et davantage encore avec l'externalisme dès lors qu'il prend suffisamment en compte la nature sociale de l'esprit humain et de la conscience. Il présente également les tentatives de Dennett (1995, 1996) pour comprendre diachroniquement l'évolution des significations en général. C'est la première échelle nous permettant de nous élever du sol informationnel initial. Le chapitre cinq, La conscience, le contenu construit subjectivement nous fournit la seconde échelle. Fondé sur le principe de connexion , il expose le point de vue "en première personne " qui doit être adopté vis à vis du contenu selon Searle . Ce point de vue est un défi pour l'externalisme qui offre un point de vue en troisième personne des phénomènes sémantiques. Mais il est incontournable si nous voulons intégrer les représentations de type culturel à la sémantique. La seconde partie explore ce que Pierre Jacob appelle le troisième étage sémantique[1], lieu des phénomènes de sens complexes. Les symboles explicites et l'environnement social deviennent les deux aspects fondamentaux de la sémantique des représentations de l'esprit humain. J'envisage un rapprochement entre l'approche naturaliste et l'approche sémiotique du sens en deux temps: je montre comment le naturalisme est en mesure de majorer le rôle du langage, et ensuite comment la sémiotique dans son orientation cognitive minore le rôle de l'expression dans la production du sens. Cette modération dans les deux paradigmes laisse espérer une synthèse qui est l'horizon philosophique de ce travail. Le chapitre six, Le rôle du langage public dans la pensée, explore le lien naturel qui existe entre certaines représentations mentales et les expressions des langages publics. Notre cerveau est ainsi structuré qu'il doit utiliser des produits linguistiques pour fonctionner. Il se penche également sur le rapport qui existe entre la perception des qualités et la conscience réflexive . Mais plutôt que plaider en faveur d'une sémantique inférentielle, le fonctionnement de la cognition s'accorde avec une forme d'atomisme sémantique minimal . Le chapitre sept La construction de la réalité sociale expose la théorie de Searle qui porte ce nom. Avec elle nous entrons de plein pied dans l'univers des représentations symboliques sociales. J'insiste sur le type de médiation qu'elle implique, sur l'aspectualité propre des objets sociaux, et sur l'ontologie que nous présupposons en considérant la réalité sociale. Tous éléments nécessaires pour aborder enfin la position sémiotique en matière de sens. Le chapitre huit, La dimension sémiotique du contenu, est envisagée en premier lieu à partir de la sémiotique cognitive et pragmatique exposée notamment par Jean-Marie Klinkenberg . L'intérêt de ce type de sémiotique, qui en est à l'aube de son existence selon l'auteur, est d'intégrer la cognition et l'usage à la science des signes, mais il la situe dans un horizon ontologique de type constructiviste. La seconde source provient du livre récent de Umberto Eco , Kant et l'ornithorynque dans lequel un horizon ontologique plus réaliste se profile. Nous pouvons enfin y voir un peu plus clair sur notre parcours: le sens sémiotique est une élaboration complexe à partir de primitifs sémiosiques , rendue nécessaire par la nature sociale de l'esprit humain. C'est la concession limitée que la sémiotique fait à l'externalisme. Dans les deux chapitres finaux, j'exploite les principaux résultats des chapitres précédents sous l'angle de la médiation, en y intégrant les aspects liés à l'interprétation et au rôle actif de la conscience. Trois des quatre types d'explication sémantique: externaliste, interprétatif et subjectif présentés de manière indépendante dans la première partie, y sont reliés par la médiation. Le chapitre neuf La médiation verticale du contenu externe, tente de montrer que le point de vue de Fodor sur la médiation, qui lui dénie toute pertinence sémantique, se lézarde pour les médiations instrumentales prothétiques (mises en œuvre dans les dispositifs technologiques) et devient intenable pour les médiations formées d'éléments symboliques. Nous glissons d'une forme verticale de médiation aux formes sémiotiques qui sont horizontales. Le chapitre dix, Le concept de contenu externe sémiotisé, est structuré en deux parties. La première complète la synthèse, entamée dans le chapitre précédent, sur la médiation du contenu externe, en la menant cette fois depuis le point de vue sémiotique. Il s'agit bien d'utiliser les formes sémiotiques de médiation pour comprendre pourquoi certains contenus externes ne peuvent pas être atomiques, à supposer que le concept de contenu externe puisse encore leur être appliqué. Mais dans le même temps, je réaffirme la nécessité de recourir à la notion de sens externe pour comprendre comment les processus sémiotiques prennent le pas sur les processus représentationnels et ensuite symboliques primitifs. Cette réaffirmation prend un tour quasi transcendantal. La seconde partie vise à clarifier l'introduction de certains concepts transversaux (comme la structure intentionnelle, la conscience, l'esprit externe, les objets internes, l'évolution mémétique ) avec l'intention de leur donner une place effective dans l'ensemble du champ sémantique. La portée de la thèse peut être jugée faible puisque rien ne change dans les pratiques de détermination des contenus ou de sens: nous disposons toujours de ces outils de compréhension du monde que sont nos théories, nos langages et nos systèmes symboliques. Nous sommes un peu dans la situation décrite par le principe anthropique: nous savons bien que l'évolution de l'univers aboutit à l'homme et nous devons formuler nos théories pour qu'elles soient compatibles avec son apparition. Dans notre cas, nous savons bien où nous aboutissons en matière de signification: des systèmes symboliques complexes, structurés et sociaux. Inversement, elle peut être jugée trop spéculative dans la mesure où j'ai été entraîné dans un domaine très mal connu comme la conscience. Pour me défendre je dirai, premièrement, que le sens de la thèse est à trouver dans le voyage et non dans le point d'arrivée, ou encore dans le sol sémantique naturaliste sur laquelle tout s'enracine. L'intérêt de ce type d'analyse conceptuelle , comparative et diachronique réside dans la réorganisation possible du champ sémantique, en particulier à travers le concept de contenu externe sémiotisé. Je dirai ensuite que la spéculation est inévitable et m'abriterai sous l'esprit d'audace et d'humilité à la fois qui caractérise les auteurs abordés. Où le goût pour l'architecture cède la place au bricolage (Dennett ) ou au jardinage (Eco ), où ce qui est important est aussi de pointer en direction d'une solution (Searle )[2]. Comme exemple emblématique, je retiens l'œuvre de Dennett et l'esprit spéculatif maîtrisé dans lequel il pense la question du sens depuis son origine biologique jusqu'au "déploiement de ses configurations concrètes tel qu'il s'accomplit dans les divers domaines culturels, le langage, l'art, la pensée, la technologie, etc. C'est là une paraphrase à peine voilée de Ernst Cassirer[3] qu'il ne renierait pas, je pense. Où nous mène l'enquête aux origines de l'esprit et du sens? À un retour à la perception comme activité productrice de sens essentielle ou à son abandon au profit des réseaux télématiques virtuels qui manifestent le plus spectaculairement l'intentionnalité et l'intelligence collectives , de l'esprit humain? Doit-on regretter qu'au cours de l'évolution culturelle se soit perdu en chemin une grande part du sens primitif qui se nourrissait du contact direct des choses, non médié. Le problème de la métaphysique occidentale est celui de la représentation, pensait Heidegger préoccupé, comme Marcel Proust , de lever les voiles qui nous séparent de la vérité. La médiation serait-elle l'expression la plus radicale de ce voilement. Tout est médié, rendu lointain et dissimulé derrière les brumes des représentations. Il existe ainsi, au delà de la discussion philosophique, de la disputatio que ce texte met en scène modestement, un besoin de sens. J'espère ainsi donner aux questions philosophiques souvent techniques une résonance anthropologique. Que la question posée dans ce doctorat soit celle du sens, m'y invite.Albert Dechambre [1] Pierre Jacob , Pourquoi les choses ont-elles un sens?, Odile Jacob, 1997. [2] Daniel Dennett , Do-It-Yourself Understanding (1992) in Brainchildren, Penguin Books, 1998, p. 76-77; Umberto Eco , Kant et l'ornithorynque , Grasset, 1999, p. 9 (traduction française par Julien Gayard de Kant e l'ornitoronco, 1997, R.C.I. Libri S.p.A.); John Searle , Le mystère de la conscience, Odile Jacob , 1999, p. 169. [3] Ernst Cassirer, La philosophie des formes symboliques, tome 1. Le langage, 1923, éditions de Minuit, p. 49. |
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