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La médiation
du contenu externe Thèse de doctorat Albert Dechambre
Chapitre 4: La théorie fonctionnaliste et interprétative de Daniel DennettSi comme le pense Fodor , la sémantique n'appartient à aucune science, si la sémantique informationnelle n'est pas en mesure d'expliquer tous les phénomènes de sens, en laissant une part d'indétermination dans la nature ultime, ontologique du contenu visé, n'est-il pas plus sage de s'en tenir à une conception moins ambitieuse fondée sur l'interprétation? Loin d'être un recul, je pense que le point de vue interprétatif permet de comprendre comment le champ sémantique a pu s'étendre grâce aux langages publics. C'est à Daniel Dennett , ce remueur et bricoleur d'idées[1], que revient le mérite d'avoir rapproché les points de vue naturaliste et linguistique sur la signification. Dans le premier chapitre[2], j'ai introduit la position de Dennett : sa théorie des systèmes intentionnels et son réalisme doux qui fait des états intentionnels des trames visibles depuis la posture intentionnelle . J'ai présenté sa double théorie du contenu, fonctionnaliste et interprétative, qui correspond aux deux niveaux de la psychologie, subpersonnelle et intentionnelle. Dennett partage la vision fonctionnaliste au sens biologique de Millikan mais lui reproche de verser dans une forme de réalisme intentionnel en supposant que la fonction repose sur des faits bruts[3]. Il apparaîtra dans ce chapitre que la fonction et l'interprétation ne peuvent pas être traitées indépendamment l'une de l'autre, mais surtout qu'il est possible de donner une explication de type naturaliste et évolutionniste de l'apparition des significations des mots et des expressions du langage articulé, que Dennett appelle les significations réelles (real meanings). Je reprendrai ensuite les thèmes centraux de son livre Kinds of Minds, Towards an Understanding of Consciousness[4] (1996) qui a le mérite de donner un cadre biologique général aux concepts introduits. Je reviendrai enfin sur la théorie de la conscience de Dennett, transition souhaitable avec le chapitre suivant consacré à la conception subjective du contenu. Il sera encore question de Dennett dans la seconde partie dans le développement de la notion d'esprit au dehors. Cette idée que l'esprit humain n'est pas confiné dans l'espace du corps est en effet la conséquence surprenante des hypothèses de l'auteur sur la nature culturelle de la conscience et de l'esprit humains. Fonction biologique et interprétation"Ma théorie du contenu est fonctionnaliste: toutes les attributions de contenu sont fondées sur une appréciation du rôle fonctionnel des items en question dans l'économie biologique de l'organisme (ou dans l'organisation d'un robot). C'est une notion de contenu spécifiquement téléologique (non pas la notion de fonction mathématique ou celle de simple 'rôle causal', suggéré par David Lewis)." (A Companion to the Philosophy of Mind, article Dennett écrit par lui-même, Blackwell, 1995, p. 239) A première vue, la théorie
du contenu chez Dennett
est double selon le point de vue adopté: les contenus sont
fixés biologiquement par la fonction remplie par l’organisme lorsque
celle-ci peut être déterminée, mais sur le plan psychologique, ils résultent
d’une interprétation. Dans le premier cas, le contenu peut être fondé
ontologiquement non dans le second. En réalité, la théorie de Dennett
n'est pas double car le contenu fonctionnel
lui-même n’est visible que depuis le point de vue
intentionnel, point de vue qui considère ce contenu par rapport à une
fin (biologique et évolutionniste of
course). Par rapport à l'explication physicaliste , l'explication fonctionnelle va droit au but: ce qui compte est ce qu'un organisme ou un système fait, et laisse de côté les éléments non pertinents comme les détails de la réalisation physique. Elle définit clairement les limites du système, entrées et sorties, et les fonctions qui traitent l'information entrante pour produire une réponse sortante. Cependant cette simplification entraîne des confusions si on oublie de considérer l'origine biologique des fonctions et la valeur des phénomènes évolutifs. La fonction n'est en effet visible que si l'évolution est elle-même interprétée, ce qui ne peut se faire une nouvelle fois qu'en adoptant le point de vue intentionnel qui lui attribue rétrospectivement des intentions ou des fins. La méthode adoptée par Dennett est justifiée sur le plan épistémologique par l'idée que la biologie est une science de l'ingénierie inversée [5]. L'étude des organismes vivants, y compris les fonctions supérieures comme la conscience, la connaissance, etc., ne peut pas être menée comme en physique par la recherche de lois de la nature, mais comme une espèce d'ingénierie qui interprète les organismes vivants comme s'ils étaient des artefacts fabriqués avec une intention particulière. Ainsi, le concept de contenu a une place modeste mais plus assurée que dans les sciences physiques qui dissolvent le contenu dans un ensemble de relations causales et le rendent invisible. L'évolution des significationsLa théorie sémantique de Fodor est synchronique car l'explication donnée doit s'appliquer de la même manière aux représentations mentales et aux expressions linguistiques. L'hypothèse du langage de la pensée apporte une cohérence à ce principe général car, en tant que produit non culturel, il doit être suffisamment ancien du point de vue de l'évolution de l'espèce humaine. La théorie de Dretske introduit timidement une dimension diachronique en séparant les représentations sensorielles d'origine phylogénétique et de ce fait sélectionnées, et les représentations conceptuelles acquises par apprentissage. Avec Dennett , nous sommes résolument dans l'histoire naturelle de la sémantique qui a été esquissée dans l'étonnant Darwin 's Dangerous Idea. L'émergence des significations "réelles"Selon Dennett , l'idée que l’évolution est un processus de type algorithmique , dénué d'esprit et sans but[6] a été défendue la première fois par Darwin [7] Cette idée était dangereuse au XIXème siècle car elle représentait une menace pour toutes les croyances religieuses, mais elle l'est encore aujourd'hui pour d'autres raisons. C'est là un fait surprenant pour Dennett que beaucoup de philosophes maintiennent que même sans l'intervention d'un dieu créateur l'homme échappe aux processus évolutifs. L'idée a en effet des implications difficilement acceptables sur la nature de l'esprit qui justifient les ambitions de l'intelligence artificielle . Comme les autres capacités biologiques, l’intelligence et l'esprit sont le résultat d'un processus darwinien de réorganisation continue et aléatoire de formes existantes[8]. "L'intelligence peut être décomposée en parties si petites et si "stupides" qu’elles ne peuvent être considérées comme intelligentes, et distribuées à travers le temps et l’espace dans un gigantesque réseau connecté de processus algorithmiques." (Dennett , Darwin ’s Dangerous Idea, 1995, p. 133) Au cours de ce processus extrêmement lent apparaissent sans cesse de nouvelles formes qui sont ensuite "sanctionnées" par la sélection naturelle . Leur ensemble constitue ce que Dennett appelle l'espace des formes (design space) exploré sans relâche par la nature (Dennett, 1995, p. 320). Dennett exprime le cœur de l'argument de Darwin avec le concept de processus algorithmique : si un système admet des variations et s'il dispose de suffisamment de temps, alors n'importe quel résultat possible finira par se produire. La démonstration comprend un aspect logique: un processus qui fonctionne par exploration systématique des combinaisons possibles entre les éléments d'un système dans un espace défini doit nécessairement aboutir à une forme donnée, et un aspect empirique: les conditions nécessaires pour que le processus puisse se dérouler sont réunies dans la nature. (Dennett, 1995, p. 48) Les significations "réelles", que nous attachons aux mots et aux idées, sont aussi le produit émergent de processus évolutifs qui étaient à l'origine dépourvus de signification, mais cette origine biologique ne dispense pas l'homme d'être un créateur autonome de significations, dans le sens le plus plein du terme. Dennett rappelle que le sens est une question philosophique à très large spectre, depuis la quête du sens de la vie jusqu'aux subtiles analyses linguistiques. En proposant sa théorie de la signification non naturelle (ou conventionnelle), Grice a en réalité contribué à rejeter au second plan les significations qui ne sont pas linguistiques[9]. Pour les programmes de recherche issus de la philosophie du langage , il fallait d'abord régler les problèmes relatifs aux significations linguistiques pour s'attendre à des progrès dans les autres domaines de la signification. Dennett dénonce donc la trop grande importance accordée à la signification linguistique au détriment d’une analyse de ses origines et d'une analyse des états mentaux qui "se cachent" dans la terre riche des fonctions biologiques[10]. Je vais illustrer la théorie du contenu de Dennett avec trois exemples: le premier est relatif à un artefact, le second à un animal et le troisième à l'espèce humaine. Avec ces exemples, nous pourrons confronter le point de vue de Dennett et ceux de Dretske et Fodor , et surtout introduire l'idée que le langage naturel et sa sémantique doivent être inclus dans un modèle sémantique naturaliste. 1. Imaginons qu'un distributeur de boissons conçu initialement pour fonctionner avec les pennies américains, soit déplacé à Panama et accepte les balboas panaméens. Le mécanisme de détection des pièces a-t-il, en vertu de sa fonction, pour signification: détecteur de pennies ou détecteur de balboas? Pour Dennett , la réponse est "les deux" car elle dépend des circonstances de l'usage de l'appareil. La fonction est attribuée de façon rétrospective par l'analyse de l'histoire du système. Transporté à Panama, le mécanisme du distributeur change de fonction (Dennett, 1995, p. 412). Le distributeur de boissons est un exemple typique d'intentionnalité dérivée des intentions de ses concepteurs. Comme Dennett n'accepte pas cette distinction de Searle , il est logiquement amené à minimiser la portée de la dérivation, ce que nous venons de voir. Cette analyse peut être appliquée à l'intentionnalité animale comme le montre l'exemple classique du "détecteur de mouches" chez la grenouille . 2. Quel est le contenu des expériences visuelles de la grenouille ? (What the frog's eye says to the frog's brain?). A nouveau, le contenu est déterminable pour autant qu'on puisse identifier la fonction de l'œil de la grenouille. Et la réponse n'est ni simple ni unique; elle dépend du contexte dans lequel l'animal est placé et des circonstances historiques de la production de la fonction. Si nous imaginons que des grenouilles, à des fins de sélection, ont été placées dans un environnement artificiel qui ne contient pas de mouches mais seulement des boulettes lancées par des expérimentateurs, le contenu perceptif des grenouilles sera constitué par ces boulettes de nourriture. Il n'existe pas une fonction essentielle de l'œil de la grenouille, mais des fonctions que nous attribuons en plaçant l'individu dans un cadre intentionnel approprié et largement contingent. Le point essentiel est que l'évolution n'a un sens que si elle est interprétée[11]. Remarquons que nous pourrions nous contenter d'attribuer une fonction très générale à l'œil de la grenouille , celle de détecter quelque chose, sans précision quant à la nature et l'usage de ce qui est détecté. Mais dans ce cas nous perdrions la connexion entre cette fonction et la recherche de nourriture et l'attribution perdrait tout pouvoir explicatif. En résumé, pour qu'il y ait signification il faut qu'il y ait une fonction biologique mais celle-ci n'est visible que si nous adoptons le point de vue intentionnel. Cette fonction n'étant pas toujours déterminable, la signification reste indéterminée. Prétendre le contraire c'est verser dans l'essentialisme en matière de signification. Dennett ajoute que l'indétermination, loin d'être un défaut, est une condition de l'évolution des espèces. Les espèces réutilisent des structures existantes à de nouvelles fins, c'est le phénomène de l'exaptation [12]: "S'il n'y avait pas de variation "sans signification" ou "indéterminée" dans les conditions déclenchantes des yeux de la grenouille , il n'y aurait pas de matériel brut (variation aveugle) pour la sélection d'un nouveau but sur lequel agir. L'indétermination que Fodor (et d'autres) voient comme une faille dans l'explication darwinienne est en fait une pré-condition pour une telle évolution. L'idée qu'il doit y avoir quelque chose de déterminé que l'œil de la grenouille signifie réellement - quelque proposition inconnaissable en grenouillais qui exprime exactement ce que l'œil de la grenouille dit au cerveau de la grenouille - est simplement de l'essentialisme appliqué à la signification (ou à la fonction). La signification, comme la fonction, dont elle dépend directement, n'est pas quelque chose de déterminé à la naissance. Elle ne surgit pas par saut ou création spéciale, mais par un changement (typiquement graduel) dans les circonstances." (Daniel Dennett , Darwin 's Dangerous Idea, 1995, p. 408) C'est la réponse de Dennett à Fodor que j'avais annoncée (chapitre 3, section La solution des sémantiques téléologiques ). Revenons un instant à Fodor et à son attaque directe contre la pertinence d'une explication darwinienne dans les questions sémantiques. Fodor traite aussi ces deux exemples: il attribue une fonction unique au distributeur de pièces, celle que son concepteur lui a assignée. L'exemple de la grenouille lui permet d'établir un contraste entre l'explication darwinienne qui est extensionnelle et le fonctionnement intensionnel du langage qui produit ces différences subtiles de contenu rendues invisibles par l'explication darwinienne (l'extensionnalité nivelle tout mode de présentation car le contenu est tout ce qui peut servir de nourriture à la grenouille). Mais comme je l'ai indiqué alors, Dennett est prêt à concéder cela à Fodor si celui-ci veut bien s'aviser que le langage est un élément de l'explication darwinienne dont la présence résulte des mécanismes de l'évolution. En d'autres termes, Darwin est bien incapable d'expliquer les subtiles différences de sens, mais il peut relier entre eux tous les dispositifs de production de sens grâce aux mécanismes évolutifs, et en ce sens le langage fait bien partie de l'explication, mais pas là où on pourrait l'y attendre. Fodor ne peut l'accepter car il conçoit la sémantique comme une et indivisible. Cette interprétation large du cadre darwinien est fondamentale car elle bouscule la division tranquille que nous avons tendance à établir entre les phénomènes naturels et culturels. Dans les conclusions du premier chapitre, j'ai évoqué les manœuvres de contournement que nous pouvions effectuer pour introduire des aspects formels dans une théorie naturaliste de la signification[13], en voici une illustration. 3. Un troisième "exemple" relatif à l'intentionnalité humaine est inspiré de l'expérience de pensée de terre-jumelle due à Putnam [14]. Transporté sur terre-jumelle pendant mon sommeil, je me réveille et je vois passer ce que je crois être des chevaux. Or une observation scientifique plus poussée montre que ces animaux, quoique d'apparence identique, sont d'une espèce différente: ce sont des "chmevaux" (schmorses). Dennett voit dans cet exemple un nouveau cas "d'indétermination utile": notre concept de cheval est suffisamment indéterminé pour que nous puissions considérer que les animaux que nous voyons sur terre-jumelle sont aussi des chevaux. Notre concept ne détermine pas de manière essentielle ses référents. Il n'y a pas ici d'erreur de classification. Dennett remarque que l'expérience de pensée ne fonctionnerait pas si nous prenions comme exemple les tables car il serait difficile dans ce cas d'affirmer que les objets qui ont l'apparence de tables sur terre-jumelle ne sont pas en réalité des tables. Ce contre-exemple montre aux yeux de Dennett que c'est la fonction qui détermine le contenu d'un concept et non tel ensemble essentiel de propriétés. Et il est vrai que dans l'exemple de la table, aucune connaissance définitive n'est en mesure de réfuter notre jugement. L'apparence prime ici sur l'essence supposée. En paraphrasant Fodor (Concepts, 1998), des concepts comme TABLE, à la différence des concepts décrivant les propriétés fondamentales de la matière (PROTON) ou des espèces naturelles (CHEVAL, H2O), sont ennuyeux; notre curiosité scientifique n'y trouve pas son compte. Mais alors que Fodor est prêt à concéder du terrain sur le rôle de la fonction dans la détermination du contenu et se montre plus catégorique que Dennett pour les artefacts, en revanche il maintient sa position essentialiste en matière de concepts scientifiques comme je le verrai en traitant la théorie des concepts de Fodor. La morale à tirer de ces exemples est que les significations des états intentionnels humains sont aussi dérivés que ne le sont les significations des états internes du distributeur et de ceux de la grenouille : elle dépendent du rôle fonctionnel de l'état, et "là où la fonction échoue à produire une réponse, il n'y a rien de plus à chercher"[15]. Le passage du contenu aux significations réellesComment alors expliquer la transition du point de vue de l'évolution entre le contenu des systèmes intentionnels et la signification que nous donnons à nos mots et à nos phrases? Dennett nous donne la réponse dans Kinds of Minds: c'est dans la logique de la réorganisation continuelle des systèmes intentionnels vers plus d'efficacité que réside la réponse, et en particulier grâce à l'émergence du langage et de la conscience. Avant d'expliciter cette réponse, il me semble utile d'exposer une expérience de pensée imaginée par Dennett pour situer le propos et introduire les notions de grue et de crochet céleste. Le détour en vaut la peine. Je ferai ensuite quelques remarques sur les limites de l'approche évolutionniste. Des robots rebellesImaginons que nous cherchions le moyen de vivre jusqu'au 25ème siècle. Quel est le dispositif le plus sûr pour rester en hibernation jusque là? Un rapide examen montre que la meilleure idée est de construire un robot qui puisse nous servir d'habitation mobile, et doué de toutes les capacités d'adaptation dont nous disposons nous-mêmes: se déplacer pour trouver de l'énergie, parer aux dangers potentiels, etc., mais surtout capable de contrôle de soi et de pensée réflexive. De cette façon, il pourra soutenir une compétition ou coopérer avec d'autres robots grâce à l'analyse intentionnelle de leur comportement, et pourra évaluer ses propres buts en fonction de la situation à un moment donné. Il faut en effet s'attendre à ce que l'environnement soit à ce point différent du nôtre qu'il n'ait plus qu'un rapport très éloigné avec les conditions qui présidaient alors aux choix des concepteurs. Néanmoins, les objectifs et les préférences que le robot se fixera resteront des rejetons des objectifs et préférences initiaux. "Le résultat de ce projet (design project) sera un robot capable de contrôle de soi et de pensée d'ordre élevé. Vous devez lui accorder un contrôle fin en temps réel puisque vous serez endormi et aussi éloigné de lui que les ingénieurs de Houston l'étaient de la sonde Viking quand ils lui ont donné son autonomie. Comme agent autonome, il sera capable de dériver ses propres buts complémentaires de l'estimation de sa situation actuelle et de l'importance de cet état pour son but ultime (qui est de vous maintenir en vie jusqu'en 2401). Les buts complémentaires, qui apportent une réponse adaptée aux circonstances que vous ne pouviez prédire en détail (si vous l'aviez pu, vous auriez câblé les meilleures réponses dans le cerveau du robot), peuvent l'entraîner dans des projets s'étendant sur des siècles, certains pouvant être peu judicieux, en dépit de tous vos efforts. Votre robot peut vous entraîner dans des actions contradictoires avec vos buts, voire suicidaires, convaincu par un autre robot de subordonner sa propre mission de survie à une autre (…) Le robot que nous avons imaginé sera généreusement engagé dans son monde et ses projets, pilotés en dernière analyse par ce qui reste des états internes, représentant les préférences (goal states) que vous avez installées lorsque vous avez pénétré dans la capsule. Toutes les préférences qu'il aura seront les rejetons de celles dont vous l'avez doté, dans l'espoir qu'elles vous conduiront jusqu'au 25ème siècle, mais il n'y a aucune garantie que les actions entreprises en fonction des nouvelles préférences du robot seront une réponse directe à vos propres intérêts. De votre point de vue égoïste, c'est ce que vous espérez, mais les projets du robot sont en dehors de votre contrôle direct jusqu'à ce que vous vous réveilliez. Il aura une représentation interne de ses buts les plus importants actuels, son summum bonum, mais s'il est tombé sous la coupe de compagnons persuasifs de la sorte que nous avons imaginée, la poigne de fer de l'ingénieur qui l'a construit, sera compromise. Ce sera encore un artefact, agissant encore dans les limites permises par l'ingénieur, mais suivant un ensemble de desiderata de sa propre invention." (Dennett , 1995, p. 425-426) Dennett en tire l'enseignement que nous pouvons concevoir, mutatis mutandis, que notre intentionnalité soit elle-même dérivée des buts de nos propres hôtes, ceux que Dawkins a appelé nos gènes égoïstes: "ce sont eux les signifieurs non signifiés, pas nous!" conclut-il[16]. S'agissant des formes linguistiques de l'intentionnalité, le robot de Dennett pourra atteindre un degré de sophistication tel que les significations qu'il découvre dans le monde seront aussi réelles que celles que nous "apprécions" grâce au langage. La formulation demanderait des commentaires, mais à ce stade nous pouvons nous contenter de dire que nous apprécions les significations au sens où nous sommes en mesure de les appréhender comme des unités pour la conscience. N'oublions pas non plus que nous sommes dans une posture intentionnelle où il s'agit d'exploiter les similarités afin de découvrir les différences (Dennett, 1996, p. 27-34). Aucun engagement essentialiste n'en découle, simplement l'idée que divers processus mentaux concourent à en faire des unités acceptables, dans l'esprit du réalisme doux qui anime Dennett. Il y a deux éléments à tirer de cette expérience de pensée: 1. Premièrement, elle conçoit une filiation entre les phénomènes de sens élémentaires qui sont encodés dans notre patrimoine génétique et les phénomènes de sens sophistiqués comme le langage et la pensée réflexive, qui sont une mise en œuvre, indirecte certes, de ce code génétique . 2. Deuxièmement, il est concevable et probable qu'à l'origine le code génétique ne contenait pas toutes les informations nécessaires pour l'exercice de la pensée réflexive, mais seulement des informations permettant son émergence. Ce qui autorise un découplage entre les capacités effectivement contrôlées par le code génétique et d'autres capacités contrôlées par des mécanismes d'une autre nature. Dit brutalement, c'est la culture qui compense les insuffisances de la nature. Si nos gènes sont à l'origine des significations au sens le plus large, cela n'empêche pas que "nous transcendons nos gènes, en utilisant notre expérience et en particulier la culture que nous avons assimilée pour construire un lieu de significations presque entièrement indépendant de la base fournie par les gènes". (Dennett , 1995, p. 426) Grues et crochets célestesDans cet exercice délicat pour expliquer l'émergence de l'esprit et de la culture à partir de systèmes extrêmement rudimentaires, les notions de grue (crane) et de crochet céleste (skyhook[17]) sont particulièrement éclairantes, me semble-t-il. Comme chacun sait, les grues sont des mécanismes posés sur un sol ferme permettant d'élever une charge. Une tactique permettant de réaliser des élévations importantes est de disposer un grand nombre de grues plus modestes en paliers. C'est cette technique que la nature a choisie en multipliant les étapes accomplies de manière brute, mécanique et algorithmique (Dennett , 1995, p. 75). La culture est une forme particulière de grue qui aurait la capacité de fabriquer d'autres grues, et ainsi de suite (a crane-making cranes). Dennett la définit aussi comme "un médium externe de préservation et de communication de formes (1995, p. 338). Dans cet esprit, le langage est le premier médium de la culture parce qu'il cumule ces deux propriétés: il ouvre sans cesse de nouvelles régions de l'espace des formes et préserve celles qui ont été explorées. Cette explication présente l'intérêt de préserver le naturalisme ou plus exactement d'en élargir le champ à la culture. Mais elle illustre aussi l'idée darwinienne que l'homme est un assemblage d'organismes extrêmement simples qui sont en réalité des automates (un assemblage de macromolécules capables de se répliquer). C'est l'existence d'une intentionnalité originaire qui est à nouveau contestée[18] et ceux qui la défendent doivent supposer qu'il y a eu, au cours de l'évolution, un moment et un seuil où elle est apparue? Pour Dennett , cette manière de penser suppose des mécanismes mystérieux qui n'auraient pas de fondements biologiques. C'est en quelque sorte faire appel à un crochet suspendu dans le ciel qui nous dispense de penser l'émergence de la signification à partir de mécanismes sans but et purement mécaniques. "Searle soutient que les esprits humains ont une intentionnalité originaire , une propriété qui ne peut être produite par un processus de recherche et de développement (R-and-D process) permettant de construire des algorithmes toujours meilleurs. C'est une expression pure de la croyance en des crochets célestes: les esprits sont des sources de formes qui ne sont pas explicables comme le résultat d'un processus de formation préalable." (Dennett , Darwin 's Dangerous Idea, 1995, p. 400) Dennett suggère que la hiérarchie de Chomsky nous donne peut-être la possibilité d'établir un tel seuil. On dira qu'un système possède l'intentionnalité originaire s'il a une complexité minimale, celle de pouvoir générer les phrases d'un langage humain. C'est donc le langage qui ferait la différence, mais dans ce cas l'intentionnalité originaire de Searle disparaît quand même puisqu'elle est absorbée dans l'intentionnalité dérivée ! La diversité des espritsLe cadre étant posé, j'examine à présent comment Dennett explique que nous soyons arrivés à transcender nos gènes grâce à l'émergence conjointe de la conscience et du langage. Nous pouvons résoudre la tension qui existe entre le fait que le sujet humain, en tant que personne, se considère comme la source de significations, et le fait qu'il est, en tant que membre de l'espèce Homo sapiens, le produit d'un processus aveugle de création de formes. L'histoire de l'évolution de l'esprit depuis les premières macromolécules jusqu'à nous est aussi l'histoire de l'apparition des représentations culminant dans le langage articulé. L'approche évolutionniste de l'esprit ne fait plus de l'homme la référence absolue. Ce n'est pas une nouvelle révolution copernicienne car l'esprit humain conserve une place centrale, mais ce changement de perspective peut renouveler nos conceptions encore engluées dans leur cadre cartésien et bousculer un certain nombre d'idées reçues, notamment celle que toute forme d'esprit est consciente et fonctionne en utilisant des représentations internes. Pour Dennett, le principal avantage de la méthode évolutionniste est de démystifier l'esprit qui apparaît moins miraculeux quand on comprend cette évolution qui conditionne sa forme actuelle[19]. Les premiers systèmes intentionnels sont les macromolécules, ces "robots " élémentaires capables de se reproduire. Celles-ci se sont ensuite groupées sous la forme de cellules (procaryotes d'abord: virus, bactéries, algues; eucaryotes ensuite: animaux et végétaux). Chez les animaux, un système de contrôle et de transport de l'information est apparu: le système nerveux. L'intentionnalité rudimentaire des premiers systèmes intentionnels est caractérisée par la capacité de pister (to track) certains objets (comme la phototaxie ou la "Mamantaxie" , garder la trace de la mère) et de discriminer des objets en les marquant (putting marks), en laissant, par exemple, des traînées odorantes qui marquent et découpent un territoire. Ces capacités leur permettent d'exercer avec succès les activités fondamentales pour la survie: chasser une proie, fuir un prédateur, chercher la nourriture ou le partenaire sexuel. Ces organismes n'ont pas la moindre idée de ce qu'ils font car ils possèdent seulement des savoir-faire. Ces savoir-faire peuvent être décrits comme une forme de sagesse ou de rationalité dont l'organisme n'a pas conscience. Dennett parle à ce propos de rationalité librement flottante (free floating rationale) par opposition à notre rationalité fondée sur les raisons. Il est important de souligner, pour comprendre comment les étapes décisives peuvent être franchies sans introduire de discontinuités toujours un peu mystérieuses, que les architectures internes mises en place, poursuivaient néanmoins un but qui est précisément d'obtenir cette forme de rationalité flottante qui est en mesure de produire de tels succès. Ainsi, les architectures pouvaient-elles aussi changer en fonction des changements de circonstances[20]. Cette intentionnalité rudimentaire pouvait alors se raffiner, et a donné naissance à la catégorisation , c'est-à-dire la conceptualisation par identification des objets, et à des systèmes de représentations issus de l'activité de marquage d'entités externes et internes. Mais ce n'est pas encore le début de la pensée qui exige davantage que les systèmes de représentations soient explicites. Les animaux utilisent des représentations mais ne pensent pas encore parce qu'ils ne savent pas qu'il font ainsi. Le langage sera l'étape suivante déterminante car elle rend possible des discriminations de plus en plus fines et sans limites sur les objets et sur les événements. Cette capacité est ce que les logiciens ont appelé l'intensionnalité (avec un s). Le point de vue évolutionniste établit un rapport avec l'intentionnalité-avec-un-t: l'intensionnalité-avec-un-s est une forme d'intentionnalité à l'œuvre dans le langage. L'intensionnalité est une propriété du langage qui n'a pas d'application directe dans les autres systèmes de représentation. Dennett s'accorde avec Fodor pour ne pas assimiler les significations à des contenus fixés par leur fonction biologique , mais il s'en éloigne radicalement en conditionnant la pensée aux représentations explicites. Dennett reprend ensuite les caractéristiques qu'on attribue généralement à l'intensionnalité: l'intension d'un terme établit la manière particulière de désigner l'extension (le terme triangle équilatéral et le terme triangle équiangle ont la même extension mais une intension différente). Elle prend une importance dans certains contextes comme les attitudes propositionnelles ou la citation, qui sont des contextes opaques [21]. La capacité de représentation des systèmes intentionnels peut ainsi être définie par un point de départ: la capacité de pister et de marquer les objets, et un point d'arrivée: la capacité de produire des marques explicites qui culmine avec le langage. Ces capacités dépendent d'un certain type d'organisation cognitive. La tour de la production-et-de-l'essaiDennett propose un modèle, la tour de la production-et-de-l'essai (The tower of generate-and-test) qui décrit les transformations progressives de l'organisation cognitive qui ont abouti à la production de représentations explicites. Quatre grands types de créatures sont apparus au cours de l'évolution[22] 1. Les créatures darwiniennes 2. Les créatures skinnériennes 3. Les créatures poppériennes 4. Les créatures grégoriennes Les créatures darwiniennesCes créatures sont générées de manière aveugle grâce à des processus de recombinaison et de mutation des gènes. Leur organisation leur permet un seul type de réponse aux sollicitations du milieu environnant. Si la réponse est inadaptée, les individus meurent en entraînant la disparition de leur combinaison génétique. Les créatures skinnériennesLa plasticité phénotypique a été une des nouveautés les plus fécondes de l'évolution. Les individus qui la possèdent n'ont pas une organisation complètement fixée à la naissance et sont en mesure de la modifier par l'expérience (field tests). Certains ont pu être équipés de systèmes de renforcement (reinforcers) qui ont favorisé les meilleures actions au détriment des mauvaises. Ces créatures forment un sous-ensemble des créatures darwiniennes , ce sont les créatures skinnériennes appelées ainsi par référence au père du conditionnement opérant. Elles ont un avantage sur les créatures darwiniennes, elles sont en mesure de proposer plusieurs réponses comportementales, mais elles ont un défaut, elles peuvent être détruites si leur choix initial est à ce point inadapté qu'il leur est fatal. Les créatures poppériennesUne solution encore meilleure a été "trouvée", qui est de simuler les comportements possibles de telle manière que les actions non adaptées soient écartées avant d'être expérimentées réellement. Ces créatures possèdent une sorte de représentation interne de l'environnement extérieur, une forme d'environnement virtuel interne dans lequel les essais sont réalisés sans danger (comme dans un simulateur de vol par exemple). Elles forment un sous-ensemble du sous-ensemble des créatures darwiniennes , et ont été ainsi nommées en l'honneur de Karl Popper qui aimait à dire que l'esprit humain, en mettant les théories en compétition "permet à nos hypothèses de mourir à notre place" (cité par Dennett , 1996, p. 88). Cet environnement n'est pas une réplique de l'environnement extérieur car il ne contient que l'information nécessaire: le four que l'enfant imagine ne lui brûle pas les doigts, mais ce "four mental" contient les informations utiles pour prévenir l'enfant de ne pas y mettre la main. Il n'est pas non plus conscient. De ce fait, certains animaux sont des créatures poppériennes mais qui ont de véritables trous dans leur représentation de l'environnement, ce qui rend leur comportement le plus souvent stupide. Je pense que Dennett peut sans peine se revendiquer de la réflexion épistémologique de Popper . C'est l'apparition d'un langage exo-somatique qui a donné à la pensée rationnelle sa véritable forme et une autonomie lui permettant de produire de nouveaux problèmes et de nouvelles solutions non prévus initialement. "Sans le développement d'un langage exo-somatique descriptif - langage qui, comme un outil, se développe à l'extérieur du corps - il ne peut y avoir d'objet pour notre discussion critique. Mais avec le développement d'un langage descriptif (et plus avant, d'un langage écrit), un troisième monde linguistique peut émerger; et ce n'est que de cette manière, et seulement dans ce troisième monde, que les problèmes et les modèles de la critique rationnelle peuvent se développer." (Karl Popper , Une épistémologie sans sujet connaissant, in La connaissance objective, Éditions Complexe, p. 134) Il est amusant de constater que Dennett et Popper recourent à la même image du baron de Münchausen qui voulait se soulever en tirant sur ses propres lacets. Popper y a recours pour illustrer le rôle du troisième monde sur la croissance de notre connaissance: l'homme a créé une culture qui, en retour, a contribué à son évolution[23]. Dennett indique que cette image n'est pas tout à fait exacte si on s'avise de décomposer les processus de l'évolution culturelle qui semblent miraculeux en micro processus stupides (illustré par la formule citée plus haut: la culture est une grue qui fabrique des grues). Dennett et Popper saisissent tous deux les propriétés remarquables du langage: la productivité , la conservation et la transmission, mais Dennett dans sa quête des origines va plus loin: à l'origine, certaines "grues" ont dû être vraiment stupides. Les créatures grégoriennesDans l'esprit de Dennett , nos créatures poppériennes n'ont pas encore la moindre idée de ce qu'elles font car elles possèdent seulement des savoir-faire. Leurs représentations internes résultent d'une adaptation, non d'une activité intentionnelle portant sur des objets précis à représenter. Ce ne sont pas des objets manipulables. "Puis certaines créatures se mirent à perfectionner la partie de l'environnement qu'il leur était la plus facile de contrôler, elles apposèrent des signes aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur – transférant des problèmes dans le monde, et aussi dans d'autres parties de leurs cerveaux. Elles se mirent à fabriquer des représentations et à les utiliser sans savoir ce qu'elles faisaient." (Dennett , La diversité des esprits, 1996, p. 199) Au quatrième étage de la tour, nous trouvons les créatures grégoriennes . Ce sont des créatures dont l'environnement intérieur est informé par des parties agencées (designed portions) de l'environnement extérieur. On doit à Richard Gregory l'idée d'une intelligence cinétique , qui utilise des outils. Une paire de ciseaux n'est pas seulement un produit de l'intelligence mais un fournisseur d'intelligence dans un sens direct et intuitif: il permet d'accomplir de nouvelles actions et de manière plus rapide. Nous sommes ainsi entourés de dispositifs technologiques disponibles à tout moment: outils, crayons, ciseaux, etc. Un vieillard placé en maison de repos est désemparé et pratiquement incapable d'accomplir les actes quotidiens qu'il exécutait sans problèmes chez lui dans un cadre qui lui fournissait tous les outils de pensée nécessaires. Ce phénomène existe aussi chez les animaux: certains oiseaux retrouvent les graines qu'ils ont cachées à différents endroits en laissant des traces; en laboratoire ils perdent cette capacité parce qu'ils ne disposent plus des ressources "technologiques" présentes dans leur environnement. Il faut ici établir une nuance: les créatures poppériennes et grégoriennes vivent dans un environnement divisé en deux, externe et interne, non par le fait que ces environnements soient de part et d'autre de la peau mais par le fait qu'ils sont ou non portables. Dennett minimise l'importance de la distinction traditionnelle entre l'esprit "interne" et le monde "externe". Les techniques de pistage, de marquage et de manipulation ne font pas de différence entre objets extérieurs et objets intérieurs. Dennett reprend l'exemple de la liste de courses écrite sur un papier ou passée mentalement en revue; il n'y pas d'un côté une intentionnalité intrinsèque et de l'autre une intentionnalité dérivée , mais la même exploitation d'une technique sur des objets de même nature. Les moyens technologiques, du simple crayon à l'ordinateur , peuvent être considérées comme des prothèses de l'esprit. L'invention de la photographie et la fabrication de films ultrasensibles, par exemple, nous ont permis de décomposer des mouvements complexes qui étaient simplement invisibles pour nous: ce progrès technologique a entraîné un progrès cognitif. (1996, p. 143) L'autre aspect à prendre en considération est la dimension collective des outils de l'esprit et leur reproductibilité[24]: "Les créatures grégoriennes accomplissent un grand pas vers le niveau humain de l'habileté mentale, en bénéficiant de l'expérience des autres par l'exploitation de la sagesse contenue dans les outils de l'esprit que les autres ont inventés, améliorés et transmis; ainsi elles apprennent comment penser mieux à ce qu'elles devront penser la prochaine fois, et ainsi de suite, créant une tour de réflexions intérieures successives, sans limite fixée ou discernable." (Daniel Dennett , Kinds of minds, 1996, p. 101) Les créatures grégoriennes , à l'exception de l'homme, sont encore dépourvues d'une capacité essentielle: la conscience de ses représentations qui est nécessaire à la pensée authentique. Dennett estime en effet que c'est un abus de dire que ces créatures pensent sans être conscientes de penser. La notion de pensée inconsciente a une allure paradoxale. Il faut plutôt dire que ces créatures font preuve d'un "comportement intelligent mais dépourvu de pensée"[25]. Cette position prise à l'égard de la pensée marque une rupture avec le modèle de Fodor dans lequel la pensée se manifeste déjà dans les processus mentaux non conscients. Des objets pour penserPour être complète, cette histoire de l'esprit et de la représentation doit être celle de l'émergence de représentations explicites et de la conscience. Dennett tente d'expliquer comment des contenus mentaux ont pu devenir conscients et comment le langage est devenu un système de signes explicites. Il identifie trois éléments qui lui paraissent avoir été déterminants dans cette progression[26], ce sont: 1. l'apparition de processus de communication coopérative, 2. la complexification et l'enrichissement de l'environnement par les individus eux-mêmes et 3. l'apparition de la parole et de l'écriture (et des mots qui sont des formes culturelles déposées dans l'environnement). L'émergence des mots n'est qu'un développement de la capacité de marquer certains objets en utilisant des symboles explicites. Cette capacité culmine aussi en considérations quasi métaphysiques sur l'identité et la différence entre les objets, qui supposent le langage. A titre d'exemple, Dennett nous demande de considérer la situation suivante: Tom a conservé de longues années un penny dans sa poche. Un jour, il le jette dans une fontaine qui est remplie d'autres pennies. Se ravisant, il reprend une des pièces en espérant qu'il s'agit de la sienne. Tom peut alors se dire qu'une des deux propositions est vraie: 1. Le penny qui est maintenant dans ma poche est le penny que j'ai pris avec moi à New York. 2. Le penny qui est maintenant dans ma poche n'est pas le penny que j'ai pris avec moi à New York. Tom a marqué le penny en lui attribuant une propriété nouvelle et en l'insérant dans une structure logique particulière. Comment cela a-t-il été possible? L'existence d'une intentionnalité d'ordre supérieur (le fait d'avoir des croyances sur des croyances) ne semble pas établir une ligne de partage nette entre la pensée et la non pensée. Des espèces animales possèdent une forme d'intentionnalité d'ordre supérieur car elles utilisent les représentations présentes dans l'esprit d'autres animaux. L'oiseau qui simule une blessure pour éloigner le prédateur loin du nid tente d'induire une fausse croyance chez le prédateur. Le lièvre qui se montre ostensiblement au renard selon la distance qui les sépare semble lui dire "Je t'ai vu, je sais que tu veux me manger mais je suis trop loin pour que tu m'attrapes, ne perds donc pas ton temps" (p. 121-122). Mais ces stratégies ne sont pas représentées explicitement[27]. Dennett en tire un enseignement capital pour moi dans la mesure où, oserais-je dire, l'esprit commence à se sentir à l'étroit dans son enveloppe crânienne dès lors que ses capacités deviennent sophistiquées au point de pouvoir lire dans l'esprit d'autres systèmes. La question de la pensée devient moins importante que la question de savoir comment cette capacité est organisée et comment elle peut fonctionner matériellement. C'est surtout un problème d'optimisation. Il existe un moment où la liste des comportements possibles qu'un système vivant peut adopter devient à ce point longue que la pensée doit être organisée d'une autre manière. Le comportement de l'animal ne peut plus être représenté sous la forme d'une liste des schèmes d'actions: 1. si condition x (voir a) alors action A 2. si condition y (être près de a), alors action B, 3. … etc. Au-delà d'un certain seuil de complexité, la liaison entre les conditions et les comportements ne peut plus être implémentée comme une série de conditions indépendantes[28]. Pour décrire [AD1]ce stade crucial, Dennett indique que nous ne disposons encore que d'un faisceau d'hypothèses[29]. Toutes adoptent le principe général que la complexité cognitive a évolué parallèlement avec la complexité environnementale. "Mises ensemble, ces éléments suggèrent que la pensée - notre manière de penser - a du attendre que la parole émerge, celle-ci ayant du attendre que la possibilité de tenir un secret émerge, celle-ci ayant à son tour du attendre une complexification favorable de l'environnement." (Dennett , 1996, p. 130, trad. fr. p. 170) L'apparition du langage parlé a sans doute stabilisé et consacré une nouvelle organisation cognitive. En amplifiant quelque peu son propos et pour le cadrer avec le mien, je synthétiserais ainsi les conditions de ce processus révolutionnaire: à ce stade de complexification de son environnement, il est nécessaire que l'esprit dispose d'une interface entre lui et le monde et les autres pour résoudre ses problèmes de communication. Il doit en particulier disposer de représentations de son environnement et de son propre comportement pour se livrer à une forme de fabulation [30] les mettant en scène. Mais les représentations internes (images mentales , pensées, états conscients, mantras, etc.) sont insuffisantes pour l'ampleur de la tâche, il lui faut également disposer de signes externes réutilisables (marques, textes, objets symboliques). Ce processus peut être décrit de deux manières, en mettant l'accent sur la fonctionnalité des symboles ou sur le rôle du langage dans leur apparition grâce à la parole et dans leur mise en œuvre au moyen de l'écriture. Les symboles explicitesC'est le point crucial: pour être exercées de façon optimale, ces nouvelles compétences ont besoin de symboles manipulables. Elles ne doivent pas être fixées dans les tissus spécifiques, par exemple à la suite d'apprentissages. Ce serait les priver de leur principal intérêt: pouvoir être réutilisées ou encore re-représentées. Il faut que le cerveau puisse s'enrichir lui-même de l'intérieur en re-représentant (re-representing) la connaissance qu'il a déjà représentée[31]. Une connaissance fixée est une connaissance dans le système mais elle n'est pas une connaissance pour le système. Les symboles peuvent être déplacés, révisés, réutilisés dans des structures plus larges. Ils favorisent des apprentissages rapides et subtils; le sujet ne doit plus subir des entraînements laborieux mais apprend simplement par la contemplation d'une représentation symbolique adaptée. "De même que vous ne pouvez par faire beaucoup de charpentes avec vos mains nues, vous ne pouvez pas produire beaucoup de pensées avec votre cerveau nu." (Bo Dahlbom and Lars-Erik Janlert, Computer Future, cité par Dennett , 1996, p. 175 dans la traduction française[32]) Les hommes en tant que créatures grégoriennes suivent ce principe: pour augmenter leur efficacité, ils transforment leur environnement. Ils ne doivent plus nécessairement augmenter la capacité de leur cerveau puisqu'ils se déchargent de certaines tâches cognitives sur les différents dispositifs technologiques qui y sont déposés et qui sont accessibles à tous. On comprend à présent mieux pourquoi Dennett écarte les explications qui invoquent des degrés supérieurs d'intentionnalité. Elles sont incapables de résoudre le problème de la complexité et n'aboutissent qu'à une surcharge cognitive pour employer un terme de Peter Carruthers (voir mon chapitre 6). Se parler à soi-mêmeL'apparition du langage parlé[33] a joué un rôle comparable à l'apprentissage du langage au cours du développement de l'enfant. L'enfant qui entend pour la première fois un mot ou une phrase simple ("Touche pas au four!"), les considère d'abord comme des sons associés avec une situation (s'approcher du four). Il se familiarise avec ces sons en les répétant par jeu ou comme une espèce de mantra sans avoir la moindre idée de sa signification. Une capacité de marquage est mise en place sous la forme d'un commentaire personnel. "Je suggère que ce sont de telles pratiques "stupides" – le simple fait d'émettre des marques, dans des circonstances qui peuvent être appropriées ou non - qui auraient pu un jour se transformer en l'habitude nouvelle de se représenter ses propres états et activités selon un nouveau mode." (Dennett , 1996, p. 149, trad. fr. modifiée p. 195) On peut penser que cette activité "stupide" crée des nœuds de saillance en mémoire qui donnent à chaque marque une identité indépendante à l'intérieur d'un système, sans laquelle elle ne peut pas fonctionner comme mot signifiant. Sans cette indépendance, les marques sont invisibles. L'enfant, ensuite, élimine les aspects spécifiquement sonores de l'association et crée des marques qui fonctionnent comme des mots. Si nous revenons à la phylogenèse , l'homme a ainsi créé une nouvelle classe d'objets linguistiques qui à leur tour peuvent faire l'objet de traitements familiers (reconnaissance, association avec d'autres objets, etc.). Dennett suggère que les mots sont les prototypes des concepts[34]. Les premiers concepts ont pu être le résultat d'une vocalisation qui est devenue une marque interne muette, un nœud en mémoire. Nous avons atteint notre but quand nous avons pu simplement les contempler comme représentations de choses ou de situations (le four chaud qu'il ne faut pas toucher). Conscience et contenuDans la perspective évolutionniste de Dennett , il n'y pas un lien direct et originel entre le contenu et la conscience. L'intentionnalité existait bien avant l'émergence de la conscience. Cette conception s'oppose donc diamétralement à celle de Searle pour qui le contenu est un produit de l'activité consciente[35]. Cependant, dans le modèle de Dennett, la conscience, comme le langage, a joué un rôle déterminant dans l'apparition des représentations explicites. Et second point, d'ordre synchronique cette fois, elle continue à jouer ce rôle central dans les phénomènes sémantiques liés à l'usage de ces représentations explicites. Il apparaît donc que les points de vue de Dennett et Searle ne sont pas totalement inconciliables. Leur alliance momentanée peut constituer un puissant levier pour mon propos (à défaut d'une grue). Ces deux aspects, conscience et langage, sont pour Dennett interdépendants et, on va le voir, quasiment inséparables. Je rappelle brièvement sa conception qui assimile la conscience à une fiction sociale[36] Dennett rejette le modèle du théâtre cartésien [37] au profit d'un modèle "des brouillons multiples " (Multiple drafts model). A la métaphore du flux de la conscience, il oppose la métaphore de l'édition: le cerveau est un lieu d'activité intense animé par une foule d'agents et ressemblant davantage à un pandémonium qu'à un atelier bien ordonné. Y sont produits de manière incessante des "brouillons d'activité" dont un petit nombre seulement est "édité" par la conscience sans que cette dernière soit jamais l'instance juridictionnelle ultime. Nous nous accrochons au modèle du théâtre cartésien parce que nous nous entêtons à penser que l'esprit est idéalement rationnel, parfaitement transparent et unifié. Or il n'existe rien de tel: pas d'instance centrale de production d'intentions (central intender) qui ordonnerait à quelque subalterne de produire une transcription verbale de ses états mentaux. L'esprit travaille, à l'image de l'évolution, plutôt comme un bricoleur qui utilise tout ce qu'il a sous la main. Ainsi une image mentale peut-elle être un mélange variable de plusieurs expériences visuelles qui évolue selon l'humeur qui règne dans l'atelier d'assemblage. Des éléments étrangers se glissent entre les parties d'une expérience, un souvenir, un désir inavoué, une autre image mentale, et produisent des contenus n'ayant pas de base expérientielle valide[38]. La "théorie" de la conscience de Dennett se développe en fait dans un espace de fiction et de virtualité qui en fait une abstraction utile ou encore un "centre de gravité narratif"[39]. Cette "théorie" qui peut décevoir le matérialiste développe deux caractéristiques fondamentales dont nous ne pouvons pas mettre en doute la réalité: l'une est liée au langage en tant qu'activité symbolique séquentielle, l'autre à la culture: 1. La conscience est une fiction qui peut être décrite par les opérations d'une machine virtuelle séquentielle et formée de phrases (sentence-based): la description la plus adéquate est de traiter la conscience comme un programme informatique qui organise les opérations réelles qui se déroulent dans le cerveau, non seulement parce que la complexité du cerveau est telle qu'on ne peut pas en donner une description neurophysiologique, mais aussi parce que la conscience a une action sur le déroulement des opérations comme le programmeur, qui en restant au niveau symbolique des langages de programmation, modifie les états physiques réels de la machine. 2. La conscience est aussi un produit social: c'est un ensemble gigantesque d'éléments culturels, les mèmes. Les mèmes sont des produits sociaux utilisés comme outils par la conscience. La relation entre ces deux aspects est que le "programme" agit sur le cerveau par l'intermédiaire de ces mèmes qui créent des microstructures dans le cerveau ou encore des nœuds de saillance. Le point que je veux souligner est que pour Dennett , l'esprit humain ne dispose essentiellement comme langage de programmation que des langues publiques[40], et non de quelque langage de la pensée à la Fodor . Par conséquent la conscience est sociale de part en part puisque les langues naturelles sont elles aussi des produits sociaux. L'évolution culturellePour comprendre l'interdépendance du langage et de la conscience, il faut les situer dans le processus évolutif en général, que Dennett décompose en trois étapes: 1. l'évolution biologique par variation génétique 2. la plasticité phénotypique 3. l'évolution culturelle ou mémétique Au cours de chaque étape apparaît un nouveau médium de transmission des innovations. La plasticité phénotypique est le second médium après la variation génétique, sur lesquels je n'insiste pas[41]. Le médium de l'évolution culturelle est constitué par les mèmes. Dans l'esprit du biologiste Dawkins qui a créé le terme, les mèmes sont à l'évolution culturelle ce que les gènes sont à l'évolution génétique: des unités reproductibles assurant leur propre transmission[42]. Ce sont les idées, les concepts, les inventions, les techniques et toutes les représentations saillantes de la culture. Les premières notes de la cinquième symphonie de Beethoven, le sourire de la Joconde, Le Petit Chaperon rouge[43] ou encore le théorème de Pythagore sont des mèmes. Le mèmes façonnent littéralement la matière cérébrale en créant des microstructures particulières. Dans cette mesure l'esprit d'un chinois né et élevé en Chine est différent de l'esprit d'un français par l'incidence de sa culture sur la plasticité de son cerveau. Dennett en conclut que c'est seulement l'évolution culturelle qui transforme véritablement le cerveau en un esprit (turn a brain into a mind, 1991, p. 254). Les mèmes accélèrent encore le processus évolutif car ils permettent à chaque individu de profiter des innovations apportées par tous. Le langage comme dispositif mémétiqueLe langage joue un rôle encore plus considérable. Grâce à sa productivité et sa réflexivité, le langage tend à façonner littéralement l'esprit humain[44]. "Quand nous laissons entrer les mots, ces véhicules de mèmes, ceux-ci tendent à prendre le pouvoir, nous créant à partir des matières premières qu'ils trouvent dans nos cerveaux." (Dennett , 1991, p. 417) La littérature illustre ce phénomène: on connaît la phrase célèbre de E.M. Forster : "How do I know what I think until I see what I say?" Celle-ci a un air de paradoxe tant le contenu de nos états mentaux nous paraît indépendant de la manière dont nous les exprimons. Que nous puissions exprimer le même sentiment, la même croyance de différentes façons nous semble évident. C'est cette opinion commune que Dennett , à la suite de l'illustre écrivain, cherche à ébranler. Le choix des mots affecte le contenu de l'expérience; il n'y a pas de ligne de partage tranchée entre ce qui relève de l'expérience et de l'expression de cette expérience. L'expérience de l'écrivain qui ne retrouve pas dans son oeuvre ce qu'il croyait y avoir mis s'applique à la vie mentale tout entière. Nous n'appréhendons pas d'abord notre expérience dans notre théâtre privé pour ensuite produire un rapport de cette expérience. C'est au contraire l'expression qui crée et fixe le contenu de nos états mentaux. En conséquence, l'identité du "je" ou du "moi" est-elle aussi une illusion, et nous pouvons sans peine associer cette thèse au concept d'impermanence du moi de la philosophie bouddhique. Ce n'est pas une "perle spirituelle" existant indépendamment mais davantage un artefact créé au cours de processus sociaux[45]. L'émergence de la conscienceLes mots du langage ont joué un rôle capital dans la mise en place de la machine virtuelle qu'est la conscience. Celle-ci n'est donc pas la source des mots, elle en est plutôt le produit. J'ai indiqué l'idée générale qui est exploitée pour résoudre ce passage délicat: l'esprit a besoin d'une interface et recourt à une forme de fabulation qui le met en scène. Dennett l'exprime ainsi: la verbalisation d'abord à voix haute et ensuite interne a pu servir de bulletin d'annonces des événements survenant dans différents sous-systèmes, perceptifs par exemple, ou comme un moyen de diffusion d'informations entre des parties différentes et au départ non connectées du système cognitif (un peu comme l'unité des relations publiques dans une entreprise se charge de la communication des départements entre eux). "Nous parlons, non seulement pour dire aux autres ce que nous pensons, mais pour dire à nous-mêmes ce que nous pensons." (J.H. Jackson, cité par Dennett , 1991, p. 194) La cognition des hominidés au stade pré-verbal devait être constituée par un ensemble de "processeurs" chargés de tâches particulières mais, pour la plupart, non reliés entre eux. Au cours du développement de la faculté du langage[46], ils se sont rendu compte qu'en se posant des questions à eux-mêmes et en y répondant, ils pouvaient obtenir des informations qu'ils ne pensaient pas avoir. Dans notre vie quotidienne, cette pratique de la verbalisation est extrêmement courante: où suis-je? devant le jardin botanique; qu'est-ce que j'entends? une voiture qui approche, etc. La conscience était née! "Le langage infeste et module notre pensée à tous les niveaux. Les mots de notre vocabulaire sont des catalyseurs qui précipitent la fixation du contenu lorsqu'une partie du cerveau cherche à communiquer avec une autre". (Dennett , 1991, p. 301) Ainsi deux sous-systèmes inaccessibles mutuellement, mais connectés de façon indépendante au module du langage , devenaient interconnectés "en dehors du crâne", pouvaient échanger des informations et agir de manière coopérative. Ces hominidés ont ensuite "découvert" que ce "bon truc" pouvait être exécuté de manière interne par vocalisation interne et imaginaire, toujours grâce à la plasticité neuronale. L'esprit humain devenait capable de produire des contenus conscients grâce à la compétition interne entre processus orchestrée par le langage: "Les contenus mentaux ne sont pas devenus conscients en pénétrant dans quelque chambre particulière du cerveau ou en étant traduits dans un médium privilégié et mystérieux, mais en gagnant les compétitions avec les autres contenus mentaux pour la domination et le contrôle du comportement; ce qui leur permet de produire des effets à long terme – autrement dit "d'entrer dans la mémoire ", selon une expression qui risque de nous égarer. Et puisque nous sommes des êtres parlants, et que se parler à soi-même est une des activités qui joue le plus grand rôle, une des manières les plus efficaces pour un contenu mental de devenir influent est de se mettre en position de réguler les contrôles utilisant le langage (drive the language-using parts of the controls)." (Dennett , Kinds of minds, 1996, p. 155, trad. fr. modifiée, p. 200-201) Dennett entend montrer que les contenus qui semblent figurer dans le flux de conscience sont le plus souvent ceux qui sont associés aux processus mentaux liés aux langage. Et puisque les produits du langage sont avant tout des produits sociaux, la boucle est bouclée: la conscience est elle aussi un produit social. Les contenus mentaux conscients et le moiIl reste une question non résolue: comment se fait-il que je considère ces états conscients comme étant les miens? Invoquer un point de vue en première personne , comme le fait Searle , est une erreur: "De telles questions trahissent une profonde confusion car elles présupposent que ce que vous êtes est quelque chose d'autre, une sorte de res cogitans cartésienne qui s'ajouterait à l'activité du corps et du cerveau. Ce que vous êtes justement, n'est rien d'autre que cette organisation de toute les activités concurrentes parmi un ensemble de compétences développées par votre corps!" (Dennett , Kinds of minds, 1996, p. 155-156, trad. fr. p. 201). La réponse que Dennett propose est pour le moins directe et quelque peu désinvolte: nous savons automatiquement que ces choses se passent dans notre corps parce que si nous le savions pas, ce ne serait pas notre corps! "Vous pourriez sortir avec les gants de quelqu'un d'autre en croyant que ce sont les vôtres, mais vous ne pouvez pas signer un contrat avec la main d'un autre, en croyant que c'est le vôtre (...) Les actes et les événements dont vous pouvez parler, et leurs raisons, sont les vôtres parce que c'est vous qui les avez faits – et parce qu'ils vous ont fait à leur tour. Vous êtes justement cet agent dont vous pouvez raconter la vie." (Dennett , Kinds of minds, 1996, p. 156, trad. fr. p. 201-202) Cette manière un peu cavalière de répondre mériterait qu'on en examine les raisons profondes. Tantôt, nous la ressentons comme une évidence, comme une simple conséquence du monisme matérialiste, tantôt nous éprouvons le sentiment confus qu'une explication est impossible par manque de moyens intellectuels: toute distinction conceptuelle, indispensable pourtant pour mener l'analyse, semble interdite par la nature du sujet lui-même et nous nous trouvons dans cette zone de mystère, décrite par Mc Ginn, où l'esprit, parce qu'il est une chose naturelle, rencontre ses limites épistémiques[47]. Cependant, et ce sera la conclusion que je tire de l'hypothèse de Dennett , lorsque tous ces éléments sont en place: l'accélération de l'évolution grâce à la plasticité neuronale, l'évolution culturelle , l'intense activité compétitive et ensuite coopérative entre les différents processus internes, l'effet déclencheur provoqué par l'utilisation du langage, on comprend un peu mieux pourquoi l'esprit n'est pas un produit miraculeux: "Un esprit paraît moins miraculeux quand on comprend qu'il a pu être construit à partir de l'assemblage de parties et qu'il dépend encore de ces parties. Un esprit humain pur et simple - sans papier ni crayon, qui ne parle pas, ne prend pas des notes, ne dessine pas de schémas - est de toute façon quelque chose qu'on n'a jamais rencontré. Tous les esprits humains auxquels on a affaire - y compris et particulièrement le sien, celui que l'on considère "de l'intérieur" – ne sont pas seulement des produits de la sélection naturelle , mais aussi d'un gigantesque travail de réélaboration de l'agencement interne par la culture. Il est normal de penser que l'esprit est le fruit d'un miracle quand on n'a aucune idée de tous ses composants et de la manière dont ils ont été fabriqués. Chaque composant est le produit d'une longue histoire, qui s'étend parfois sur des milliards d'années." (Dennett , 1996, p. 153-154, trad. fr. modifiée p. 198) À quelle profondeur de la vie mentale, le langage et la culture interviennent-ils. La question semble embrouillée si nous admettons avec Dennett l'existence de processus multiples, d'agents travaillant un peu chacun pour soi dans un désordre qu'on espère créatif... Je pense que cela justifie raisonnablement le recours au concept d'impermanence. Mais alors que ce concept s'applique à toutes choses dans son sens bouddhique original, il semble aux yeux de beaucoup d'occidentaux s'arrêter au seuil de la culture qui recèle ce qu'il y a de plus durable: les œuvres de l'esprit humain. Pour Dennett, le moi apparaît quand même à travers la sensibilité et les émotion s. Mais la désinvolture qu'il manifeste devant la question est réfléchie et obéit à un principe: ne pas se laisser entraîner dans des schémas de pensée cartésiens, toujours penser en termes d'enchaînement d'événements minuscules formant au mieux une histoire à raconter, c'est-à-dire une fiction , ou pour parler comme les bouddhistes: une vérité relative. La
critique de la théorie de la conscience de Dennett
par
Ned Block
Dans
un article très discuté et controversé, On a confusion about a Function of Consciousness[48],
Ned Block
défend la pertinence de la distinction entre la conscience
d'accès et la conscience phénoménale
. La conscience phénoménale
c'est en gros l'expérience. Nous avons des états conscients phénoménalement
quand nous voyons, entendons, sentons, goûtons, ressentons de la douleur
. La conscience d'accès est
notre capacité d'utiliser nos états conscients pour le contrôle du
comportement et la pensée rationnelle. Block pointe un certain nombre
d'auteurs qui font la confusion entre ces deux formes de conscience.
Dennett
et
Searle
sont mis en cause. Block décrit la théorie de Dennett ainsi:
la conscience est un produit culturel trop récent sur le plan de l'évolution
pour être câblé. Ce qui implique, selon lui, que malgré son origine
biologique, la conscience soit réservée aux êtres qui possèdent le mème
(le
concept) de la conscience. "Je
pense que la raison pour laquelle Dennett
dit « largement le produit de l’évolution »
est qu’il pense à la conscience comme le programme qui opère sur un
matériel génétiquement déterminé qui est le produit de l’évolution
biologique
. Bien que la conscience
requiert le concept de conscience, avec la conscience comme avec
l’amour, il y a une base biologique sans laquelle le programme ne peut
pas être exécuté." (Block
, 1997, p. 394) La
ligne argumentative de Block
est de montrer l'incohérence de l'idée qu'à un moment donné
de l'évolution, les hommes exerçaient les mêmes capacités que nous
mais ne manifestaient aucune conscience de ces activités. Son verdict est
qu'aucun des sens de "conscience" ne permet d'affirmer que la
conscience est un produit culturel récent (Blok en dénombre en fait
quatre: la conscience phénoménale
, la conscience d'accès, la
conscience de contrôle et la conscience de soi
). La culture affecte sans doute
les états de conscience mais elle ne les produit pas, seule la conscience
de soi peut dépendre de la culture, mais c'est alors une banalité
d'affirmer que la conscience de soi suppose la possession d'éléments
culturels comme le concept de soi notamment. "En
résumé, la thèse de Dennett
est trivialement fausse si elle est construite pour porter sur
la conscience phénoménale
, comme je l'ai dit. Elle est
aussi fausse si elle est prise comme portant sur la conscience d'accès
qui est la conception officielle de Dennett à propos de la conscience.
Mais, si elle est prise comme étant une version hautement sophistiquée
de la conscience de soi
, alors elle est banale. C'est
ce qui arrive lorsque on parle de la conscience sans faire le genre de
distinctions que je préconise." (Block
, 1997, p. 396) La
conception culturaliste de Dennett
paraît "bizarre" parce qu'elle ne tient compte
d'aucune de ces distinctions. Celui-ci donne l'impression de parler de la
conscience phénoménale
alors
même qu'il concède que sa manière d'en parler n'est pas habituelle et
tend vers une conception de la conscience comme accès qui est donc en réalité
la conception qu'il a en tête. Dans
un article très court, The Path Not
Taken[49],
Dennett
réagit en affirmant que Block
commet une pétition de principe car il assume la
distinction que lui s'emploie à nier. Il observe que Block, après avoir
présenté sa distinction sur des bases intuitives acceptables, s'enfonce
dans un marais de difficultés sans possibilité d'échappatoire. Je
partage assez bien ce sentiment produit à la lecture de l'article de
Block. Block ne fournit pas d'exemples clairs de conscience d'accès sans
conscience phénoménale
et vice versa, reconnaissant que les deux types de conscience
sont présents en même temps dans la vie normale. Selon Dennett, Block
transforme des différences de degré en différences imaginaires d'espèce.
Les états conscients doivent être rangés sous deux catégories
quantitatives qu'on appellerait richesse
de contenu et degré d'influence.
Certains épisodes de la vie comme les perceptions sont plus riches sur le
plan du contenu que ne le sont les pensées mais influencent moins
l’individu que celles-ci. Bien
qu'elle soit fort contestée, la distinction de Block
peut illustrer l'opposition entre la conception objectiviste
du contenu dont serait responsable la conscience phénoménale
et la conception subjectiviste liée à la conscience d'accès.
Cette lecture a un air de paradoxe puisque l'expérience de l'individu y
est présentée comme une donnée objective et de surcroît ayant une
valeur sémantique, mais avec Dretske
nous nous sommes habitués à cette idée: les propriétés
d'expérience sont systémiques et leur origine est innée. Ceci devient
plus clair si nous nous avisons que la conscience phénoménale est
faiblement intentionnelle au sens où il n'y a pas véritablement de visée
du sujet et pas de saisie de l'objet selon un mode choisi par lui (Pour
Block, cette conscience n'est pas intentionnelle du tout car les contenus
conscients phénoménalement représentent sans concepts[50]).
La réplique de Dennett
est finalement assez bienveillante par rapport à cette
opposition, comme nous pouvons nous y attendre. Sa pensée est étrangère
à ce type de considération. Dennett n'exclut certainement pas des
contenus objectifs ou non conscients, ni des formes rudimentaires
d'intentionnalité. Je reviendrai sur la distinction entre les deux formes
de conscience dans le chapitre suivant car Searle
prend
parti pour la conception strictement intentionnelle, c'est-à-dire
subjectiviste, du contenu tout en rejetant la distinction de Block qui
accrédite des contenus objectifs. La distinction aura ainsi au moins un mérite
conceptuel: nous aider à situer les uns et les autres. ConclusionsLe but de ce chapitre était double: faire le point sur le rapport que les sémantiques externalistes établissent entre les notions de contenu et de fonction, et aborder une première fois la question des significations liées à l'usage de systèmes symboliques complexes comme le langage. Mon intention étant de montrer pourquoi il devient légitime d'introduire la conscience comme instance constitutive dans le champ sémantique. Le cadre sémantique défini par Daniel Dennett le permet parce qu'il conçoit le langage et la conscience comme deux phénomènes interdépendants que nous ne pouvons pas comprendre, de surcroît, sans faire appel à la culture. Il faut convenir que cette synthèse est largement spéculative et Dennett lui-même (1991, p. 300) reconnaît volontiers qu'il ne fait qu'effleurer des problèmes empiriques capitaux comme la structuration des états mentaux par le langage. Dont acte. Mais je suis persuadé que son style de pensée est indispensable pour aborder ces problèmes et un levier puissant pour la suite car il ouvre une perspective de synthèse des phénomènes sémantiques. Fonction et contenu: les limites de l'approche évolutionnisteL'histoire des systèmes intentionnels accrédite l'idée de contenus authentiques si ceux-ci ont des fonctions mises en place au cours de l'évolution. Deux restrictions cependant: l'indétermination fonctionnelle est possible et même souhaitable puisque c'est une condition de l'évolution elle-même (comme le montre le phénomène de l'exaptation ); le contenu dépend d'une interprétation. Les deux aspects: fonction téléologique et interprétation intentionnelle ne sont pas séparables sur le plan épistémologique car nous sommes dans un contexte d'ingénierie inversée où les phénomènes doivent être interprétés. Nous devons alors convenir que l'approche évolutionniste nous livre seulement des fonctions générales et qu'il faut mener une analyse plus fine de certains phénomènes représentationnels comme le langage. Mais elle reste indispensable pour comprendre comment nos significations linguistiques s'insèrent dans un processus continu de réorganisation des formes plus anciennes dont aucune ne les contenait. L'apparition de représentations explicites a sans doute été induite par la complexification de l'environnement de l'homme et la naissance d'une communication coopérative entre les individus. Celles-ci ont entraîné une nouvelle réorganisation cognitive et l'émergence conjointe du langage et de la conscience. Tous ces phénomènes se sont développés de manière interdépendante, provoquant une nouvelle complexification de l'environnement et une accélération de l'évolution. Ce qui est le plus remarquable est que l'homme a sans doute été contraint de développer de nouvelles méthodes pour résoudre ses problèmes cognitifs, qui ne s'appuyaient plus sur une complexification conjointe des structures internes de traitement et de stockage de l'information. Le concept de créatures grégoriennes forgé par Dennett exprime ce processus au cours duquel l'esprit se projette activement dans son environnement et produit de nouveaux outils de traitement et de stockage. Chez l'homme, ce sont en majeure partie des systèmes de représentations explicites, et parmi ceux-ci les langues publiques. On peut décrire tous ces phénomènes comme une nouvelle étape de l'évolution qui est culturelle. La culture a ceci de particulier d'engendrer de manière autonome de nouveaux outils pour l'esprit. C'est le sens des deux formules de Dennett : la culture est un outil qui fabrique d'autres outils, l'esprit humain est un ensemble immense de mèmes issus de la culture. C'est ce que j'ai appelé dans le premier chapitre une stratégie de contournement permettant de dépasser le cadre naturaliste initial sans le désavouer. L'irruption de la conscience et de la culture dans la théorie sémantiqueLes contenus conscients sont plus récents que les contenus fonctionnels (au sens biologique). La conscience, par conséquent, ne peut pas jouer de rôle explicatif général dans le modèle proposé par Dennett . Ses réticences à l'égard de la conscience cartésienne le confirment puisqu'il n'y a pas de ligne de partage nette entre les états mentaux conscients et non conscients. Les contenus conscients sont simplement ceux qui gagnent provisoirement la compétition, souvent aléatoire, entre contenus. Un aspect important doit cependant être souligné: pour Dennett, ce sont les états qui (se) sont associés aux structures linguistiques qui ont les plus grandes chances de figurer dans le flux de la conscience. Mais cela ne justifie pas les distinctions majeures que Searle établit entre les états mentaux et les états neurophysiologiques, ou celle de Block entre une conscience purement phénoménale et une conscience d'accès. Ces réserves étant faites, on doit être frappé par le rôle considérable du langage dans l'apparition des contenus conscients, dans le fonctionnement de la conscience et globalement dans l'écologie humaine. Il me semble que Dennett introduit ce qu'on peut appeler avec certaines précautions un saut qualitatif à défaut d'une discontinuité radicale qui aurait toutes les allures du mystère. La co-émergence de la conscience et du langage manifeste le mieux ce qui a été dit à propos de l'évolution culturelle chez l'homme: sa capacité d'auto-production de contenus débouchant sur la réalisation d'un environnement culturel qui à son tour alimente l'esprit. Cette boucle et ses réflexions continuelles entre l'esprit et le monde viennent en quelque sorte bousculer (et déboussoler) la résonance décrite par Fodor . La réflexion épistémologique de Popper est à cet égard capitale et vient en appui de celle de Dennett: le troisième monde constitué par les contenus logiques des livres, des bibliothèques, des mémoires d'ordinateurs est un monde autonome où de nouveaux problèmes, ou de nouvelles et "réelles" significations apparaissent (comme les nombres premiers que nous découvrons dans la suite des nombres naturels). Le plus fascinant sans doute est qu'ainsi nous recherchons dans la culture un surcroît d'objectivité que nous avons perdu en tâchant de comprendre le fonctionnement psychique de notre esprit. La culture devient alors un îlot de permanence dans un océan d'impermanence. L'environnement culturel comprend surtout des symboles qui représentent explicitement les objets mondains mais aussi le moi, ses intentions, ses schémas mentaux, etc. La vie de l'esprit passe désormais nécessairement par l'usage de ces symboles externes et on doit regretter une nouvelle fois que Fodor reste muet sur ce phénomène même si ses raisons sont claires: la sémantique n'est pas affectée par l'intrusion de la culture et de la conscience, seuls nos mécanismes de médiation le sont. Fodor et Popper partagent sans doute l'idée qu'il faut distinguer les problèmes liées à la production de sens et les problèmes liés aux structures produites ou saisies. La production relève du monde 2, celui du sujet et de la psychologie, alors que les produits sont objectifs et relèvent du monde 3 . Mais avec Dennett , l'esprit cesse d'être seulement un sujet psychologique ou un être conscient. La pureté des deux mondes s'efface pour une conception unifiée de l'esprit et de la culture.[1] La fonction de la philosophie, nous dit-il dans Darwin ’s Dangerous Idea, Evolution and the Meanings of Life (1995), est de casser les préjugés et, en particulier, que la théorie darwinienne ne peut expliquer l’origine de l'esprit et du sens. Elle est aussi de nourrir la réflexion philosophique en "allant voir du côté de la science", fût-ce en amateur (Dennett and his Critics, 1993, p. 155). Dennett rappelle aussi malicieusement que "les philosophes sont meilleurs pour les questions que pour les réponses" (Kinds of Minds, 1996, p. VII). Je crois que l'audace et la modestie à la fois dont il fait preuve sont indispensables pour faire face aux difficultés propres à la question du sens. [2] Les programmes sémantiques naturalistes et leurs menaces, section La menace interprétative. [3] Cette question de la fonction biologique ou encore téléologique est traitée dans le chapitre 6 du corpus consacré à la biosémantique de Ruth Millikan . [4] Kinds of Minds a été récemment publié en Français sous le titre La diversité des esprits, Une approche de la conscience dans une traduction de Alexandre Abensour, Hachettes sciences, 1998. Dennett poursuit la réflexion développée dans Darwin 's Dangerous Idea qui n'a pas encore été traduit. [5] "L'analyse par ingénierie inversée des artefacts fabriqués par la nature – qui sont composés de milliers de délicieux gadgets compliqués, assemblés de façon opportuniste mais élégante, en systèmes robustes et autoprotecteurs." (Dennett , article "Dennett" in A Companion to Philosophy of Mind, p. 239). Voir aussi Dennett, 1995, p. 212. En informatique, ce terme désigne par exemple les procédés illégaux qui consistent à décomposer un logiciel pour utiliser certaines parties à des fins non prévues par le concepteur. [6] "Evolution is a mindless, purposeless, algorithmic process" (Dennett , 1995, p. 320) [7] Dennett attribue le mérite de s'être approché de l'idée de Darwin , à Hume qui, faute de connaissances, a ensuite renoncé. Dans ses dialogues (Dialogues Concerning Natural Religion, 1779), Philo, qui représente la pensée de Hume, objecte à Cléanthe que la théorie de la création de l’esprit par Dieu ne fait que déplacer le problème. Dieu étant lui-même une intelligence, comment celle-ci a-t-elle été créée à son tour. Philo soulève une objection logique qui s’appuie sur le raisonnement utilisé par la théorie créationniste elle-même expliquant l’intelligence par l’intelligence, l’esprit par l’esprit, ce qui est rationnellement inacceptable (avant Darwin, il était difficile de penser l’univers autrement que comme une création de l’esprit). Philo propose ensuite une alternative qui anticipe l’idée de Darwin. Il observe que l’esprit humain se trompe, perd du temps, procède le plus souvent par imitation, en copiant ce qui existe par essais et erreurs, et qu’un progrès lent en résulte malgré tout. Mais Philo s'arrête là, faute d’éléments supplémentaires en faveur de cette théorie. (Dennett, 1995, chapitre 13: Losing our Minds to Darwin, p. 400) [8] Pour ceux qui, comme Searle , refusent d'identifier l'intelligence à un système semblable à un ordinateur et refusent de "vendre leur âme à Darwin ", ce dernier est devenu le "double malfaisant" (evil twin) de l'intelligence artificielle . Dennett mentionne aussi l’aversion des philosophes et des scientifiques comme Chomsky et Gould à traiter le langage et l’esprit comme un produit de la sélection naturelle . Leur critique de l’intelligence artificielle va de pair: si l’esprit est le produit de l’évolution de processus "stupides", l’intelligence l'est aussi. Il existe ainsi un lien idéologique entre la contestation de la vision évolutionniste et donc naturaliste de la signification (et du langage) et la contestation de l’intelligence artificielle. Emporté par le thème de son livre, Dennett tend à ranger du côté des anti-naturalistes tous ceux qui ne sont pas prêts à tirer toutes les conséquences de l’idée dangereuse de Darwin et qui acceptent le principe que l’évolution par sélection ne s'applique pas au langage et à l’esprit humains. [9] Une autre interprétation des conséquences de la distinction de Grice nous est donnée par Pierre Jacob (1997) (et aussi par Fred Dretske ): Grice, en thématisant le concept de signification naturelle, a donné un nouvel élan aux théories externalistes. [10] Dennett (1995, p. 402) cite ceux qui tentent aujourd’hui de construire une théorie évolutionniste de la signification: lui-même (1969, 1978, 1987b) Israel, Papineau et surtout Millikan , dont il se déclare proche. En France, on peut citer Pierre Jacob (1997) et Joëlle Proust (1997). [11] Encore un petit point d'histoire: c'est John Dewey qui a montré clairement, selon Dennett , pourquoi la prise en compte de l’évolution était nécessaire à toute explication de ce qui est: on ne peut se contenter de décrire la redistribution de la matière en mouvement, il faut en outre indiquer quelles en sont les finalités. C'est le cas des explications évolutionnistes: même si nous pouvons décrire dans le détail tous les faits causaux relatifs à chaque girafe ayant vécu, nous ne pourrons donner une explication des régularités manifestes de l'espèce comme l'existence d'un long cou si nous ne nous nous posons pas des questions du type "pourquoi?" destinées à en donner les raisons évolutives, celle de Mère Nature bien entendu! (Dennett, 1995, p. 403 et 421) [12] Dennett dit que les détails c'est l'affaire de Dieu. Le contenu en général serait-il l'affaire de Darwin ? [13] Mutatis mutandis, Fodor raisonne comme Katz : naturaliser la signification sans articuler les phénomènes sémantiques et sans reconnaître leurs spécificités ne peut qu'appauvrir la théorie de la signification en lui faisant perdre ses attributs essentiels, comme l'intensionnalité . Je renvoie aussi à la discussion relative à Colin McGinn dans le chapitre 1: Les programmes sémantiques naturalistes et leurs menaces, section Le naturalisme transcendantal . [14] C'est une expérience de pensée qui a une réelle valeur exemplative ici puisque c'est seulement grâce au langage que nous pouvons la construire. Rappelons que de cet "exemple", Putnam concluait à l'externalité du contenu. Je renvoie au chapitre 2, section La théorie causale de la signification. Fodor exploite aussi ces expériences de pensée, voir mon chapitre 3, section Les cas jumeaux . [15] Dennett , Darwin 's Dangerous Idea, 1995, p. 411. [16] Dans un chapitre ultérieur de son livre, Dennett discute la portée des théories des sociobiologistes, tel Dawkins qui est à l'origine du concept de gène égoïste. [17] La définition du Oxford English Dictionary: skyhook, orig, Aeronaut. An imaginary contrivance for attachment to the sky; an imaginary means od suspension in the sky. [18] Rappelons que pour Searle les automates n'ont pas d'intentionnalité réelle et qu'on peut seulement leur attribuer une intentionnalité comme-si (as-if intentionality). L'esprit humain possède une intentionnalité originaire qui ne peut provenir d'une autre forme d'intentionnalité plus primitive. [19] Dennett , Kinds of Minds, 1996, p. 153. Cette perspective a aussi pour but de "détendre" les questions morales qui surgissent lorsque la question de l'esprit se ramène à celle de savoir si telle ou telle espèce animale a un esprit et est, par conséquent, un être qui souffre. Mais je laisserai de côté cet aspect. Dennett souligne également que l'histoire qu'il se propose de raconter est hautement spéculative. Ses hypothèses reflètent l'état actuel de sa réflexion qui se nourrit, au jour le jour, des nouvelles théories et des nouveaux problèmes. Son ambition est seulement de tracer des pistes et de montrer que certaines doivent être évitées. [20] Je dirais pour ma part qu'elles cherchaient à prendre la forme de grues. C'est, soit dit en passant, mutatis mutandis le sens du principe très à la mode aujourd'hui qu'éduquer consiste d'abord à apprendre à apprendre. [21] Voir chapitre 1, section Intentionnalité intrinsèque (ou originaire) et intentionnalité dérivée . [22] Kinds of Minds, chapitre 4, p. 81, trad. fr. p. 111. [23] Karl Popper , Une épistémologie sans sujet connaissant, in La connaissance objective, Éditions complexe, 1972, p. 133. [24] Dennett note au passage qu'une des idées les plus pénétrantes de Darwin est que fabriquer de nouvelles formes est coûteux mais que copier des formes déjà existantes en les réutilisant dans d'autres formes plus complexes ou en les transformant progressivement est économique, ce que font tout le temps les concepteurs de logiciels, adeptes de l'ingénierie inversée . Ainsi nous n'avons pas besoin de toujours réinventer la roue car nous en avons acquis le principe formel une bonne fois pour toutes. [25] Daniel Dennett , La diversité des esprits, 1996, p. 199-200. [26] La question d'un ordre dans l'apparition de ces éléments reste ouverte. Dennett précise que l'explication de cette étape ultime est encore largement spéculative mais s'appuie néanmoins sur différents travaux empiriques. [27] Ces animaux disposent seulement d'une rationalité rudimentaire librement flottante (voir supra). Si ces animaux sont des psychologues naturels, selon l'expression du psychologue Nicholas Humphrey , alors ils ne sont certainement pas des psychologues naturels pensants. (Nicholas Humphrey, Nature's Psychologists, New Scientist 29, 1978, p. 900-904). [28] Une méthode est de réunir certaines conditions sous des catégories auxquelles correspondra un seul comportement par exemple (Kinds of Minds, schéma page 125, dans la traduction française: page 164). [29] Humphrey affirme que le développement de la conscience de soi a été un stratagème pour développer et tester des hypothèses sur ce qui se passait dans l'esprit des autres. L'éthologiste David McFarland suggère que l'opportunité de la communication a exercé une pression sélective pour modifier l'organisation des structures de contrôle qui permette de représenter de manière explicite les différentes possibilités d'action sous forme de généralisations. Plus précisément, le besoin d'une représentation explicite et manipulable de son propre comportement survient lors de processus de communication qui sont potentiellement coopératifs mais encore auto-protecteurs (j'ai besoin des autres mais c'est avant tout pour me protéger; nous cherchons ensemble la nourriture mais c'est pour que je puisse manger). Tous ces éléments sont interdépendants. La communication entraîne la catégorisation : "L'agent en vient à marquer ses tendances comme si elles étaient gouvernées par des buts explicitement représentés - des schémas directeurs (blueprints) d'actions – et non pas par des lignes d'action émergeant de l'interaction de plusieurs candidats." (Dennett , Kinds of Minds, p. 128, trad. fr. p. 167-168). De ces processus de communication émergent des représentations d'intentions que le sujet a lui-même créées et qui forment l'ensemble des options possibles qu'il croit être les siennes. Dennett, à la suite de McFarland, parle de processus de confabulation approximative (approximating confabulation). Le sujet crée une sorte d'interface, le menu des options explicites dont il dispose pour résoudre son problème de communication. Ces représentations peuvent être communiquées mais aussi dissimulées comme un secret. La dimension de la niche écologique entre elle aussi en scène: sans la possibilité de tenir un secret, il n'y a pas de place importante pour la communication. Pour tenir un secret, il faut un territoire suffisamment important pour qu'un individu puisse découvrir quelque chose qui ne soit pas immédiatement connu de tous. Dans une niche écologique restreinte, les individus ont tous accès aux mêmes informations, pratiquement en même temps et la communication y est restreinte. Dans un troupeau, le premier individu qui a senti l'odeur d'un prédateur communique sa réaction aussitôt par contact avec les autres membres du troupeau. Dans des environnements restreints, il est peu probable que la capacité de tenir un secret et de tromper se développe. Les chimpanzés sont des animaux qui à l'état sauvage s'éloignent suffisamment des autres pour acquérir un secret et le garder. [30] Dennett utilise le terme de confabulation. Le mot français "confabulation", encore présent dans le Littré au sens d'entretien familier, n'est plus repris aujourd'hui que dans un sens neuropsychologique: trouble de la mémoire se manifestant dans la fabulation . [31] Dans la traduction française de Kinds of Minds, le traducteur a jugé bon de traduire re-representing simplement par représenter (page 173) [32] "Just as you cannot do very much carpentry with your bare hands, there is not much thinking you can do with your bare brain." (Bo Dahlbom and Lars-Erik Janlert, Computer Future, cité par Dennett , page 134) [33] Parler et écrire sont des innovations très différentes, séparées par des millions d'années. L'écriture, si on l'envisage sous sa forme la plus rudimentaire de symboles figuratifs dessinés ou peints dans les grottes, est apparue il y a seulement 40.000 ans au paléolithique. La parole est, elle, beaucoup plus ancienne, sans doute plusieurs millions d'années. [34] Cette assimilation des mots à des prototypes est remarquable ici car j'en reparlerai à deux reprises: lors de la discussion de la sémiotique d'orientation cognitive de Eco et dans la théorie des concepts de Fodor . [35] Les deux philosophes s'opposent aussi sur le rôle de la biologie en sémantique. L'espoir de Searle est de découvrir une forme de réduction biologique qui préserve la sémantique et l'ontologie subjective des états mentaux. Le propos de Dennett est plutôt de transformer notre vision habituelle de cette science. Le niveau biologique d'analyse tel que l'entend Searle n'est pas pertinent car il ne peut produire que des descriptions d'événements neurophysiologiques. Dennett ironise sur cette position qui prive Searle d'un concept de contenu qui puisse aider la recherche sur la nature objective de l'esprit et de son origine. [36] Cette théorie est développée dans Consciousness explained, 1991. Pour une présentation plus détaillée, voir le chapitre 9 du corpus: La théorie fonctionnaliste et interprétative de Daniel Dennett . [37] On se souvient que Descartes situait la conscience dans la glande pinéale. Par cette expression métaphorique, Dennett désigne le lieu où l'esprit comme spectateur entrerait en relation avec le corps, assisterait à la fois au spectacle du monde et au spectacle de sa vie mentale. [38] Daniel Dennett , Consciousness explained, 1991, p. 115-118. L'esprit procède à des révisions que Dennett appelle "orwelliennes" et "staliniennes". Voici deux exemples de tels phénomènes: 1. A 9 heures, je vois passer devant moi rapidement une jeune femme ayant des cheveux longs et sans lunettes. Une semaine auparavant, j'avais vu, dans les mêmes circonstances, une jeune femme avec des cheveux courts et des lunettes. A 9 h 01, je crois avoir vu une femme avec des cheveux longs et avec des lunettes. 2. Le phénomène "phi" (Kolers color "phi" phenomenon): un spot rouge et un spot vert séparés par un angle visuel de 4 degrés s'allument brièvement, durant 150 microsecondes, et successivement par intervalles de 50 microsecondes. Le sujet fait l'expérience d'un seul spot qui se déplace en passant du rouge au bleu. Le mouvement est bien entendu illusoire, il est donc produit par le système visuel. Comment le sujet a-t-il pu "construire" la couleur intermédiaire avant d'avoir fait l'expérience du spot bleu? L'image du théâtre cartésien est réconfortante car elle maintient la distinction apparence/réalité mais elle est douteuse aussi bien d'un point de vue scientifique (qu'est-ce qu'une expérience en psychologie cognitive ?) que d'un point de vue philosophique car elle crée une catégorie bizarre: l'objectif-subjectif: the way things actually, objectively seem to you even if they don't seem to seem that way to you (Dennett, 1991, p 131-132). Dans l'exemple de la jeune femme, nous aurions, d'une part, la véritable image mentale qui correspondrait aux données sensorielles (c'est l'apparence objective) mais inaccessible à la conscience et, d'autre part, l'image mentale effectivement "construite" par la conscience (c'est l'apparence subjective). [39] Le concept de centre de gravité est une abstraction qui nous dispense de calculer les interactions de chacune des particules qui composent le corps pour ne calculer que celle du centre de gravité dans ses interactions avec d'autres corps. Cette atmosphère a fait dire à certains critiques que Dennett ne proposait pas réellement une théorie mais se limitait à remplacer une famille de métaphores par une autre (Rorty ). [40] Paul Churchland critique ce rapport et estime que la théorie de la conscience de Dennett centrée sur le langage ne rend pas justice à la diversité des contenus de conscience. Si les processus mentaux liés au langage sont sans doute sériels, tous les autres prennent place dans une architecture massivement parallèle. Churchland ironise en disant que Dennett tente de tirer un lapin sériel de son chapeau parallèle (Paul M. Churchland, The Engine of Reason, the Seat of Soul, A Philosophical Journey into the Brain, A Bradford book, The MIT press, 1995). Peter Carruthers (1996, p. 189). Je reviendrai sur ce point au chapitre 6: Le rôle du langage public dans la pensée. Pour d'autres détails voir le chapitre 9 du corpus, section Deux critiques de la théorie de la conscience de Dennett. [41] Un mot cependant sur l'effet Baldwin . De manière étonnante, la plasticité phénotypique ou neuronale a accéléré le processus évolutif. La raison est très simple: les individus qui en disposent sont capables de tester différentes solutions au cours de leur vie, ce que ne peuvent pas faire leurs cousins câblés. Lorsque ces solutions sont adaptées, se crée une nouvelle pression sélective qui favorise ces individus. Grâce à la plasticité, l'exploration de l'espace des formes s'intensifie et devient plus rapide (Dennett , 1991, p. 184-187). [42] L'analogie trouve une limite: les mèmes n'assurent pas littéralement leur propre transmission comme les gènes "égoïstes" de Dawkins . Cependant, nous pouvons dire que les mèmes se transmettent en se rendant indispensables car ils possèdent les caractéristiques ad hoc: brièveté, simplicité, centralité dans une théorie, etc. [43] Le Petit Chaperon rouge est un exemple de Dan Sperber qui illustre sa théorie, l'épidémiologie des représentations . Pour une présentation de cette théorie, je renvoie au chapitre 8 du corpus Les sémantiques cognitives , section L'esprit incarné. [44] Dennett cite un exemple de Olivier Sacks qui explique que lorsqu'un sourd-muet apprend un langage, c'est véritablement un monde qui s'ouvre devant lui. [45] "Selves are not independently existing soul-pearls, but artifacts of the social processes that creates us." (Dennett , 1991, p. 423). [46] Selon certains auteurs, comme Randall White , l'apparition d'un langage semblable au nôtre est récente, environ 40.000 ans. L'histoire de l'hominisation se confond avec celle des outils et de la langue, ces deux grandes formes culturelles progressant de pair (André Leroi-Gourhan , Le geste et la parole, 1964). Les premiers outils, de simples "galets aménagés" fabriqués il y a plus de deux millions d'années, impliquaient un langage tout aussi simple. C'est seulement lorsque les premiers hommes de Cro-Magnon européens ont commencé à graver et à sculpter des animaux et des hommes, que nous pouvons être certains que leur langage a atteint un degré de complexité égal au nôtre (Randall White, Les archives du paléolithique, La Recherche, spécial La mémoire , p.747). Dans Darwin ’s Dangerous idea, Dennett mentionne des études qui fixent l’origine du langage beaucoup plus tôt, comme la condition d’apparition de toute forme de civilisation. Ainsi la domestication du feu supposerait-elle des processus cognitifs utilisant le langage. [47] Voir mon chapitre 1: Les programmes sémantiques naturalistes et leurs menaces, section Le naturalisme transcendantal . [48] J'utilise la version de l'article réimprimée avec quelques changements dans The Nature of Consciousness, édité par Ned Block , Owen Flanagan et Güven Güzeldere , A Bradford Book, The MIT Press, Cambridge, Massachusetts, London, England, 1997, p. 375-415. La version initiale parue dans la revue The Behavioral and Brain Sciences (18, 2) date de 1995. L'article est divisé en trois parties: 1. Une étude de la conscience phénoménale et de la conscience d'accès; 2. Les cas possibles de conscience d'accès sans conscience phénoménale et vice versa; 3. Les conséquences de la confusion entre les deux dans la littérature philosophique.. Pour les détails, je renvoie au chapitre 11 du corpus Les différentes formes de conscience. Je présente deux autres critiques de la théorie de Dennett , celles de Carruthers et de Churchland , dans le chapitre 9 du corpus: La théorie fonctionnaliste et interprétative de Daniel Dennett. [49] Également paru dans The Nature of Consciousness, 1997, p. 417-419. [50] Une des motivations de la distinction entre conscience phénoménale et conscience d'accès est d'établir une séparation conceptuelle entre les aspects phénoménaux objectifs et les aspects proprement intentionnels de l'activité consciente qui impliquent l'usage de concepts et de relations horizontales entre représentations. Block minimise la nature intentionnelle et représentationnelle de l'esprit, et n’admet comme intentionnelle que la seule activité représentationnelle qui soit aussi conceptuelle, qui est illustrée par les attitudes propositionnelles, les jugements perceptifs dans lesquels l'objet perçu est identifié conceptuellement et toute pensée réflexive. Les perceptions ont le plus souvent une composante représentationnelle (entendre un son venir de la droite, n'est pas la même chose qu'entendre un son venir de la gauche), mais les contenus conscients phénoménalement représentent d'abord d'une manière primitive qui n'est pas intentionnelle. Block admet qu'il existe même des états phénoménalement purs, c'est-à-dire qui ne représentent rien, comme l'orgasme et sans doute la douleur . La distinction soutient dans une certaine mesure la distinction entre un contenu externe (phénoménal) et un contenu interne de type fonctionnel (d'accès).
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