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La médiation
du contenu externe Thèse de doctorat Albert Dechambre
Chapitre 2: Les sémantiques externalistes: le cadre
Les origines empiristes de l'externalisme sémantiqueSi les sémantiques externalistes se revendiquent du naturalisme scientifique, avec les difficultés que nous venons de voir, elles trouvent leur justification philosophique dans la tradition empiriste de Locke , de Berkeley et surtout de Hume [1]. Je dois aussi situer l'externalisme par rapport à la conception sémiotique qui sera développée dans la seconde partie. Pour Umberto Eco , la théorie de la désignation rigide de Kripke , dont nous pouvons dire qu'elle capte l'essence de l'externalisme, est une forme de provocation nous poussant à penser qu'il peut exister des actes de référence qui ne présupposent pas la compréhension du signifié des termes utilisés pour référer[2]. Tout est là: pouvons-nous nous passer en sémantique d'une médiation, et si elle est nécessaire, capture-t-elle tout ce qu'il y a dire en matière de sens? L'externalisme adopte le présupposé empiriste que le contenu renvoie à l'expérience sensible, que ce soit le contenu des perceptions ou celui des pensées. "Une impression frappe d'abord nos sens et nous fait percevoir du chaud ou du froid, la soif ou la faim, le plaisir ou la douleur , d'un genre ou d'un autre. De cette impression, l'esprit fait une copie qui reste après la disparition de l'impression: c'est ce que nous appelons une idée. Cette idée de plaisir ou de douleur, quand elle revient dans l'âme, produit de nouvelles impressions de désir et d'aversion, d'espérance et de crainte, qu'on peut appeler impressions de réflexion, parce qu'elles en dérivent." (David Hume , Traité de la nature humaine (1739), trad. française, A. Leroy, Paris, Aubier, 1973, p. 72) Pour Hume , les perceptions se ramènent à deux genres distincts: les impressions et les idées. Même si elles acquièrent une certaine autonomie, les idées ne sont que des copies intellectuelles des impressions et naissent du contact avec les choses au cours de l'expérience perceptive: Nihil est in intellectu quod non fuerit in sensu. L'homme ne peut s'arracher à l'ordre naturel comme le pensait Kant [3]. L'esprit ne fait que réfléchir ce que les sens nous apportent et les réflexions qui en résultent sont encore des impressions qui redoublent les premières. Les connexions que l'imagination établit entre les idées dépendent elles aussi de relations naturelles établies en vertu de ressemblances, de contiguïté dans l'espace et le temps et de rapports de causalité. Nous restons de part en part dans le modèle explicatif des sciences naturelles qui est représenté, à l'époque de Hume, par Newton: "Il y a là une espèce d'attraction qui, trouvera-t-on, a dans le monde de l'esprit d'aussi extraordinaires effets que dans le monde de la nature et qui se révèle sous autant de formes et aussi variées[4]". Le refus de l'autonomie de la connaissance conceptuelle reste une constante de l'empirisme de Hume à Quine en passant par Russell même si ce dernier tempère ce refus en acceptant que des opérations d'abstraction puissent saisir des concepts et des universaux[5]. Pour le sujet qui m'occupe, cela revient à refuser toute autonomie à la sémantique: le sens renvoie toujours à l'expérience sensible et les relations que l'esprit ou l'imagination établit entre les états mentaux, que l'on peut identifier dans le contexte humien aux véhicules des impressions et des idées, sont explicables en termes de relations naturelles. Mais le scepticisme de Hume relatif à la causalité interdit sans doute de construire une théorie sémantique sur de telles bases: il n'y a aucune relation nécessaire mais seulement des associations contingentes entre les idées, et de surcroît les causes des ces associations sont pour la plupart inconnues[6]. L'influence du béhaviorismeUne autre source de l'externalisme sémantique est le béhaviorisme qui, comme l'empirisme, définit la signification comme une relation à des choses non linguistiques. Son ambition était de proposer une alternative au modèle linguistique en associant la signification d'un mot aux dispositions du locuteur à dire ce mot. Historiquement, la première tentative pour naturaliser la sémantique est l’oeuvre de Skinner : très schématiquement, dire "chien" c’est émettre une réponse verbale sous le contrôle de stimuli discriminatifs que sont les chiens. On connaît le rôle libérateur pour la science cognitive de la critique de Chomsky (1959) à l’égard du béhaviorisme et particulièrement celle du livre de Skinner, Verbal Behavior (1957). Chomsky attaquait l'idée qu'on pouvait appliquer à l'acquisition du langage la théorie de l'apprentissage en termes de réponse opérante (avant d'apprendre le français, la probabilité de dire 'chien' en présence d'un chien est inférieure à celle de le dire après avoir appris le français). 1. Pour Chomsky , le sens technique de la force de la réponse (response strength) en termes de fréquence, d'intensité, de résistance à l'extinction n'a pas d'application dans l'usage du langage: je ne prononce pas de façon répétée le mot 'chien' selon la fréquence de chiens autour de moi. 2. Plus important, les comportements verbaux ne sont pas des réponses mais, le plus souvent, des actions adaptées au contexte: le comportement verbal est sensible au contenu des croyances (j'ai une raison de dire 'chien'), à l'utilité d'avoir tel comportement dans telle situation (l'auditeur est intéressé, il est pertinent de dire 'chien', etc.). 3. Enfin, il n'est pas vrai que l'apprentissage du langage dépend de l'application de renforcements programmés et socialement médiatisés. Le langage est appris sans être enseigné. Pour Fodor [7], l'argument de la pauvreté du stimulus était visionnaire et généreuse, mais a laissé la plupart des problèmes sur la signification en l’état. La critique de Chomsky a été fatale pour le béhaviorisme linguistique mais non pour son traitement sémantique des représentations mentales, ce qui a permis aux sémantiques informationnelles de revitaliser l'approche béhavioriste. Pour celles-ci, l’idée qu’un état (le fait d’activer le concept[8] DOG) exprime un propriété (dog) se réduit au fait que des occurrences de cet état sont des réponses discriminatives aux instances de la propriété. Il y a covariance nomique entre des symboles et des dénotations[9]. La théorie causale de la significationC'est Hilary Putnam [10] qui en a élaboré les principes en s'inspirant de la théorie de la référence directe de Saul Kripke [11]. Il l'a enrichie de manière décisive avec les thèses de la division du travail linguistique et de la contribution de l'environnement dont on verra toute l'importance par la suite. La théorie causale réhabilite le référent comme étant l'élément central de la signification, ce qui est exprimé dans le principe général suivant: La
signification d'un symbole "p" est l'objet correspondant p de
l'environnement qui initie causalement une chaîne d'événements dont le résultat
est une représentation mentale interne de la personne. Ce principe reste très général et ne précise pas le rapport hic et nunc entre le symbole et la représentation mentale, ni la nature de la transmission. Lorsque le symbole est un mot par exemple, il s'agit de remonter la chaîne causale d'actes de nomination ou de descriptions qui ont été faites d'un objet ou d'un individu, Socrate par exemple, pour atteindre l'événement introductif où celui-ci a été pour la première fois désigné. Pour les représentations qui ont un caractère analogique important et les représentations naturelles, la chaîne des événements n'a pas à être qualifiée a priori, selon la nature du résultat. C'est ce second aspect que les sémantiques informationnelles vont surtout exploiter, mais je note que tout le problème de la médiation est déjà inscrit dans ce principe simple qui exprime avant tout une des intuitions auxquelles nous tenons en matière de signification: le sens est ce que nous représentons quelle que soit la distance spatiale et temporelle qui nous en sépare. Ce qui est remarquable chez Putnam , est qu'il n'a aucune prétention réaliste, qu'il ne croit ni à l'existence d'états intentionnels, ni à une théorie scientifique de la signification comme entité théorique (pas de critères d'identité pour celles-ci). Comme Davidson et Dennett , il pense que les questions relatives à l'intentionnalité sont des questions d'interprétation. Pourquoi alors maintenir ce fondement externaliste? L'importance des intuitions sémantiquesPremière raison que je viens d'indiquer: toute théorie scientifique de la signification présuppose une notion intuitive dont nous devons tenir compte et qui se résume en quatre points: holisme (tous les termes sont reliés entre eux), normativité (invariance de la signification à travers la fixation de la croyance), division du travail linguistique et caractère central de la référence. La notion intuitive se justifie dans la mesure où la signification est liée à l'intelligence générale qui fonctionne en interprétant le réel selon ses intérêts ou selon des normes. Je pense que le recours à l'intuition ou au sens commun est un trait remarquable de l'épistémologie de la sémantique . Je l'ai annoncé dès les premières lignes de ce travail: nous sommes tiraillés entre deux types d'intuitions: que le contenu dépend du monde mais aussi des langages que nous utilisons. Au second type d'intuition, nous pouvons rattacher McGinn avec ce qu'il appelle les traits FIN de la signification (fertilité, impalpabilité et normativité)[12]. Katz également (1990) qui fait de l'intuition d'analyticité un critère essentiel d'une bonne théorie sémantique[13]. Les externalistes sont bien entendu absorbés par la première intuition de type externaliste[14]. Putnam quant à lui traite ces intuitions comme un ensemble (les quatre points énoncés ci-dessus). Il se penche aussi sur la question très controversée de l'analyticité. C'est un fait sémantique dont il faut tenir compte alors même que l'analyticité ne semble pas fondée si on suit Quine (Les deux dogmes de l'empirisme). Putnam y voit une affaire de degré mesurable en termes d'éloignement par rapport aux concepts occupant le centre de la toile des croyances: "Les célibataires sont non mariés" est meilleur candidat que "Les chiens sont des animaux" et davantage encore que "F=MA". Moins un concept assure un travail épistémologique, plus il satisfait nos intuitions d'analyticité. La réfutation de l'internalismeDeuxième raison: l'externalisme est une manière de réfuter l'internalisme en général et le fonctionnalisme en particulier[15]. Il justifie le caractère central de la référence. "Pour avoir la compétence linguistique d'un mot, il ne suffit pas d'avoir la batterie complète des connaissances et des savoir-faire linguistiques. Il faut, en plus être relié à certaines situations (normalement, mais pas nécessairement, des situations dans lesquelles le référent du terme est présent). C'est pour cette raison qu'une théorie de ce type s'appelle une "théorie causale" de la signification." (H. Putnam , Explication et référence, 1973, in De Vienne à Cambridge, L'héritage du positivisme logique de 1950 à nos jours, Gallimard, textes choisis, traduits et présentés par Pierre Jacob , 1980, p. 310) La signification ne dépend pas de la théorie que l'on accepte et des critères opérationnels de vérification qu'une théorie suppose[16] (en cela Putnam et Fodor sont parfaitement en phase). Elle ne dépend pas non plus des états internes computationnels ou fonctionnels comme l'ont rêvé les concepteurs de ces théories, dont Putnam faisait partie d'ailleurs[17]. Il s'agit de conférer un statut trans-théorique aux termes scientifiques comme "température", "charge électrique" ou "électricité", permettant la discussion critique menacée par l'internalisme. Putnam rejoint aussi Fodor: nous pouvons comparer les mérites de l'astronomie des anciens et la nôtre car, comme les anciens, nous traitons bien des mêmes objets: étoiles et corps célestes[18]. Putnam ajoute deux thèses importantes au principe externaliste initial, qui sont une élaboration de la notion intuitive de la signification. Elles sont particulièrement appropriées pour mon propos car elle mettent en évidence, en creux, les deux problèmes sur lesquels l'externalisme viendra buter, et en particulier Fodor : La division du travail linguistiqueLe langage est une forme d'activité coopérative , et non une activité individuelle. Ainsi, tout ce qui est relatif à la production, à la compréhension linguistique n'est pas emmagasiné dans chaque esprit individuel sous forme de représentations mentales parmi lesquelles on trouverait la signification des mots. On ne peut, par conséquent, identifier les significations avec des descriptions que le locuteur a "dans sa tête". Pour la plupart des mots, il faut faire appel à des experts, à ce qu'ils ont dit ou écrit. Par ses interactions avec l'environnement social, l'individu a l'usufruit des connaissance possédées par différents sous-ensembles d'experts (Putnam , 1990, p. 54). Putnam peut utiliser le langage comme un argument en faveur de l'externalisme car il n'a pas de visée essentialiste ou atomiste comme Fodor où la question se pose frontalement. Mais lorsque le langage est défini comme un attribut de l'environnement social, cela pose un problème à ceux qui assignent à l'externalisme une visée fondatrice en matière de sémantique. La contribution de l'environnementLa signification provient d'une interaction (Putnam , 1990, p. 65). La signification de "eau" dépend de la matière elle-même. Des représentations mentales peuvent être qualitativement identiques mais désigner des objets qui ont une signification différente, ce que veulent montrer les fameuses expériences de pensée sur terre-jumelle : le terme "eau" n'a pas la même référence sur terre et sur terre-jumelle (c'est une substance qui a pour composition chimique H2O sur terre et XYZ sur terre-jumelle), il n'a donc pas la même signification même si les représentations mentales des habitants de la terre et de la terre-jumelle relatives aux référents respectifs sont identiques. Putnam élargit son propos à l'environnement social: nous ne pouvons trouver le concept de carburateur dans un stock de concepts qui serait inné . Cette critique s'étend à toutes les théories qui font appel à l'évolution[19]. Les conclusions de Putnam ont été radicalisées par Tyler Burge qui soutient que les conclusions de Putnam sont applicables à la quasi-totalité des mots du langage et non pas simplement aux noms d'espèces naturelles , et, conclusion contestable pour Élisabeth Pacherie , que le rôle fondamental joué par l'environnement social rend caduque toute approche individualiste des contenus mentaux. "Il semble difficile de rendre compte de certains contenus mentaux sans faire intervenir l'environnement social et les pratiques linguistiques, théories - scientifiques ou non - et d'autres productions culturelles qui s'y développent. (Sans cela) la démocratie, les machines à vapeur, les quarks, le Weltschmerz ou l'ADN ne seraient pas des objets possibles de nos pensées." (E. Pacherie , Naturaliser l'intentionnalité, 1993, p. 273) Cette radicalisation implique en effet un curieux retournement de situation car le sol sémantique stable que nous avions cru atteindre se dérobe si les significations sont associées à des propriétés de notre environnement culturel. Celles-ci commencent à ressembler aux significations symboliques dont l'externalisme veut justement réfuter l'existence! C'est pourtant cette hypothèse que j'examinerai. L'appréciation de la dimension sociale du contenu dans un cadre externaliste est un élément capital pour ma réflexion sur la dimension horizontale du contenu externe. Le réalisme interneLe scepticisme de Putnam s'adresse au réalisme sémantique de Fodor et à toute théorie qui identifierait la signification, de certains concepts au moins, à des propriétés naturelles indépendantes de l'esprit humain[20]. Putnam, en effet, ne soutient pas ce réalisme qui présuppose qu'il existe un système unique (les organismes et leur environnement physique) qui contient tous les objets auxquels quiconque pourrait faire référence, son ontologie , tel que toutes les manières d'utiliser les mots ne sont que différentes manières de désigner une de ces entités indépendantes. Il lui oppose une forme de réalisme interne ou pragmatique selon lequel la vérité ne transcende pas l'usage que nous faisons du langage (Putnam, 1990, p. 190). Le mot "objet" a de nombreux usages que nous inventons lorsque nous découvrons que nous pouvons parler d'objets qui n'étaient les valeurs d'aucune variable dans aucun langage jusque là. Selon les théories, nous pourrons affirmer qu'il y a dans la pièce où nous trouvons, 5, 7, 2n, x objets. Un point peut être décrit comme un individu concret ou comme une limite de sphères concentriques. La notion d'objet dépend donc de schèmes conceptuels et des énoncés différents voire incompatibles peuvent être vrais dans la même situation parce que les mots (et ce compris les mots logiques) sont utilisés différemment. Cependant le réalisme interne ne nie pas qu'il y ait des faits qui sont bien là pour être découverts et sur lesquels nous ne légiférons pas. Mais parler de ces faits sans spécifier le langage utilisé, ce n'est parler de rien et le mot "fait" lui-même, comme le mot "chose", ou comme le mot "point" demande à être spécifié. La question du réalisme interne va resurgir en examinant les théories informationnelles avec les questions de la scrutabilité de la référence et celle des propriétés disjonctives dont la théorie de Dretske semble postuler l'existence (mon chapitre 3: Les sémantiques externalistes: la métaphysique, sections Le problème sémantique de la scrutabilité de la référence et son coût et Les théories informationnelles pures et mixtes ). Les limites de l'approche externaliste simpleJ'ai simplement présenté l'idée qui préside aux théories externalistes: la signification d'un symbole "p" est l'objet correspondant p de l'environnement qui initie causalement une chaîne d'événements dont le résultat est une représentation mentale interne de la personne. Mais en exploitant surtout la conception de Putnam , j'ai orienté la discussion vers une critique de l'internalisme et surtout vers la prise en considération de facteurs sociaux comme le langage, utilisé par Putnam pour réfuter l'idée d'un contenu interne et individuel. Ce faisant, j'ai peu insisté sur la relation de causalité. Est-elle bien adéquate, est-elle suffisante? Le cadre explicatif strictement causal donne à la signification une objectivité qui n'accorde au sujet aucune liberté, ce que soulignera Searle . Il n'est pas le maître des mots comme le souhaitait Humpty Dumpty, le célèbre personnage de Lewis Carroll ; il en est plutôt l'esclave puisque son activité signifiante est totalement soumise à l'ordre naturel. Il est réducteur de limiter la relation sémantique à une relation causale effective entre un état mental et son contenu externe. La relation peut ainsi tenir avec un état de choses possible ou futur. Les désirs portent typiquement sur les états de choses non réalisés. Si on prend les actes de discours comme les déclarations, leur contenu est une conséquence de la représentation et non la cause. Ces considérations ont amené les externalistes à imposer d'autres conditions. Une théorie externaliste doit apporter une réponse à ces trois principaux problèmes: 1. Le problème de la disjonction : si on s'en tient uniquement à l'étiologie des énonciations de 'cheval', alors la signification de ce symbole sera déterminée par l'ensemble des événements qui les ont causées. Il se peut qu'une énonciation ait été causée par la vue d'une vache dans de mauvaises conditions de visibilité. Nous devons alors attribuer au symbole type 'cheval' une signification disjonctive: cheval ou vache-dans-le-noir. La disjonction peut s'accroître au gré des événements qui donnent lieu à des énonciations de 'cheval'. Remarquons que chaque énonciation particulière a un seul contenu intentionnel; dans un premier contexte, ce sera cheval, dans un autre, vache dans le noir, mais en aucun cas le contenu ne sera disjonctif. Cette différence entre la signification et le contenu apparaît bien dans ce cas. 2. Le problème de l'erreur et de la méreprésentation : les gémissements des chats pendant la nuit ressemblent à s'y méprendre aux pleurs d'un bébé. Supposons qu'ignorant cela, je dise 'un bébé pleure' en entendant un chat pleurer. Selon le point de vue externaliste, le contenu intentionnel d'un des mes états intentionnels à ce moment-là est 'un chat pleure'. Malgré cela, je vais me comporter comme s'il s'agissait d'un bébé et m'en inquiéter. Pour Fodor , la cause de ce comportement est le rôle computationnel de l'état intentionnel en question, c'est le mode de présentation du contenu qui, on le voit ici, m'induit en erreur. D'un point de vue strictement étiologique, nous ne pouvons pas attribuer à mes paroles un contenu disjonctif comme nous ne pouvons pas attribuer aux sons émis par les chats ou par les bébés une signification naturelle disjonctive. Le problème de l'erreur sera traité spécifiquement comme un problème de méreprésentation au cas où l'erreur provient d'un système qui a une fonction de représentation. Dans l'exemple des gémissements du chat, l'erreur provient d'une mauvaise interprétation et non d'un dysfonctionnement de quelque système représentant la présence de chats ou de bébés. Mais un compteur de vitesse n'indiquant pas la bonne vitesse est un cas de méreprésentation parce que l'appareil a bien une telle fonction. Les conséquences du premier exemple sont inacceptables car on multiplie excessivement les significations, le second exemple peut être traité en partie si on introduit des considérations psychologiques. Mais, sur un plan strictement sémantique, le traitement des deux exemples ne respecte pas une propriété que nous attachons à la signification: la robustesse. Celle-ci est indispensable pour la communication. La robustesse ne signifie pas absence d'ambiguïté, de sens non littéral, de sens métaphorique ou de connotation qui font la richesse de l'expression. C'est simplement le noyau de sens invariant nécessaire pour qu'un maximum d'actes de communication soient réussis, c'est là le sens de la critique de Putnam . Pour résoudre le problème de la disjonction et le problème de l'erreur, nous verrons que Fodor a proposé une règle dite de la dépendance asymétrique qui n'est pas une emplâtre psychologique sur une jambe de bois sémantique, comme beaucoup l'ont prétendu. Pour fixer la signification, il s'agira de choisir des chaînes causales particulières qui ont valeur de loi (celles qui vont de cheval aux occurrences de 'cheval'). 3. Les termes sans référent : que signifie le mot 'licorne' puisque les licornes n'existent pas. Le nom ou le symbole 'licorne' existe bel et bien, les représentations des licornes existent elles aussi, nous les rencontrons dans la mythologie, nous en parlons quand nous faisons de la philosophie. Du point de vue étiologique, le symbole 'licorne' ne devrait pas pouvoir exister: pas de cause, pas d'effet. La suggestion que 'licorne' signifie licorne parce que nous avons énoncé le mot en présence de représentations de licornes dans les livres, dans les films, ou en faisant de la philosophie, ne nous avance guère car le problème est simplement postposé, car d'où viennent les représentations sur lesquelles nous fondons la signification de 'licorne'? Cette suggestion qui a pour but de restaurer l'étiologie par des voies indirectes échoue. La solution est de faire appel aux contrefactuels: le mot "licorne" a une signification car si nous avions l'occasion de rencontrer une licorne, il est probable que nous nous dirions: "Une licorne!". En envisageant les situations contrefactuelles, nous pouvons établir une relation nomologique entre les énonciations de 'licorne' et la présence des licornes. Le recours aux contrefactuels et aux relations nomiques sont des solutions qui ne libèrent pas les concepts sémantiques du carcan des relations causales, mais les organisent de telle sorte qu'elles épousent notre manière d'utiliser les mots et de maintenir certains états mentaux "en service". Dans le cas des contrefactuels, ce sont les chaînes causales possibles ou conceptuellement possibles qui contraignent la causalité. Les sémantiques informationnelles s'appuient sur les relations nomiques entre propriétés: 'eau' signifie eau parce que être de l'eau et être disposé à causer une instanciation de 'eau' sont des propriétés nomiquement connectées de l'eau. Le contenu externe est en réalité un contenu informationnel qui est largement indépendant de l'étiologie réelle. Un autre élément important est aussi ajouté au cadre externaliste: la notion de fonction biologique grâce à laquelle nous pouvons filtrer les relations causales en les limitant à celles qui ont joué un rôle pour l'évolution de l'espèce ou pour le développement de l'individu. Les sémantiques informationnelles semblent donc en mesure de résoudre les problèmes spécifiques soulevés par l'approche externaliste simple, mais elles restent sous la menace de critiques plus générales adressées au principe même de l'externalisme: 1. En tant que théories verticales, elles ne rendent pas compte de la complexité des contenus produits par l'esprit humain. Où, dans le monde, se trouvent les propriétés correspondant à nos concepts sophistiqués? 2. Elles n'expliquent pas l'efficacité causale des états mentaux sur le comportement. Si les propriétés sémantiques sont non locales, comment peuvent-elles affecter le comportement d'un point de vue strictement causal. C'est ce que Pierre Jacob (1997) appelle la menace de l'externalisme (voir infra) et Pascal Engel la menace externaliste. C'est dans les grandes lignes le programme de mon travail. Je commencerai par les problèmes spécifiques et je traiterai ensuite les problèmes liés au comportement. La question de la complexité apparaîtra rapidement mais son traitement spécifique ne viendra que dans la seconde partie. La théorie représentationnelle de l'esprit de Fred DretskeDretske a joué un rôle déterminant dans le renouvellement des questions sémantiques en reprenant le problème de la signification à sa base, comme résultant des interactions causales élémentaires d'un système avec son environnement écologique . C'est à la fois sa force et sa faiblesse. Il a cependant donné une assise à la notion de contenu en "l'arrimant" à une notion solide d'état interne comme véhicule de la représentation duquel elle peut se détacher comme un contenu authentique. Dretske défend une théorie représentationnelle de l'esprit , naturaliste, externaliste et informationnelle. Le contenu d'un état mental, perceptif ou autre, est déterminé par des facteurs externes: l'environnement immédiat mais aussi les circonstances historiques liées à l'ontogenèse de l'individu et la phylogenèse de l'espèce au cours des quelles des fonctions de représentation ont été mises en place. Ces facteurs historiques bloquent toute réduction physicaliste des états mentaux à des états du cerveau tout en respectant un cadre explicatif naturaliste. Les représentations sont des véhicules d'information qui sont "dans la tête" mais les faits qui ont produit ces représentations sont en dehors de la tête. Le contenu perceptif a certes des aspects subjectifs, ressentis comme tels par le sujet, mais reste soumis à une analyse objective: deux individus peuvent avoir des expériences subjectivement identiques puisqu'ils sont en mesure, tous les deux, de représenter les mêmes propriétés. Dretske admet aujourd'hui que des facteurs internes interviennent dans la signification et opère un mouvement dans la direction des théories duales de la signification. Il maintient cependant que la composante première de la signification est externe afin de préserver l'importance de la notion de vérité ou d'ajustement, ou encore de couplage de l'organisme avec le monde. Vis à vis de Dretske , je défendrai deux thèses Thèse 1: La faiblesse des théories informationnelles du type Dretske est de limiter l'environnement sur lequel s'exerce l'intentionnalité d'un organisme à l'environnement physique immédiat. Dretske le reconnaît d'ailleurs. Je m'appuie sur la complexité de l'organisation intentionnelle de l'esprit humain et, corrélativement, sur la complexité de son environnement culturalisé par la présence d'objets symboliques déjà dotés d'un contenu, qui nécessitent une amélioration de la théorie de Dretske. Thèse 2: En traitant les aspects qualitatifs de l'expérience (les qualia ) comme des phénomènes représentationnels systémiques, c'est-à-dire ancrés dans l'évolution des espèces, Dretske est amené à prendre une position sur la question de la conscience et la place qu'elle occupe dans l'évolution de l'espèce humaine. Sa conception non réflexive de la conscience relie directement un état conscient à une propriété pertinente de l'environnement en amont et à une réponse motrice adaptée en aval. Son opposition aux théories d'ordre supérieur (higher order théories) révèle, a contrario, la faiblesse de sa théorie relativement aux représentations conceptuelles acquises et leur contenu. Ce qui a pour conséquence (paradoxale) que sa théorie du contenu s'applique mieux aux aspects qualitatifs de l'expérience. L'examen montre que si l'avantage sélectif de la conscience d'ordre élevé est discutable pour ces aspects, celle-ci est mieux adaptée pour traiter les contenus conceptuels. Dit autrement, le cadre conceptuel qui est exposé par Dretske dans Naturalizing the Mind[21], à savoir: deux types de représentations, systémiques (sensorielles) et acquises (conceptuelles), plus une conception immanente non réflexive de la conscience, contraint le contenu représentationnel à la seule dimension verticale, et celle-ci révèle ses lacunes dans le traitement des représentations conceptuelles. La thèse représentationnelle généraliséeLa thèse représentationnelle s'énonce ainsi: 1. Tous les faits mentaux sont des faits représentationnels . 2. Tous les faits représentationnels sont des faits à propos de fonctions informationnelles. Dretske établit une distinction entre les faits représentationnels et les faits à propos de représentations: la position de l'indicateur de vitesse sur le cadran d'une voiture est un fait représentationnel mais le fait que l'indicateur de vitesse soit relié à un axe est seulement un fait à propos de représentations. La différence entre fait représentationnel et fait à propos de représentations éclaire la différence entre l'esprit et le cerveau. Les neuro-scientifiques connaissent de nombreux faits sur le cerveau mais ce sont des faits à propos de représentations. Cette connaissance n'est pas, pour Dretske, une connaissance de l'esprit[22]. Par fonctions, Dretske entend les fonctions biologiques possédées par un organisme vivant. La notion de représentation combine ainsi des idées téléologiques (fonctions biologiques) et des idées informationnelles. Tous les événements qui apportent de l'information n'ont pas nécessairement la fonction de représenter ("Il existe de l'information sans fonctions, mais il n'existe pas de représentation sans fonctions" Dretske , 1995, p. 4). L'inclinaison d'une colonne de fumée apporte de l'information sur la vitesse du vent mais ce n'est certainement pas sa fonction. La fumée n'a en réalité aucune fonction représentationnelle. La fumée ne peut pas méreprésenter la vitesse du vent à la manière dont un anémomètre peut le faire. Dans le même ordre d'idées, une télévision noir et blanc ne peut pas méreprésenter le couleur du ciel comme peut le faire une télévision couleur, car elle n'a pas la fonction d'indiquer des propriétés de couleur. La notion de fonction capture l'élément normatif inhérent à l'idée de représentation[23]. L'idée fondamentale de la théorie informationnelleUn système S représente une propriété F si et seulement si S a la fonction d'indiquer (véhicule de l'information sur) la propriété F d'un certain domaine d'objets[24]. La manière dont S accomplit sa fonction (quand il l'accomplit) est d'occuper différents états s1, s 2, ...s n correspondant aux différentes valeurs déterminées f1, f2,... fn de F. Un système représentationnel peut être un instrument fabriqué par l'homme, un système symbolique comme le langage, et chez les êtres vivants, un module cognitif plus ou moins complexe ou simplement un état mental. Un indicateur de vitesse (S) représente la vitesse (F) d'une voiture. Sa fonction d'indication a été déterminée par son concepteur: apporter une information au conducteur sur une propriété particulière de la voiture. Les différents états du pointeur (20, 30, etc.) apportent une information spécifique que la voiture roule à 20, 30 km/h, etc. Comme tout système faillible, l'indicateur peut donner de mauvaises informations et méreprésenter. Dretske a donné un autre exemple, naturel cette fois, de la fonction informationnelle: les magnétosomes de certaines bactéries marines, qui sont des aimants internes, dirigent l'animal vers le pôle magnétique. Grâce à cette fonction, ils protègent la bactérie en l'éloignant de la surface de l'eau qui est oxygénée et toxique pour elle[25]. Les systèmes représentationnelsSystèmes
représentationnels (systèmes ayant des fonctions d'indication)
Systèmes conventionnels et systèmes naturelsL'approche informationnelle admet la notion de représentation naturelle, mentale et non mentale, dans la mesure où les systèmes naturels qui les produisent ont une intentionnalité originaire . Il existe de nombreuses représentations naturelles non mentales comme les mécanismes homéostatiques responsables de la régulation du taux de glucose dans le sang. Leur fonction représentationnelle a été acquise naturellement au cours de la phylogenèse par des mécanismes de sélection darwiniens. C'est grâce à cette intentionnalité que de tels systèmes sont en mesure d'être conscients des objets que les organes des sens représentent, mais ils ne sont pas tous conscients comme le montre l'exemple de la régulation du taux de glucose. L'idée de représentation naturelle ne va pas de soi. Elle est contestée en biologie par Francisco Varela par exemple qui refuse de traiter le cerveau ou l'esprit comme un système représentationnel[26], et dans le domaine philosophique par Searle qui estime que les mécanismes darwiniens sont dépourvus de but ou de téléologie et que les caractéristiques téléologiques qui fondent la représentation se trouvent entièrement dans l'œil de l'observateur (Searle, 1992, p. 84). Cette objection est une nouvelle expression de ce que j'ai appelé la menace naturaliste dans le chapitre précédent. Elle semble irrésistible mais inacceptable car nous perdons l'idée d'un couplage de l'organisme avec le monde qui fasse droit à la notion intuitive et sans doute primitive de vérité comme correspondance, ou en tout cas comme instance de régulation des représentations selon leur efficacité pour les individus[27]. Il est important de souligner que, du point de vue représentationnel de Dretske , tous les états mentaux, que ce soit des états perceptifs ou des états de croyance, sont des représentations naturelles. Les représentations conceptuelles comme les croyances et les pensées sont construites sur la base des représentations non conceptuelles comme les perceptions. C'est pour Dretske une application de la thèse du naturalisme philosophique à laquelle j'ai déjà fait allusion[28]. A l'opposé, la fonction représentationnelle des systèmes conventionnels est assignée selon les intentions d'un individu ou d'un groupe social. Pour les instruments, il est facile d'identifier le ou les concepteurs et la fonction remplie. On peut d'ailleurs dans de nombreux cas la déduire des propriétés mêmes de l'instrument même si, Dretske nous y rend attentifs, certaines propriétés ne donnent pas lieu à des faits représentationnels (comme le fait que l'aiguille du compteur soit reliée à l'axe des roues). Si nous parlions en sémioticiens, nous dirions que la représentation a des traits analogiques. Le cas du langage (et des traditions orales) est plus délicat car la production est collective et largement non consciente. La fonction elle aussi n'est pas directement visible en raison du caractère conventionnel des signes. Le principe est cependant identique: les systèmes symboliques remplissent des fonctions précises comme la fonction référentielle[29] et les significations sont bien assignées aux expressions linguistiques, mais de manière conventionnelle et aux expressions en tant que types (et non en tant qu'occurrences, pour lesquelles l'usage en contexte peut diverger de la signification littérale). Systèmes sensoriels et systèmes conceptuelsL'expérience est la forme sensorielle des représentations mentales. La croyance en est la forme conceptuelle[30]. Il est important de pouvoir distinguer entre entendre un piano et croire qu'on entend un piano, ou entre voir un pull rouge et voir qu'un pull est rouge: un animal peut entendre un piano et voir un pull rouge mais il ne peut pas entendre que c'est un piano comme il ne peut pas voir qu'une voiture est rouge car il ne possède pas les concepts PIANO, VOITURE et ROUGE. (Dretske , 1995, p. 9). Les animaux possèdent un système sensoriel mais pas de système conceptuel. Les chats, par exemple ne sont pas aveugles aux couleurs, ils les perçoivent. Ils ne sont pas en mesure de les discriminer (pas de réponses comportementales différentes) ou de porter un jugement perceptif. Dans A Companion to the Philosophy of Mind (1995), Dretske précise le sens qu'il donne au mot concept: les concepts sont des types de structures physiques, ayant pour fonction d'apporter de l'information, et acquises par apprentissage. Il faut distinguer les états mentaux formés avec des concepts et les états physiques qui apportent simplement de l'information comme un nuage apporte une information sur le temps, sans en avoir la fonction. C'est dans ce sens qu'on peut dire d'une chose (ici un état mental) qu'elle a un contenu qui peut être vrai ou faux. La forme que prend la description peut induire une mauvaise interprétation du contenu conscient des expériences. Le chat qui voit un pull rouge n'est pas conscient que sa vision a pour contenu un pull rouge. Cette distinction peut être exprimée en termes de connaissance: dans la modalité visuelle par exemple, il existe deux sortes de voir: le voir épistémique et le voir non épistémique[31] 1. Il voit que le pull est rouge (voir épistémique ) 2. Il voit un pull rouge (voir non épistémique) J'ajoute un troisième cas de figure qui souligne un contraste entre les points de vue en première et en troisième personne : 3. Je vois une voiture rouge (3) implique "Je vois que la voiture est rouge". Si je pense ou je dis que je vois une voiture rouge, je dois avoir nécessairement procédé à une réflexion sur le contenu de ma perception. Le sujet a transformé un contenu non épistémique en contenu épistémique , ou pour employer un terme de Quine , en clause de contenu grâce à la médiation du langage[32]. Pour Dretske , la conscience conceptuelle est étroitement liée au comportement alors que la conscience perceptive ne l'est pas: je peux sentir une odeur sans réagir alors que les jugements que je porte (avec le langage) sont liés à mes activités (Dretske, 1995, p. 9). Cette question est controversée et dépend de ce qu'on entend par activité. Dretske exclut manifestement les réactions instinctives provoquées par certaines perceptions comme la fuite à la vue d'un prédateur ou l'attirance sexuelle lors de la parade. Dretske répondra sans doute que ces comportements instinctifs ne sont pas des activités car ils ne sont pas planifiés et justifiés par des raisons. Représentations systémiques et représentations acquisesDretske introduit une autre distinction capitale entre les représentations systémiques (représentationss) et les représentations acquises (représentationsa). Cette distinction plus générale éclaire et justifie la distinction établie entre les systèmes sensoriels et les systèmes conceptuels. Le pointeur d'un indicateur de vitesse indique systémiquement une position sur une échelle suivant la vitesse de rotation de l'axe (ce système d'indication est commun à toutes les voitures). Cependant, à cette position correspondent plusieurs vitesses différentes selon le type de véhicule et le type de boîte de vitesses. Cette position représentea différentes vitesses. On pourrait dire que l'indicateur de vitesse perçoit, fait l'expérience de la vitesse de l'axe et pense la vitesse de la voiture. Il faut un système de calibrage qui modifie la position du pointeur afin qu'il indique la vitesse réelle (ou du panneau où sont inscrites les valeurs). De manière analogue, on dira que les perceptions sont des états dont les propriétés représentationnelles sont systémiques, et les pensées et les croyances des états dont les propriétés représentationnelles sont acquises. (Dretske, 1995, p. 13-15) Les qualités subjectives de l'expérience, les apparences phénoménales sont la manière dont l'expérience représentes les choses. Le contenu des expériences est fixé par les fonctions biologiques des systèmes sensoriels dont elles sont les états. Ce contenu a été fixé phylogénétiquement. Pour cette raison, nous ne pouvons agir sur ce contenu; les expériences sont des états modulaires au sens de Fodor [33], non modifiables et câblées (hard-wired). Par contre, le contenu des états des systèmes conceptuels est ontogénétiquement déterminé par apprentissage. Les croyances ou les pensées représententa les choses et leur contenu peut changer au gré des interactions de l'individu avec son environnement. Cette distinction correspond à beaucoup d'égards à celle que les sémioticiens établissent entre les représentations analogiques et digitales (ou conventionnelles). Les systèmes sensoriels ont pour fonction de délivrer de l'information sur des quantités continues (réflexion de la lumière, vitesse, direction, fréquence, etc.) tandis que les systèmes cognitifs "découpent" cette information en parcelles utiles pour les buts poursuivis par le système. Au niveau de l'expérience, je suis sensible (et je peux discriminer) des différences de lumière, de sons, de pression, de température, de chimie des objets qui affectent mes sens. J'ai néanmoins un répertoire conceptuel limité pour caractériser ces différences sensorielles, pour faire des jugements. Au niveau sensoriel, je peux discriminer des centaines de couleurs différentes mais, au niveau conceptuel, j'opère avec au maximum une douzaine de catégories de couleurs. (Dretske , 1995, p. 18). Ce lien avec l'approche sémiotique est significatif car nous allons voir que cette distinction entre une information livrée analogiquement ou digitalement permet de différencier le contenu informationnel et le contenu sémantique d'un état représentationnel. Les aspects qualitatifs de l'expérienceLes aspects phénoménaux ou qualitatifs de l'expérience, les aspects en première personne sont traités par Dretske comme des phénomènes représentationnels d'une espèce particulière. Celui-ci rappelle que "pour un matérialiste il n'y a pas de faits qui soient accessibles à une seule personne". Ce principe matérialiste s'applique à tous les états mentaux, y compris à ceux qui paraissent irréductiblement subjectifs. Du point de vue externaliste, ces états sont identifiables par le contenu représenté et non de manière béhavioriste ou fonctionnelle. Le contenu de l'expérience est constitué par les propriétés des choses qui sont représentées comme leur appartenant (by the properties things are represented as having) comme la couleur, la texture, etc. La thèse représentationnelle identifie les qualia , de manière externaliste, avec les propriétés des objets qui sont représentées systémiquement par les systèmes sensoriels. Et nous venons de voir que cette fonction représentationnelle ne dépend pas de l'individu puisqu'elle résulte de mécanismes de sélection naturelle qui opèrent au niveau de l'espèce. Le contenu qualitatif de l'expérience doit par conséquent être semblable d'un individu à l'autre. Cela ne signifie pas que l'expérience n'est pas subjective ou privée, elle peut l'être dans les faits, mais qu'elle est déterminable objectivement dès lors qu'un autre sujet connaît la fonction de représentation du système. La subjectivité devient une part de l'ordre objectif. (Dretske, 1995, p. 72) Dretske ajoute que cette affirmation intraspécifique peut être généralisée à la connaissance des qualia d'autres espèces vivantes[34] alors même que nous ne sommes pas en mesure de les éprouver nous-mêmes. Franck Jackson (1986) a présenté un argument contre la possibilité de connaître "les autres esprits" dans leurs aspects subjectifs. Je ne peux savoir ce que c'est faire l'expérience du rouge si je n'ai pas personnellement fait cette expérience. Puisqu'il existe sans doute certaines expériences que d'autres peuvent avoir et que je ne peux avoir, alors il existe des faits que je ne peux connaître sur les expériences des autres. La thèse représentationnelle prétend révéler ce qui est faux dans ce raisonnement: savoir ce que c'est d'être une chauve-souris n'est pas en principe différent de savoir comment les choses apparaissent à un instrument de mesure. C'est peut-être impossible d'un point de vue pratique, mais ce n'est pas une impossibilité conceptuelle. C'est une question de détermination de la façon dont un système représente le monde (Dretske, 1995, p. 81). Ce principe peut être illustré avec la propriété rouge. La propriété correspondant à l'expérience de la couleur rougeQuelle propriété mon système visuel représente-t-il exactement lorsque je fais l'expérience du rouge? Le problème est d'autant plus aigu qu'il n'y a pas un accord sur la nature de la propriété qu'on appelle "couleur": est-ce la longueur d'onde de la lumière incidente? Une propriété plus globale de l’aire optique? Une propriété de la surface qui réfléchit la lumière (reflectance)? Les données montrent que dans des conditions d'illumination différentes des ondes différentes produisent l'expérience d'une même couleur. Ces données ont suggéré que la couleur pouvait être une propriété subjective ou alors une collection disjonctive de conditions distales. Le point de vue externaliste et naturaliste implique que le problème soit posé de cette manière: comment, dans ces conditions, la fonction du système visuel a-t-elle pu être sélectionnée et comment définir le quale rouge par une quelconque propriété objective? L’analogie avec un système conventionnel peut nous aider, suggère Dretske . Le compteur d'une voiture représente la vitesse à partir de l’information qui lui est donnée par la vitesse de rotation de l’axe. Il peut exister plusieurs valeurs de vitesses qui donnent lieu à la représentation de 78 km/h sur le cadran selon le type de boîte de vitesses du véhicule (imaginons que nous ayons remplacé la boîte de vitesses sans adapter le compteur). Le choix de la boîte de vitesses représente un ensemble de conditions de travail du système. Mais le fait que ces conditions sont différentes ne change rien au fait que le système a pour fonction d'indiquer la vitesse. Dans le cas de systèmes naturels, il faudra considérer comme pertinentes les conditions historiques pour évaluer la fonction du système et ses "efforts représentationnels". Ainsi, si la vision de la couleur a pour fonction, disons, d'améliorer la discrimination entre ce qui est minéral et ce qui est végétal, alors il est sans conséquence pour l'explication que le système fasse parfois des confusions. La fonction dépend de ce que le système est censé faire mais on ne peut pas toujours savoir ce qu’il fait ou est supposé faire en regardant ce qu’il fait en ce moment. Le problème vient, non du système, mais de l’écologie du système. Il serait incorrect d’inférer que le compteur n’a pas pour fonction d’indiquer la vitesse en arguant du fait qu’il répond exactement de la même manière face à une variété de vitesses différentes. En l'appliquant à la couleur, on dira simplement que la couleur est la propriété quelconque que le système visuel a pour fonction de détecter (whatever property it is the function of color vision to detect). (Dretske, 1995, p. 93) Si cette explication ne satisfait pas encore notre besoin de mettre le doigt sur une chose précise, il faut reconnaître qu'elle n'abandonne pas la question du point de vue et qu'elle prétend l'expliquer. Ce qui fait une différence dans la qualité de l'expérience n'est ni le point de vue, ni l'objet, mais la manière dont les objets sont représentés depuis ce point de vue. Les confusions que le sujet fait, mais aussi les variations de type écologique qu'il constate entre les expériences différentes d'une même propriété ne doivent pas masquer le fait que c'est le même qualia . En cela, Dretske rejoint Fodor dans la manière de poser le problème. Dans Concepts (1998), Fodor fait des propriétés sensorielles comme rouge des propriétés d'apparence qui dépendent de l'esprit, c'est-à-dire qui résultent d'un couplage particulier du monde à l'esprit. Ce couplage dépend bien sûr des mécanismes sensoriels mais il est avant tout intentionnel: ce sont les propriétés représentées par le système qui importent et non quelque propriété qui manifesterait l'essence cachée de la couleur rouge, sa longueur d'onde par exemple. Pour Fodor, le sémanticien n'est pas un physicien et il fait fausse route en cherchant une essence cachée. Le contenu est en fait tout à fait transparent. L'analyse sémantique porte sur la nature de la fonction d'indication mais attache peu d'importance aux valeurs des fonctions. On retrouve ici la conception, sans doute sage, que la sémantique n'a pas pour tâche de livrer des significations comme un dictionnaire, mais d'expliquer les mécanismes responsables de la production de significations[35]. La place de l'information dans les théories sémantiques externalistesInformation et connaissanceAvant de s'orienter vers la philosophie de l'esprit [36], les premiers travaux de Dretske portaient sur l'épistémologie de la connaissance et de la perception. Le tableau qui suit montre la relation établie par Dretske entre les deux disciplines:
Le tableau établit un rapport étroit entre l'information et la vérité. L'information convertit une croyance en connaissance et une expérience en perception. Ce qui fait d'un état cérébral un état mental est le fait qu'il est en mesure d'informer et de diriger le comportement. Mais pour qu'une croyance ou une expérience soit utile à l'organisme, pour qu'elle ne le mette pas en danger, il faut que l'information soit fiable[37]. C'est dans cette mesure, je pense, que l'externalisme peut affronter au moins un aspect de la seconde des critiques posées au début de ce chapitre: quel intérêt le contenu externe peut-il représenter pour le comportement de l'individu? La réponse est: s'il conduit à des états internes de connaissance auquel le sujet peut se fier. La connaissance est construite à partir de la notion d'information: c'est une croyance causée par des états d'information. "Une croyance est une connaissance si et seulement si il existe une chaîne causale appropriée conduisant des propriétés d'un signal à un état du sujet. Cette chaîne causale est une chaîne informationnelle encodant l'information (par exemple) que s est F et causant chez le sujet l'état interne de croyance que s est F." (Pascal Engel , Introduction à la philosophie de l'esprit , 1994, p. 126-127) Les cas de leurre illustrent ce point: lorsque, pour une raison quelconque, le sujet (un canard sauvage) en vient à former la croyance que s est F (que l'animal perçu est un canard posé sur l'eau), alors même que la source s n'est pas F (la source est en réalité un leurre déposé par un chasseur), alors nous sommes en présence d'un cas d'erreur, d'une signification sans vérité: un signal que s est F a bien été émis (ici la source et le signal coïncident), mais l'information est en fait absente et la croyance du canard sauvage n'est pas une connaissance parce que le signal n'est pas un état informationnel[38]. Ce rapport entre connaissance et information entend établir qu'un système représentationnel n'est pas en premier lieu un mécanisme de production de connaissances qui fait usage de relations logiques ou qui obéit à des contraintes comme la cohérence interne mais un dispositif reposant sur des relations causales fiables et engagé dans le comportement. C'est là une des justifications fondamentales de la thèse que le contenu est externe. La fiabilité et la vérité n'ont de sens que si la représentation et son contenu sont des entités distinctes qu'on peut confronter mais aussi faire correspondre. Toutes les formes d'internalisme tendent à gommer cette distinction[39]. Information et
externalisme
Pascal Engel
précise deux caractéristiques
fondamentales de l'information qui s'accordent avec la visée naturaliste de
l'externalisme sémantique: "L'information est une
notion naturelle, une "ressource objective", dont l'existence est
indépendante de l'activité d'un interprète qui impose des significations
à des événements. C'est de plus une notion nomologique, formulée en
termes de lois exemplifiées par des événements
naturels." (Pascal Engel
, Introduction à la philosophie de
l'esprit
, La Découverte, 1994, p. 123) Les boutons rouges sur la figure
d'Arthur véhiculent l'information qu'Arthur a la rougeole parce qu'il y a
une régularité nomologique (c'est-à-dire qui n'est pas isolée,
contingente et unique) entre les boutons et la rougeole. L'information est
une propriété d'un certain signal
et son contenu est ce que ce signal indique
objectivement. (Engel
, 1994, p. 124). Étant objective, elle est aussi quantitative. Dretske
s'est inspiré de la théorie
mathématique de l'information et de la communication de Shannon et Weaver
(1949) qui analyse les propriétés statistiques du canal
reliant une certaine source s
et un certain récepteur r (qui
est le signal)[40].
Dretske formule quatre conditions (dans Engel, 1994, p. 124): (A) Le signal r véhicule autant d'information au sujet de sa source s
qu'il en aurait engendré si s
avait la propriété F. (B) s est F. C'est la condition de véridicité de l'information: un
signal r véhicule l'information
que s est F seulement si s
est effectivement F. (C) La quantité d'information
que le signal r véhicule à
propos de s est la quantité
engendrée par le fait que s est
F (et non pas que s est H).
L'information se mesure en bits. (D) Un signal r véhicule l'information que s
est F = df la probabilité conditionnelle
que s
est F, étant donné r, est 1. La principale différence avec
les théories causales "de la première génération", celles de
Kripke
et de Putnam
, est que les relations informationnelles n'exploitent pas seulement les
relations causales effectives mais aussi les relations possibles, ce sont
des relations nomiques et pas seulement accidentelles. Nous devons fixer les
conditions pour que l'état r qui
possède une certaine propriété G
véhicule bien l'information que l'objet/source
s possède la propriété F.
En première approximation, nous pouvons dire que L'état r,
qui est G, indique que s est F parce que le fait
que s est F cause le fait que r est G.
Seulement la relation causale n'est pas suffisante pour que la relation
d'indication tienne. Il faut qu'il y ait une dépendance nomique entre types
d'états comme celle que nous observons entre la hauteur de la colonne de
mercure et la température mesurée. Le signal r
est équivoque car il peut contenir de l'information qui ne provient pas
causalement de la source, c'est le bruit. Il faut donc ajouter que r
ne peut être G que
si s est F: "Le fait que r soit G dépend
nomiquement du fait que s est F implique des propositions contrefactuelles
telles que "r ne serait pas G si s n'était F". (Jacob
, 1997, p. 67) L'occurrence de r au cas où s
n'est pas F doit être nomiquement prohibée. Ce que Dretske
formule en disant que la
probabilité conditionnelle
P (s est F/r est G) est 1
(c'est la condition D énoncée plus haut). Cette condition permet d'éviter
les contenus disjonctifs qui prolifèrent inévitablement si on s'en tient
à l'étiologie
réelle ou à l'histoire
causale de la représentation: si dans de mauvaises conditions de visibilité,
j'énonce le mot "chien" en voyant en fait un chat, faut-il en
conclure que le contenu de ce mot est à présent chien ou chat-dans-le-noir?
Et ainsi de suite selon le hasard des circonstances. Le problème de la
disjonction
persiste néanmoins dans les
situations d'apprentissage. Contenu informationnel et contenu sémantiqueDu point de vue externaliste, le contenu sémantique ne peut pas être identifié à de l'information pure et simple. Les systèmes représentationnels ne véhiculent pas de l'information comme la fumée véhicule une information sur le feu. Ils en ont la fonction, mais de plus ils sont en mesure de la traiter. C'est cette nouvelle étape qui nous permet d'obtenir le contenu sémantique à partir de ce que Dretske appelle lui-même un fatras informationnel. La signification, à la différence de l'information, n'est pas transitive. Le mot "fumée" signifie fumée, la fumée signifie (naturellement) la présence du feu, mais le mot "fumée" ne signifie pas feu. La transitivité de l'information et du contenu informationnel nous met en difficulté: comment allons-nous éviter qu'il ne prolifère en une conjonction peut-être infinie de propriétés: je vois un cheval, mais aussi un mammifère, un animal, un être vivant, un être animé, etc. La théorie informationnelle forme donc seulement le soubassement de la théorie sémantique et Dretske (1995) précise les conditions dans lesquelles un contenu informationnel peut être qualifié de contenu sémantique. Ce dernier doit être individué de manière plus fine que le contenu informationnel. L'idée est la suivante: le contenu sémantique est constitué par l'information la plus spécifique du contenu informationnel, c'est l'information digitale délivrée par le signal[41]. Contenu sémantique et information digitale[AD1]Dans Knowledge and the Flow of Information (1981), Dretske présentait la notion de contenu sémantique de cette manière. Une structure S a comme contenu sémantique que t est F si et seulement si "t est F" est l'information la plus spécifique véhiculée par S. 1. S véhicule l'information que t est F, et 2. S ne véhicule pas d'autre information que r est G, telle que l'information que t est F soit enchâssée dans l'information que r est G. (Dretske , 1981, p. 177, cité par Engel , 1994, p. 128) Par information enchâssée , Dretske entend un rapport d'inclusion entre des ensembles. Par exemple l'information "s est un carré" est enchâssée dans l'information "s est un quadrilatère" ou "s a des rayures" est enchâssé dans "s est un zèbre". L'ensemble des quadrilatères contient l'ensemble des carrés, l'ensemble des animaux à rayures contient l'ensemble des zèbres. Dans ces conditions, je peux avoir un état de croyance S dont le contenu est "t est un carré" (carré = F) sans croire ce que S implique à savoir que "t est un quadrilatère" (G) alors même que le contenu informationnel de S est aussi que "t est un quadrilatère". Du concept d'information spécifique au concept d'information digitale il n'y a qu'un pas, que Pierre Jacob (1997) formule comme suit (je modifie les lettres schématiques pour les accorder avec ce qui précède): "Selon Dretske (1981), un signal S peut code r un seul et même état de choses - le fait que t est F - de deux manières différentes: de manière analogique et de manière digitale. S code le fait que t est F de manière digitale si et seulement si le fait que t est F est l'information la plus spécifique véhiculée par S sur la source. Si le fait que t est F n'est pas l'information la plus spécifique véhiculée sur la source par S, alors S véhicule l'information que t est F de manière analogique." (Pierre Jacob , Pourquoi les choses ont-elles un sens? 1997, p. 86) Jacob pense que l'originalité de Dretske ne réside pas dans la distinction classique entre deux types de représentations analogiques et digitales , mais dans l'idée d'une différence de codage d'une seule et même information[42]. La distinction analogique/digital n'est pas per se mais est relative à un ensemble d'alternatives ou de possibilités. Une photographie d'une balle rouge véhicule de l'information qui peut être déclinée avec toujours plus de précision: la balle est colorée, rouge, rouge carmin, etc. Il poursuit en indiquant que la distinction digital/analogique éclaire la distinction centrale de la théorie informationnelle entre les contenus de perception et les contenus de croyance: "La conception informationnelle de la distinction entre le contenu non conceptuel d'une expérience sensorielle et le contenu conceptuel d'une croyance se fonde sur la distinction entre le codage analogique et le codage digital de l'information." (Pierre Jacob , 1997, p. 89) Jacob donne cet exemple: j'entends une note de piano mais j'ignore sa hauteur. Le contenu de mon expérience auditive est à ce moment analogique et un animal peut aussi entendre cette note. Si ma femme me dit que c'est le do de la troisième octave, elle me fournit une information plus spécifique sur le son entendu (et digitale de surcroît au sens sémiotique puisque le continuum sonore est discrétisé). Je forme alors la croyance que j'entends le do de la troisième octave, en codant de manière digitale l'information perçue de manière analogique. Ce processus de digitalisation est un processus de conceptualisation et sans concept, le contenu de ma perception ne peut donner lieu à un état de croyance qui le nomme en quelque sorte. Le problème central de la sémantique informationnelle apparaît ici, me semble-t-il, et Jacob le pointe en partie. Si la digitalisation aboutit nécessairement à une conceptualisation, et si la conceptualisation est nécessairement un processus d'élimination de l'information et d'appauvrissement du contenu initial, comment en même temps défendre l'idée que l'information digitale s'identifie à l'information la plus spécifique ? Comment accorder cette spécificité avec la notion de contenu qualitatif maximal comme dans l'exemple de la balle rouge. Intuitivement, le contenu sémantique d'une photographie montrant une balle rouge n'a, a priori, rien à voir avec le grain ou les nuances de couleur, mais dépend des intentions du photographe et du langage photographique[43]. Ce sont le cadrage, l'éclairage, le point de vue, etc., qui contribuent à déterminer le contenu sémantique véhiculé. Pourtant, d'un point de vue externaliste, nous devons conserver des critères d'un type naturaliste[44]. L'analyse de Jacob accrédite l'idée que seules les croyances qui sont des états conceptuels ont un contenu sémantique. Il ne semble pas possible d'attribuer un contenu sémantique à une représentation analogique mentale comme une perception, ou non mentale comme une photographie par exemple, sans un système de référence qui discrétise le réel et appauvrit le contenu qualitatif, ou qui contienne des normes d'attribution ou d'interprétation. À moins, propose Jacob[45], que la perception ne soit consciente. Mais dans ce cas, elle est de type épistémique (voir supra, section Systèmes sensoriels et systèmes conceptuels) et, comme telle, implique une croyance réflexive correspondante, ce qui est manifeste dans l'exemple du do de la troisième octave où le sujet n'est pas en mesure, seul, d'extraire l'information spécifique du signal, et donc de produire un état mental dont le contenu est sémantique. On voit par là que l'introduction de la notion d'information digitale ne va pas de soi et qu'elle nous entraîne invariablement vers la conceptualisation. Dans ce contexte sémantique large ouvert à la sémiotique, cela mérite qu'on s'y arrête. Information digitale et indétermination sémantiqueLa "condition de digitalité " au sens de Dretske a pour fonction de prévenir l'indétermination sémantique et d'assurer l'unicité du contenu sémantique qu'on ne retrouve pas dans les sémantiques linguistiques qui admettent par exemple que la signification de carré puisse comprendre celle de quadrilatère (dans la définition du terme "carré")[46]. Dretske (1981) rapporte la différence entre le contenu informationnel et le contenu sémantique à une différence d'ordre d'intentionnalité. Un système de traitement de l'information a seulement une intentionnalité de premier ordre: il est seulement en mesure de discriminer les éléments d'un ensemble: par exemple, par rapport à un ensemble de crayons verts, avoir un état S dont le contenu "t est un crayon" mais non "t est vert"[47]. Par contre, un système sémantique de croyances est de deuxième ou de troisième ordre s'il peut s'affranchir des relations d'implication. Il est de deuxième ordre s'il possède des états qui véhiculent par exemple l'information que "t est un zèbre" sans véhiculer l'information que "t a des rayures" alors que "Tous les zèbres ont des rayures" est une loi naturelle. Il est du troisième ordre s'il peut s'affranchir des implications analytiques comme "Tous les carrés sont des quadrilatères". Dans ce cas, un état du système pourra véhiculer l'information que "t est un carré" sans véhiculer celle que "t est un quadrilatère". Curieusement, cette explication fait appel à des capacités complexes comme l'implication, ce qui nous éloigne des motivations originales de la théorie informationnelle et nous rapproche des sémantiques horizontales fondées sur les relations entres représentations. Mais c'est à rebours puisque les capacités logiques sont convoquées pour bloquer les implications. Je ne sais pas si Dretske en est conscient, son explication a pour vertu de bloquer le holisme qui est reproché aux sémantiques horizontales. Cette explication a le défaut de confondre logique et logique mentale et de juger la nature d'un système représentationnel naturel comme notre système cognitif à l'aune de la logique des philosophes et des mathématiciens. C'est, selon moi, l'indice que le critère logique n'est pas un bon critère naturaliste pour distinguer parmi les systèmes représentationnels ceux qui sont informationnels et ceux qui sont proprement sémantiques. Ou alors que le contenu sémantique doit être réservé aux systèmes qui utilisent l'appareil logique des langues, mais cette dernière hypothèse est inacceptable ici. Il faut donc concevoir la notion informationnelle de digitalité de manière plus générale sans la rapporter à l'appareil logique d'un système ou à la conceptualisation. La notion informationnelle capture seulement le trait des systèmes intentionnels de viser dans le bruit informationnel quelque chose de spécifique. C'est le contenu sémantique au sens le plus général, qui demande à être saisi conceptuellement ou nommé. Dans ce cas, la notion sémiotique de digitalisation est une manière particulièrement efficace de digitaliser l'information, spécifique aux systèmes représentationnels qui possèdent le langage. Cette discussion délicate montre qu'à vouloir qualifier trop étroitement le contenu sémantique, on aboutit à une réduction du contenu intentionnel au seul contenu conceptuel . On trouve cette idée chez Block par exemple, qui pense que le contenu phénoménal n'est pas intentionnel parce que les représentations formées par la conscience phénoménale ne sont pas conceptuelles. C'est, me semble-t-il, excessif car c'est nier une fois de plus la visée intentionnelle présente dans les phénomènes perceptifs. Il faut pouvoir accorder un contenu sémantique analogique aux perceptions, même s'il est par nature provisoire et soumis à un processus de réflexion consciente qui en fait un contenu propositionnel. Dans le cas d'une photo comme dans celui d'une perception, il faut accepter l'idée d'un contenu riche comme le pense Dennett [48]. Comme lui aussi, il faut sans doute tolérer une certaine indétermination du contenu sémantique, en tout cas pour les représentations mentales, en évitant de prendre des décisions classificatoires trop rigides qui nous entraînent trop rapidement vers la conception sémiotique du sens. Contenu sémantique et comportementNous en venons à présent au second problème général auquel l'externalisme sémantique est confronté: n'étant pas des propriétés physiques de base du cerveau, les propriétés sémantiques des états mentaux peuvent difficilement intervenir dans les processus psychologiques internes. L'externalisme est menacé au nom même du naturalisme dont il se revendique. On peut parler de confiscation de la sémantique au profit de la physique ou de la psychologie[49]. J'ai noté précédemment (section Information et connaissance) que la théorie informationnelle répond en partie à cette critique en reliant le contenu sémantique à des états informationnels fiables. La distance ou la non localité des contenus est en quelque sorte abolie lorsque la chaîne causale est une chaîne informationnelle. Deuxième point qui vient d'être exposé: la spécification du contenu sémantique comme l'information la plus spécifique apporte une réponse à cette critique si le contenu sémantique est bien l'objet (spécifique) de la visée intentionnelle, comme je l'ai proposé. Selon Pierre Jacob (1997), la menace d'épiphénoménalisme est réelle parce que les propriétés sémantiques n'ont pas les caractéristiques qu'on attend d'une explication causale. Les propriétés sémantiques externalistes sont des propriétés physiques qui ne sont: 1. ni des propriétés de base du cerveau: ce sont des propriétés d'ordre supérieur, propriétés de propriétés physiques ou propriétés fonctionnelles (un antalgique a la propriété supérieure de soulager la douleur mais différentes propriétés chimiques donnent ce résultat). Un symbole a des propriétés de base comme le contour, la forme, la couleur et des propriétés d'ordre supérieur fonctionnelles comme les propriétés syntaxiques (être un sujet, etc.) 2. ni des propriétés locales du système représentationnel, selon l'hypothèse externaliste. Un tableau authentique de Picasso a pour propriété sémantique non locale d'avoir été peint par Picasso[50], une photo de Catherine Deneuve représente celle-ci et non sa sœur jumelle, etc. Les propriétés sémantiques des états mentaux et des expressions symboliques sont des propriétés relationnelles non basiques et extrinsèques du cerveau ou du système symbolique (1997, p. 227). Il envisage deux types de menaces selon chacun des cas: la menace de préemption des propriétés sémantiques si celles-ci ne sont pas basiques, la menace de l'externalisme si elles sont non locales. Dans le premier cas, elles seraient préemptées par leurs propriétés physiques plus fondamentales qui assurent les processus causaux. Les processus sémantiques tels que les décrit la psychologie intentionnelle seraient en réalité des pseudo-processus. Dans le second cas, la menace serait plus grave encore car elle nierait toute réalité aux processus sémantiques. Les propriétés sémantiques sont-elles des propriétés de Cambridge ?Jacob propose de formuler la menace de l'externalisme en assimilant les propriétés sémantiques à des propriétés de Cambridge (terme dérivé de l'expression "changement de Cambridge" due à Geach (1969, p. 72 et 99) comme "être veuf", "plus petit que Théétète", "être propriétaire de". Ces propriétés n'ont aucune incidence sur l'individu qui les possède car elles n'obéissent pas à la condition de sous-jacence: Socrate ne subit aucun changement lorsque Théétète devint plus grand que lui; Xanthippe non plus lorsqu'elle devint veuve à la mort de Socrate La vie sociale regorge de propriétés de Cambridge: être endetté, être marié, etc. Face à la prolifération de ces nouvelles propriétés qui sont produites à l'occasion d'un événement extérieur qui en est le contenu externe, l'internalisme semble en meilleure position, étant en mesure de circonscrire et de maîtriser son domaine sémantique. Cette assimilation me semble quelque peu tendancieuse car de telles propriétés ne donnent pas toujours lieu à des représentations, ce qui est bien notre sujet. Socrate a certainement formé des représentations mentales sur la croissance de l'élève de Théodore parce qu'il était en relation avec lui, mais de telles représentations n'ont sans doute été formées que par ses proches. Mais, soit, la préoccupation de type épistémologique de l'auteur de L'empirisme logique doit être rencontrée dans ce contexte sémantique externaliste et naturaliste. Je pense que la menace externaliste est surtout brandie à cause d'une négligence dans l'analyse des propriétés sémantiques qui est leur mode de constitution. Fodor s'est attaché récemment à cet aspect (Concepts, 1998). Les propriétés sémantiques résultent nécessairement d'un couplage d'un état interne et d'une propriété et on ne peut en faire abstraction. Il est donc insuffisant de dire que ce sont des propriétés non locales , ce sont bien des propriétés intentionnelles et relationnelles. Comme je le verrai dans les deux derniers chapitres, la propriété de Socrate d'être plus petit que Théétète dépend du fait qu'elle est représentée mentalement par Socrate[51]. Cependant les stratégies qui sont adoptées par Dretske et Jacob pour répondre à la menace de l'externalisme captent à leur manière cette idée en incluant les propriétés sémantiques dans le comportement intentionnel. Fred Dretske choisit d'intégrer les mécanismes psychologiques d'apprentissage à la sémantique et envisage timidement une forme de contenu interne. Pierre Jacob traite les attitudes propositionnelles comme des constituants du comportement et non simplement des causes. C'est la conception componentielle du comportement . Apprentissage et méreprésentationNous pouvons présenter cette question en relation avec l'apprentissage. Dretske [52] rapporte la critique de Fodor (1984) selon laquelle sa théorie initiale de 1981 ne solutionne pas totalement le problème de la disjonction dans les cas où les états informationnels résultent d'un apprentissage, c'est-à-dire dans le cas des représentations conceptuelles. Il faut, dit Fodor, stipuler quels sont les contrefactuels pertinents dans la situation d'apprentissage. Cette critique avait frappé Dretske car il avait en réalité bien discuté ce type de cas. Il prenait ainsi conscience du besoin de développer une théorie de la représentation et non simplement une théorie du contenu informationnel . La seconde lacune était de ne pas établir de rapport entre l'information et le comportement. Encore préoccupé par des questions d'épistémologie, c'est-à-dire de connaissance, il avait négligé le fait que s'il existe des dépendances nomiques entre événements, c'est-à-dire s'il existe de l'information, ces dépendances et cette information doivent bien avoir un rôle causal sur le monde. En bref, il n'accordait pas suffisamment d'attention aux conséquences que l'information avait sur le comportement des organismes qui avaient la capacité de produire des états informationnels. Dans la théorie initiale, l'information apparaissait comme épiphénoménale. Il fallait en outre revenir sur le modèle: ce n'est pas l'information en soi qui active les récepteurs et provoque les croyances, ce sont des événements particuliers corrélés entre eux. Il fallait donc développer une théorie du comportement et une théorie de l'intentionnalité des états cognitifs qui jouent un rôle explicatif dans le comportement. Le contenu sémantique construit sur des relations informationnelles n'est pas encore le type de contenu impliqué dans le comportement des individus. Nous agissons parce que nous avons des raisons d'agir. Ces raisons ne résultent pas simplement de relations de nature causale avec des objets distaux, mais aussi de croyances plus ou moins fondées rationnellement[53]. Il est exact que nos croyances reposent le plus souvent sur une relation régulière entre des éléments de la réalité et les états mentaux: je prends l'avion parce que je crois que les avions ne s'écrasent pas en général, ce qui est vérifié. Cette raison a un contenu défini par une relation nomique entre la propriété des avions de rester en vol lorsqu'ils ont décollé et la propriété de mon état mental de causer ce comportement. Mais cela ne peut pas être généralisé dans la mesure où nos comportements sont souvent complexes et parfois irrationnels (et c'est d'ailleurs le cas vis à vis des avions). En résumé, c'est le contenu mental et non le contenu informationnel qui est associé à la pensée et au comportement. Le problème de la méreprésentationFondamentalement, la critique visait un aspect de la représentation que le schéma informationnel ne pouvait prendre en compte: la signification est liée à la capacité de méreprésenter. Le schéma informationnel est causal et il ne permet pas d'expliquer cette capacité: s'il y a une corrélation nomique entre un état interne et certaines propriétés de l'environnement, alors il ne peut y avoir d'exception à la loi et donc pas de possibilité de méprise représentationnelle. Par conséquent, il ne peut y avoir de contenu sémantique authentique pour cet état. Les critiques relatives à la non transitivité de la signification, à son caractère non disjonctif, ainsi que la capacité de méreprésentation qui en est l'envers, ont été résumées par Fodor comme manifestant la robustesse de la signification à l'égard de l'étiologie des représentations. Dretske (1981) indique que le pouvoir de méreprésenter est la première caractéristique de l'intentionnalité, suivant en cela Chisholm (1957). Il propose d'expliquer la méreprésentation par l'histoire des structures véhiculant de l'information. Il existe un certaine période d'apprentissage durant laquelle le système est exposé à l'information que certaines choses sont F et d'autres ne le sont pas. Mais, à la fin du processus, quelque chose peut déclencher un signal qu'un objet est F même quand cet objet n'est pas F. Dans ce cas, l'information est absente, mais la croyance est, elle, bien présente, il y a erreur. Dans ces circonstances, comme le dit Dretske, nous avons la signification sans la vérité[54]. Dans l'article Misrepresentation[55], Dretske propose une autre explication: pour être capable de méprise représentationnelle, un organisme doit avoir atteint un certain seuil de complexité, en disposant par exemple de canaux différents permettant de détecter la même propriété[56]. Dans Explaining Behaviour (1988), Dretske revient sur l'apprentissage: la méprise représentationnelle est bien liée à la période d'apprentissage au cours de laquelle un état devient un indicateur à la suite d'un couplage nomique avec des mécanismes effecteurs. Mais la fonction d'indication ne repose pas nécessairement sur l'existence de relations nomiques en raison de formes d'indétermination fonctionnelle. Supposons qu'un système ne possède pas d'indicateur de la présence de F, mais bien d'un indicateur I de la présence de G. Supposons en outre qu'il existe une corrélation relativement forte entre la présence de F et la présence de G. Le système peut dans ce cas être couplé à F (il a des réponses appropriées en présence de F) et ainsi acquérir la fonction d'indiquer la présence de F alors même qu'il ne possède pas un indicateur naturel de F. Puisque la relation entre F et G n'est pas nomique, la possibilité de méprise représentationnelle n'est pas exclue a priori. Si G est présent sans que F le soit, l'état I du système indique la présence de G mais méreprésente la présence de F. L'explication des comportements complexesDretske (1988) reconnaît ainsi que les comportements complexes ne sont pas explicables uniquement en précisant la fonction accomplie par l'organisme. Ils dépendent d'autres états intentionnels internes de l'individu, ses désirs, ses croyances, etc. Ce sont des états qu'il appelle motivationnels ou conatifs. En laboratoire, un rat ne pressera pas la barre simplement parce que la lumière est allumée, mais parce qu'il a le désir de manger. Dans un environnement naturel, et davantage culturel, les interactions sont encore plus complexes: un comportement alimentaire ne s'explique pas seulement par l'envie suscitée par le stimulus (un morceau de chocolat par exemple) mais par des croyances associées: le chocolat est énergétique et stimulant[57]. Dans ce dernier exemple, l'état interne qui résulte de la détection du chocolat et qui déclenche la réponse comportementale ne peut pas simplement avoir pour contenu la propriété "chocolat", son contenu dépend aussi d'autres états corrélés comme la croyance que le chocolat est énergétique. Mais le sujet peut aussi former la croyance justifiée que le chocolat peut entraîner l'obésité. Il faut alors constater que la prise en compte de facteurs internes comme les croyances associées entraîne une nouvelle fois le gonflement du contenu sémantique et le holisme. Nous avons ainsi pénétré dans la dimension horizontale du contenu que l'externalisme cherche à éviter. En admettant le holisme des contenus pour des états mentaux intégrés par opposition aux croyances plus primitives portant sur des traits relativement saillants de l'environnement, Dretske pense avoir accompli un mouvement de rapprochement en direction de ce que l'on appelle la théorie duale de la signification [58], mais maintient que la composante première de la signification est l'ensemble des relations externes. Pour deux raisons: 1. Sans cette composante externe, un rôle fonctionnel interne aussi important et élaboré soit-il, ne pourra recevoir un sens. 2. Une fois que la signification d'un élément est identifiée avec sa fonction d'indication , il devient plus facile de voir comment des éléments internes, en devenant plus interdépendants, pourraient affecter mutuellement leurs fonctions d'indication et ainsi changer mutuellement leur signification. (Dretske , 1988, p. 150-151, n. 2 cité dans Pacherie , 1993, p. 239) C'est ainsi, pour Dretske , que naît la "signification véritable" et c'est aussi une "explication des rapports sous lesquels cette signification est rendue pertinente pour le comportement" (Dretske, 1988, p. 88). Le contenu sémantique est donc lié au contenu mental et à l'apprentissage, en utilisant la terminologie de Naturalizing the Mind, mais il est limité aux représentations conceptuelles. Pour conclure cette section, je pense que l'argument de la complexité des états mentaux est important pour ma recherche car il a la forme d'un aveu. Dretske reconnaît s'être concentré, presque exclusivement, sur des croyances d'un type relativement primitif - des croyances portant sur des traits relativement saillants de l'environnement immédiat (Dretske, 1988, p. 138). Or l'intentionnalité humaine se manifeste essentiellement dans un environnement complexe culturalisé, dans lequel sont surtout saillants les objets que l'homme fabrique et parmi ceux-ci les objets symboliques dont le contenu est fixé conventionnellement. Une théorie du type de Dretske ne semble pas en mesure d'appréhender cette intentionnalité sophistiquée. Mais attention! il ne faudrait pas que Dretske, sous prétexte d’ouverture, abandonne les fondements de l’externalisme et accepte d’intégrer des notions importées comme celles de rôle fonctionnel ou inférentiel. Si les comportements complexes sont aussi déterminés par les intentions qui accompagnent un état particulier, cela ne signifie pas que le contenu sémantique de cet état particulier doit absorber tous les aspects qui interviennent dans l’explication d’un comportement. C'est justement l’erreur internaliste et fonctionnaliste typique de gonfler le contenu avec les contenus liés fonctionnellement, simplement parce qu’on ne dispose de rien d’autre pour alimenter sa théorie. Il n'y a pas lieu d'en conclure au holisme, les contenus ne sont pas affectés par la complexité des comportements de l'individu, ils interviennent comme éléments séparés. C'est le comportement qui est complexe, non le contenu sémantique! Ce que martèle Jerry Fodor comme je le verrai dans le chapitre 3: Les sémantiques externalistes: la métaphysique. Fodor refuse de voir dans la complexité du comportement un ensemble de phénomènes sémantiques. Il dit plus simplement que l'individu peut avoir un comportement stable et le plus souvent adapté aux situations réelles parce que les relations entre les propriétés de l'environnement et les systèmes de représentation ont un caractère nomologique. Lorsque ce n'est pas le cas, il faut y voir l'effet de mécanismes psychologiques, mais en aucun cas un effet sémantique du contenu lui-même. La conception componentielle du comportementLa seconde réponse à la menace d'épiphénoménalisme que fait planer l'externalisme est d'élargir la notion de comportement plutôt que la notion de contenu (comme le fait Dretske à des facteurs internes). Ce que Pierre Jacob appelle la conception componentielle du comportement [59], conception qui est implicite chez Dretske. L'idée est simple: le problème ne réside pas dans l’éloignement de la cause par rapport à ses conséquences comportementales, mais dans la manière même dont nous concevons les faits qui donnent aux états mentaux leur identité et sous-tendent le contenu des croyances. L'objection
internaliste repose sur une confusion entre le comportement et les
mouvements du corps: "Ce que les pensées, les désirs, les sentiments expliquent n'est pas pourquoi votre bras se lève mais pourquoi vous levez votre bras". (...) Le contenu mental peut expliquer le comportement sans survenir aux événements et processus neurophysiologiques qui causent les mouvements du corps." (Dretske , 1995, p. 152) Dretske s'inspire d'un exemple naturel pour montrer les limites d'une analyse purement locale des phénomènes représentationnels: Une plante nommée Scarlet Gilia change de couleur pendant l'été et passe du rouge au blanc. Elle se "comporte" ainsi pour attirer deux types de pollinisateurs "saisonniers", chacun étant attiré par une couleur différente. L'explication du "comportement" fait appel à des faits lointains relatifs à l'histoire de l'évolution de la plante par sélection naturelle . Mais ce n'est pas la sélection naturelle qui explique le changement de couleur, c'est une transformation chimique hic et nunc due au changement de saison (variation de l'intensité et de la durée de la luminosité). Les causes immédiates chimiques sont des causes déclenchantes (triggering causes) et non structurantes du comportement (structuring causes of behavior). Dretske imagine une plante jumelle physiquement non distinguable qui a le même "comportement" de changer de couleur. Cependant elle le fait pour éviter les scarabées pendant la saison où ils sont actifs. Il imagine une troisième plante, identique, vivant dans les marais mais n'ayant aucun "but", une plante sans "esprit" (mindless), un zombie botanique. Les changements chimiques expliquent le changement de couleur (ce qui se passe de manière interne, ici et maintenant dans les trois types de plantes), mais ils n'expliquent pas le comportement, ils n'expliquent pas pourquoi les plantes changent de couleur. Cela demande une investigation externe et historique conforme à la thèse représentationnelle: "Si le comportement est identifié, non pas avec les mouvements du corps et le changement, mais avec les processus causaux qui résultent dans des mouvements du corps et le changement, alors le mental n'a pas besoin de survenir (au physique) pour être causalement pertinent. Au contraire, si le comportement est tel, si c'est ce que le mental est supposé expliquer, on peut s'attendre à ce que le contenu des pensées et la qualité de l'expérience surviennent non pas à la constitution physique de l'animal, mais aux événements historiques et aux processus qui ont façonné les circuits de contrôle normaux de l'animal - exactement là où la thèse représentationnelle dit qu'ils surviennent." (Dretske , 1995, p. 161-162) Si nous revenons aux propriétés de Cambridge , l'explication du veuvage de Xanthippe illustre la conception componentielle du comportement dont Jacob emprunte les principes à Dretske . C'est une explication qui fait appel à la causalité intentionnelle ou mentale[60]. Examinons le veuvage de Xanthippe (ce qui tient lieu d'explanandum) à la suite de la mort de Socrate (qui est supposé être l'explanans). Jacob soutient que la mort de Socrate n'a pas causalement produit le veuvage de Xanthippe, ou encore que l'explication que Xanthippe est devenue veuve à l'instant t parce qu'elle était l'épouse de Socrate avant l'instant t et Socrate est mort à l'instant t, n'est pas une explication causale authentique. La mort de Socrate est un constituant conceptuel du veuvage de Xanthippe ou le veuvage de Xanthippe est une conséquence logique de la mort de Socrate. La mort de Socrate et le veuvage de Xanthippe sont, pour Jacob, un seul événement auquel on se rapporte au moyen de descriptions différentes. Nous ignorons ce fait parce que nous sommes enclins à confondre les relations causales et les relations conceptuelles. Une relation causale ne peut tenir qu'entre des événements différents d'un processus[61]. Or un changement de Cambridge n'est pas un processus de ce type. "La conception componentielle du comportement n'est pas incompatible avec la thèse selon laquelle les attitudes propositionnelles d'un individu peuvent produire des effets. Mais selon cette théorie les attitudes propositionnelles ne sont pas les causes du comportement; ce sont les causes de ses mouvements corporels, qui sont eux-mêmes des constituants de son comportement." (Pierre Jacob , 1997, p. 264) L'idée est d'élargir le concept: le comportement est une structure dont les constituants sont des mouvements corporels et des attitudes propositionnelles. Il est décrit comme une paire ordonnée d'événements dont le premier est un état interne et le second un mouvement corporel: une croyance, par exemple, produit un mouvement corporel. Si je traduis sémantiquement ce principe, alors nous pouvons dire que les représentations mentales de Xanthippe qui ont pour contenu la mort de Socrate interviennent comme constituants de son comportement de veuve. La motivation profonde de cette conception du comportement est de pouvoir rendre compte du fait que le même mouvement corporel peut faire partie de deux processus comportementaux distincts: lever la main peut résulter de mon intention mais aussi de votre intention lorsque vous levez ma main. Il y a manifestement deux processus et deux comportements différents. Ce n'est que lorsqu'on conçoit le comportement exclusivement comme un ensemble de mouvements corporels que les propriétés sémantiques sont épiphénoménales, mais, en tant que constituants du comportement, les attitudes propositionnelles sont causalement responsables de la structure du comportement[62]. La conception componentielle du comportement ne prétend pas réfuter l'épiphénoménalisme mais elle nous permet au moins d'envisager les choses autrement selon Jacob [63]. Je reviendrai sur cette conception dans les conclusions générales[64] pour l'interpréter cette fois en liaison avec la théorie des concepts de Fodor en insistant sur l'idée que les propriétés sémantiques sont certes des propriétés non locales , mais qu'elles ne peuvent être représentées que par les individus ayant interagi physiquement ou symboliquement avec elles. Ce qui valide la conception componentielle avec des arguments purement externalistes et non seulement épistémologiques comme le fait Pierre Jacob. La conscienceLa conscience a été négligée par les théories externalistes simplement parce qu'elles n'ont pas besoin, dans leurs modèles, de cette capacité cognitive. Il existe d'autres raisons qui sont liées à la complexité des phénomènes conscients. Mais cela ne signifie pas que le cadre sémantique externaliste en général ne sous-tende pas une certaine conception de la conscience pour répondre aux critiques et surtout pour préserver le naturalisme[65]. Le principe général adopté est de faire intervenir la conscience en aval des processus représentationnels fondateurs, quand tout, ou à peu près, est en place. C'est le principe déjà évoqué du primat de l'esprit- représentation sur l'esprit-conscience [66]. Davantage, il faut que le sujet puisse avoir des états conscients sans devoir recourir à une conscience réflexive qui a le défaut de mobiliser tout un arsenal conceptuel et logique. C'est ainsi, axiologiquement, que je comprends les oppositions introduites par la théorie informationnelle entre l'apparence phénoménale et l'apparence doxastique, entre la perception interne et la perception déplacée ou encore entre la conscience d'état et la conscience de créature . Ces instruments conceptuels sont dirigés contre la conception internaliste des contenus conscients. Dans cet esprit, Dretske propose un modèle de la conscience qui ne menace pas l'objectivité du contenu affirmée dans le modèle externaliste. La conscience n'est pas une espèce d'œil privé chargé de regarder à l'intérieur de l'esprit pour y recueillir les contenus qualitatifs d'états internes, mais bien un instrument tourné vers le monde extérieur. Pour les théories dites immanentes, avoir des états conscients c'est être conscient de certaines choses. Dretske prend position contre les théories dites d'ordre supérieur (higher-order theories, en abrégé théories HO) pour lesquelles la fonction de la conscience est de produire des états principalement réflexifs qui prennent pour objets des états initialement non conscients. La conception immanente de la conscience est le second élément fondamental du cadre conceptuel de la théorie informationnelle avec la distinction entre les représentations systémiques et les représentations acquises . Les qualiaJ'ai déjà présenté cette question en termes de représentation, en indiquant comment l'externalisme les identifie aux propriétés représentées. Il s'agit cette fois de répondre aux positions internalistes qui invoquent la conscience. Si certains philosophes acceptent l'externalisme des croyances, en revanche, beaucoup n'acceptent pas que l'externalisme s'applique aux sensations qui sont, selon eux, subjectives et donc insensibles aux facteurs externes. Dretske (1995) répond que leur méfiance provient d'une façon erronée d'aborder l'expérience comme une espèce d'image mentale ou de donnée, ou comme la conscience de ces "objets" internes. L'esprit serait directement conscient de ces données internes et de manière inférentielle conscient indirectement des propriétés de l'objet. En plus d'être directe, la conscience de ces données serait infaillible: la tomate est rouge parce que mon expérience de la tomate inclut la conscience d'une donnée rouge et non parce que les tomates sont rouges. L'intérêt de réfuter cette théorie de la perception est qu'il n'y a plus alors de raison d'exclure la possibilité que deux individus identiques (ayant donc des états internes identiques) aient des expériences différentes, exactement comme ils peuvent avoir des pensées différentes, ce qui est, rappelons-le, la thèse externaliste de base. On peut en saisir l’idée de base au moyen de l’intuition suivante: si nous pouvions examiner dans tous les détails l’intérieur de cerveau, nous ne serions pas en mesure de déterminer le contenu des expériences qui ont lieu. La distinction entre les apparences phénoménales et les apparences doxastiquesSelon la théorie de la perception interne, dans l'expérience de pensée qui imagine une terre parfaitement identique à la nôtre, Fred et son jumeau ont les mêmes états physiques et par conséquent ne peuvent avoir des expériences différentes puisque ce qu'ils voient, l'image mentale , est identique[67]. Mais selon la théorie informationnelle, Fred et son jumeau Fred peuvent avoir des contenus perceptifs différents: les choses leur apparaissent doxastiquement différentes (to lookd) alors même les choses leur apparaissent phénoménalement de façon identique (to lookp). Ce premier type d'apparence, au contraire du second, dépend des croyances portant sur l'expérience. On ne fait pas l'expérience des choses comme on fait l'expérience des ses propres expériences des choses. Pour les secondes, le concept correspondant à la qualité est nécessaire pour que je puisse en être conscient. "Avec des excuses envers Kant , sans concepts nous sommes aveugles vis à vis de nos intuitions[68]." (Dretske , 1995, p. 135) Pour avoir l'expérience d'une flaque d'eau, je n'ai pas besoin de posséder le concept EAU. Elle apparaîtp comme de l'eau, mais elle n'apparaîtd pas comme de l'eau. J'ai besoin de ce concept pour être conscient de mon expérience "comme de l'eau" de la flaque. Quelqu'un me présente sept doigts levés, je crois à tort qu'il y en a huit. Sur le plan phénoménal, je perçois sept doigts mais sur le plan doxastique, il me semble qu'il y en a huit. Si le nombre de doigts présentés augmente il devient de plus en plus difficile de faire coïncider l'apparenced doxastique et l'apparencep phénoménale. Pour être conscient de l'apparence phénoménale, il faudra que je compte les doigts et que je dispose du concept SEPT. Si je ne possède pas de concept correspondant, je ne puis être conscient de la qualité alors même que je suis conscient au sens phénoménal. Ceci est dû au fait que le processus de prise de conscience est indirect. Je ne vois pas directement les qualia comme si elles étaient présentées dans la vitrine de l'esprit. Je dois posséder le concept ROUGE pour voir le quale rouge et porter un jugement du type "Ce pull m'apparaît rouge". Par contraste pour percevoir un pull rouge, je n'ai pas besoin du concept rouge, il suffit le plus souvent d'ouvrir les yeux. "Les qualia (comprises comme les qualités qui distinguent les expériences les unes des autres) restent "cachées", jusqu'à ce qu'on acquiert les ressources conceptuelles pour être conscients d'elles." (Dretske , 1995, p. 140) Si cette distinction entre apparence phénoménale et apparence doxastique est fondée et que cela a un sens de dire que nous possédons des états qui représentent l'apparence phénoménale des objets, alors rien ne s'oppose à ce que l'externalisme puisse s'appliquer aux expériences. Leur contenu est externe comme celui des croyances. La théorie de la perception déplacéeLa théorie de la perception déplacée est une alternative à la théorie de la perception interne, ou celle de la connaissance introspective, qui n'est fondée selon Dretske que sur l'intuition brute que nous percevons nos propres états internes. Bien que nous ayons des informations privilégiées sur nos propres expériences, nous ne "regardons pas à l’intérieur" pour les connaître. Cette connaissance n'est pas obtenue au moyen d'une expérience seconde portant sur l’expérience initiale (une nuance de rouge), mais tout simplement en faisant l'expérience de quelque objet déplacé (l’objet présentant cette nuance de rouge)[69]. L’expérience en elle-même (le plus souvent d’un objet extérieur) apporte toute l’information nécessaire pour connaître les détails qualitatifs de l’expérience. En réalité, la connaissance introspective est une connaissance sans phénoménologie , c'est là une constatation banale. C'est lorsque nous supposons que l'introspection est un "œil" interne que nous sommes amenés à considérer qu'elle a, comme toute expérience, une phénoménologie. Lorsque nous réalisons que nous voyons un objet rouge, le seul contenu d'expérience qui se manifeste alors reste le contenu de la perception, un objet rouge. Nous n'avons besoin d'aucune autre expérience. Conscience d'état et conscience de créatureUne expérience consciente n'est pas nécessairement la conscience d'une expérience. Que j'oublie souvent que je suis en train de conduire ma voiture ne signifie pas que je n'ai pas des expériences conscientes lorsque je conduis. Un état ne change pas de nature selon la conscience que j'en ai. "Les états mentaux conscients - les expériences en particulier - sont des états avec lesquels nous sommes conscients, non des états dont nous sommes conscients. Ce sont des états qui nous rendent conscients, non des états que nous rendons conscients en étant conscients d'eux. Ce sont des états qui nous rendent capables de voir, d'entendre, et sentir, non des états que nous voyons, sentons ou entendons." (Dretske , Naturalizing the Mind, 1995, p. 100-101) (C’est moi qui souligne) Pour fixer cette différence, Dretske (1995) emploie les termes de conscience de créature (creature consciousness) qui s'applique à certains êtres vivants et de conscience d'état (state consciousness) qui s'applique à certains états mentaux. Dretske fait allusion à la distinction similaire de Ned Block entre la conscience phénoménale et la conscience d'accès[70] (Dretske, 1995, note 8, p. 170). En tant que créature, je ne suis pas conscient le plus souvent lorsque je conduis mais mes états mentaux sont conscients de l’état de la route, des véhicules en circulation, des piétons, de la signalisation, etc. Il y a un argument simple et intuitif en faveur de cette conception: le nombre peu élevé d’accidents par rapport au nombre de véhicules en circulation! On peut alors établir trois niveaux de conscience (awareness) d'un même état de choses: 1. Je suis conscient d'un F (je vois ou je sens un F). 2. Je suis conscient que c'est un F. 3. Je suis conscient que quelqu'un (moi en l'occurrence) est conscient d'un F. Je peux entendre un cor mais croire que j'entends un trombone, il n'empêche que ce que j'ai entendu c'est bien un cor. Je suis conscient, dans ce cas, d’un cor (situation 1) mais je ne suis pas conscient qu’il s’agit d’un cor (situation 2). En (2) et en (3) s’ajoute un second état qui est réflexif, en (3) s’ajoute un état réflexif supplémentaire qui fait référence au sujet. Les deux dernières situations sont des manifestations de la conscience de créature . On aura remarqué la symétrie de cette classification avec celle qui porte sur les perceptions (il voit un pull rouge, il voit que c'est un pull rouge, je vois que c'est un pull rouge). Rien d'étonnant puisque les préoccupations relatives à la conscience interviennent comme un élément explicatif complémentaire à la théorie représentationnelle. Elles préservent le modèle naturaliste d'un niveau basique de représentation sur lequel se construit un édifice intentionnel hautement réflexif chez l'homme. Théories de la conscience d'état horizontales et verticalesLe conducteur "automatique" manque de conscience introspective (introspective awareness) au moment où il conduit. Selon les théories verticales HO (higher-order), un état mental (processus, attitude, activité) est conscient seulement si la personne (ou l'animal) est conscient de cet état[71]. Nous pouvons diviser ces théories en deux espèces: 1. Les théories HOT[72] (higher-order thought): la personne représente conceptuellement son expérience au moyen d'une pensée d'ordre supérieur. L'expérience du conducteur "automatique" n'est pas consciente en ce sens qu'il n'est pas conscient d'avoir cette expérience. Les animaux ne peuvent être conscients en ce sens car ils ne disposent pas des concepts nécessaires pour former une pensée d'ordre supérieur. 2. Les théories HOE (higher-order experience): la personne a une perception d'un niveau supérieur à son expérience initiale de niveau inférieur. Comment les représentations d'ordre supérieur représentent-elles l'état d'ordre inférieur? Pour Dretske , les théories HOE commettent l'erreur d'inférer du fait que le véhicule des représentations est dans la tête que l'on peut devenir conscient de ce que nous pensons ou de ce dont nous faisons l'expérience en regardant cet intérieur (voir section précédente). C'est la même erreur de croire que, parce que les mots sont dans le livre, les significations y sont aussi. Les théories HOT évitent cette erreur car on peut construire une représentation conceptuelle sans nécessairement faire l'expérience de l'expérience initiale. Mais Dretske voit deux objections décisives aux théories HOT: 1. Les jeunes enfants ont des états conscients. Selon les théories HOT, il ne peuvent en avoir puisque, d'un point de vue développemental, ils ne disposent pas des concepts de représentation, d'expérience et de pensée. 2. La différenciation sensorielle est beaucoup plus élaborée que la différentiation conceptuelle: "Il existe des différences conscientes entre expériences dont le sujet n'est pas conscient: des différences de conscience d'état pour lesquelles il n'y a pas de différences dans la conscience de créature " (Dretske , 1995, p. 113). Cette différence a déjà été soulignée pour la variété des couleurs que nous ressentons mais que nous sommes incapables de décrire, ou pour les expériences de plusieurs objets identiques: voir sept ou huit objets fait une différence sur le plan sensoriel, mais il arrive souvent que les représentations conceptuelles d'ordre supérieur qui leur correspondent ne soient pas distinguables[73]. Ces théories expliquent certains phénomènes comme le fait de prendre tout à coup conscience d’une expérience passée (absorbé par mon travail, je réalise soudain que j’ai entendu l’horloge sonner quelques instants auparavant), mais elles nous induisent en erreur car elle tendent à réduire la richesse de l’expérience en la faisant dépendre d’états réflexifs. L'analyse de Dretske manifeste l'axiologie à laquelle je faisais allusion au début de la section consacrée à la conscience: les états conscients sont simplement des états qui font que le sujet est conscient de certaines choses quelque soit le système conceptuel dont il dispose[74]. La fonction de la conscienceQuel est alors l'avantage, d'un point de vue évolutionniste[75], d'avoir des états conscients plutôt que non conscients? Les théories HO rendent cette question difficile à traiter, ou alors elles la rendent évidente: la conscience ne sert à rien. Si un état E est conscient parce que le sujet est conscient de cet état au moyen d'un second état d'ordre supérieur, alors cela n'affecte en rien les pouvoirs causaux de E qui sont pertinents dans l’explication biologique . Mais si un état mental est conscient parce qu'il rend son possesseur conscient des choses, alors il peut avoir une valeur sélective (la perception facilité la recherche de nourriture, la vue du prédateur favorise la fuite, etc.). Cela peut paraître trop simple car ce qui importe est que la perception conduise à des croyances vraies sur l'objet perçu; il importe peu que le lion soit perçu comme ayant une certaine couleur ou comme un gros chat, il importe qu'il soit connu comme un prédateur. Alors à quoi bon avoir une expérience du lion ayant pour contenu la couleur de son pelage ou son apparence. Quelle est son utilité dans la cognition? Ne suffit-il pas de recevoir l'information utile sans ses aspects conscients pour adopter la réaction pertinente, comme tendent à le montrer les cas de vision aveugle : le sujet reçoit une certaine information visuelle mais n’a aucune expérience visuelle correspondant à cette information. La réponse de Dretske à cette question difficile est que l'expérience nous aide à identifier et à reconnaître les objets. A l’appui de cette suggestion, Dretske cite le cas d'un singe (étudié par Humphrey , 1992) devenu aveugle qui était néanmoins capable de tirer de l'environnement une information perceptive « pure ». Il savait que quelque chose se trouvait devant lui mais, manquant de sensation visuelle, il ne pouvait la voir au sens où nous l’entendons, c'est-à-dire l’identifier et le reconnaître. Le singe pouvait au mieux situer l’objet (Dretske, 1995, p. 120). Les cas de vision aveugle (blindsight) montrent que si les sujets reçoivent une information, ils sont incapables d'imaginer ou de penser ces objets dans une autre modalité ou des les relier entre eux dans l'espace et le temps (Weiskrantz, 1991, p. 8). Dans ces situations, les sujets ne savent que faire de l'information perceptive sans doute. Une explication qui me paraît plus simple est de dire que la propriété prédateur (prenons l'exemple du lion) se manifeste seulement à travers un faisceau de propriétés phénoménales comme la couleur ou l'apparence qui jouent le rôle de déclencheurs d'un comportement instinctif. Mais Dretske affirme davantage que ces constatations banales: la fonction de la conscience (et de l'expérience) est de rendre les sujets qui la possèdent capables de faire des choses que des sujets qui ne la possèdent pas ne pourraient pas faire. L'avènement de la conscience chez l'homme a été l'occasion d'élargir de façon considérable ses capacités d'action et de maîtrise de son environnement. L’argument de Dretske (1995, p. 121) fait état de l’amélioration des pouvoirs de discrimination au cours de l'évolution des espèces. Cela est conforme à l'approche informationnelle qui voit dans la qualité de l'information véhiculée (cf. le grain ou la nuance du rouge perçu) et les capacités du sujet à la sélectionner comme les deux axes permettant d'obtenir le contenu sémantique. Je pense cependant que pour l’amélioration des pouvoirs de discrimination conceptuels au cours de l’apprentissage ce sont les théories d'ordre supérieur qui sont les mieux armées: réfléchir sur son expérience en produisant des représentations conceptuelles permet d'établir des relations de similarité ou de différence entre perceptions, de réorganiser les concepts de façon dynamique au moyen de ce que les sémioticiens appellent la médiation symbolique [76], de faciliter la décision quant à l'action la mieux adaptée. Ces relations conceptuelles sont typiquement horizontales car elles relient des chaînes causales différentes mais surtout les représentations entre elles de manière réflexive. C'était la seconde thèse que j’ai énoncée vis à vis de la théorie représentationnelle de l'esprit de Dretske : il s'avère après réflexion qu'elle s'applique mieux aux aspects qualitatifs de l'expérience. Conclusion: véhicules et contenus d'histoiresLes théories externalistes se sont élevées contre la dérive horizontale et internaliste de la sémantique, fondée à l'origine sur la fascination pour le langage et revitalisée par le développement des technologies informatiques et cognitives. Le sujet solipsiste n'était qu'un cerveau dans un bocal[77] pour les magiciens de l'intelligence artificielle . Hilary Putnam et Jerry Fodor qui ont contribué à ce mouvement se sont, oserais-je dire, "réveillés d'un certain sommeil dogmatique" et ont remis la dénotation et le monde au cœur de la sémantique. L'externalisme a bien compris qu'il fallait détacher le véhicule de la représentation et son contenu pour respecter la dimension verticale initiale de la signification. "Chaque fois que l'on parle de représentations, il y a une espèce d'ambiguïté, l'ambiguïté entre le véhicule représentationnel et le contenu représentationnel. [L]es histoires (i.e. les véhicules des histoires) sont dans les livres, mais ce qui arrive dans l'histoire (le contenu) n'arrive pas dans le livre. (…) Et exactement comme les histoires, c’est le contenu qui fait de l’expérience (l’histoire) l’expérience (l’histoire) qu’elle est." (Dretske , 1995, p. 35-37) Ce qui est dans la tête, ce sont les expériences en tant que véhicules, les états qui expriment une histoire sur le monde. Ces états doivent être dans la tête pour expliquer pourquoi nous nous comportons de telle ou telle façon, mais le contenu est ailleurs. De la même manière que nous ne nous attendons pas à ce que le chevalier emporte la princesse à l'intérieur du livre, il ne faut pas s'attendre à trouver dans le cerveau les propriétés mêmes de l'expérience: une couleur, une forme, etc. Le cerveau est seulement le siège d'activités électriques et chimiques dans une "matière grise et molle". La théorie informationnelle de Dretske a donné une assise au contenu externe avec la notion d'état informationnel interne véhiculant de l'information sur les propriétés des objets figurant dans l'environnement naturel de l'individu. Pressée par les critiques, elle a progressivement intégré le comportement et la conscience dans le modèle initial. La conception componentielle du comportement devait répondre à l'objection d'épiphénoménalisme des contenus mentaux externes. La théorie immanente de la conscience devait repousser l'internalisme qui semblait inévitable pour les contenus qualitatifs, et asseoir le naturalisme philosophique : les représentations conceptuelles (acquises) comme les croyances et les pensées sont construites sur la base de représentations non conceptuelles (systémiques) comme les perceptions. J'ai noté que Dretske est prêt à faire des concessions à la psychologie en admettant une composante interne au contenu. De manière générale, le naturalisme sémantique ne repousse pas l'idée que les mécanismes psychologiques et biologiques interviennent en sémantique. Dretske a décrit l'ampleur de son programme philosophique dans ce passage: "[L]'esprit est simplement la face externe du cerveau, cet aspect de l'activité biologique ayant affaire à la récolte, au traitement et à l'usage de l'information. Comme l'externalisme en épistémologie affirme que ce qui convertit un état mental - disons, une croyance - en connaissance est en dehors de l'esprit, l'externalisme en philosophie de l'esprit affirme que ce qui convertit un état physique - quelque condition du cerveau - en une croyance est en dehors de la tête." (Fred Dretske , A Companion to the Philosophy of Mind, 1995, p. 260) Il y a deux éléments à prendre en considération dans ce passage. En premier lieu, l'esprit est décrit comme un aspect de l'activité biologique. C'est bien la fonction innée ou acquise de tels systèmes internes qui apporte une réponse globale à la question de la nature de la conversion sémantique[78]. Mais ce n’est pas tout car Dretske s’aventure encore un peu plus loin en assimilant l’esprit aux contenus. En ce sens "l'esprit n'est pas plus dans la tête que les histoires (i.e., les contenus des histoires) ne sont dans les livres" (1995, p. 38). Cette idée audacieuse qui va beaucoup plus loin que la simple défense de contenus externes mérite qu'on s'y arrête. La fonction joue un rôle aussi bien pour les systèmes naturels de représentation que conventionnels. Dretske choisit ses exemples le plus souvent dans la sphère de l'activité instrumentale (détecteurs, jauges, pompes, etc.), mais nous pouvons étendre la notion d'instrument aux objets familiers, objets rituels, œuvres d'art, etc. Si nous adoptons le cadre de pensée de Dretske, résumé par ce slogan "pas de représentation sans fonction", comment allons-nous caractériser la fonction de ces objets qui sont aussi des représentations pour déterminer leur contenu? Nous pouvons malheureusement douter de l'entreprise au vu de ce que nous montre la théorie informationnelle. Sachant que l'homme est un être éminemment culturel, nous devons admettre que son intentionnalité porte surtout sur ces artefacts aux fonctions parfois floues, parfois extrêmement codifiées dans les institutions, mais toutes investies par son esprit. Dans cette mesure, la fonction informationnelle ne semble pas nous fournir un modèle suffisamment général pour comprendre tous les phénomènes de sens. Le jugement que je porte sur la théorie de Dretske est qu'elle est incomplète pour décrire les phénomènes sémantiques liés à la fonction de symbolisation présente chez l'homme. La généralité de la théorie permet de l'appliquer à des classes importantes de systèmes représentationnels, depuis le magnétosome de certaines bactéries jusqu'aux états perceptifs et aux états de croyance qui mobilisent des concepts de propriétés naturelles perçues. Nous pouvons y inclure les instruments rudimentaires construits par l'homme, dans la mesure où nous percevons et pouvons conceptualiser les propriétés qui interviennent dans l'exercice de leur fonction, comme la masse pour le marteau ou le plan horizontal pour la chaise. Mais la conception de la représentation qui est développée passe à côté des phénomènes culturels complexes composés de représentations conventionnelles. C'est aussi un signe de faiblesse du programme de naturalisation du contenu sémantique même si le but des théoriciens externalistes est avant tout de comprendre les mécanismes représentationnels fondamentaux. Le principe de fonder la sémantique sur l'information a donné lieu à une autre théorie externaliste importante, celle de Jerry Fodor . Celui-ci radicalise le propos externaliste en insistant sur le caractère atomique des propriétés représentées. Mais surtout, il avance armé d'une métaphysique tranchante qui prend ses distances avec le naturalisme accommodant de Dretske : l'atomisme sémantique et son corrélat, l'atomisme conceptuel , manifestent l'indépendance de la sémantique vis à vis de la biologie, de la psychologie et de la conscience. La verticalité de la sémantique est affirmée sans concession, haut et fort.[1] Pour cette section, je m'inspire de Michel Meyer , La naissance de l'empirisme: Locke , Berkeley, Hume , in La Philosophie anglo-saxonne, P.U.F. Paris, 1994, pp. 3-34) [2] Umberto Eco , Kant et l'ornithorynque , Grasset, 1999, p. 295. Si l'on en croit l'auteur, les provocations sont monnaie courante dans les deux traditions. Eco cite également (p. 262) la définition que Greimas et Courtes donnent de la vérité dans Sémiotique, dictionnaire raisonné de la théorie du langage (1979) qui exclut explicitement toute relation avec un référent. Rétrospectivement, cette guerre a quelque chose de ridicule même si elle n'était pas insensée. Je ne connais pas de synthèse historique sur le sujet mais Eco, dans son livre, nous en donne un aperçu, vu du côté structuraliste. D'où son intérêt pour la suite qui présente plutôt la version naturaliste et véri-conditionnaliste. [3] Voir le corpus, chapitre 1: Un concept menacé, la section consacrée à Jerrold Katz . [4] Hume , Traité de la nature humaine, 1739, p. 77. [5] Voir François Rivenc qui traite Russell d'empiriste incomplet (in La Philosophie anglo-saxonne, op. cit. p. 167). [6] "Rien n'est plus nécessaire à un véritable philosophie que de réprimer tout désir excessif de rechercher des causes" (Hume , Traité de la nature humaine, p. 77). [7] Jerry Fodor , A Theory of Content, 1990, p. 56. [8] "Concept" a un sens psychologique de représentation mentale et un sens philosophique d'intension d'une représentation mentale ou d'un symbole (cf. Peacocke ). [9] Joëlle Proust (1997) observe que Dretske fait usage du modèle skinnérien du conditionnement opérant pour expliquer le rôle de l'apprentissage dans la fixation de la fonction représentationnelle des états conceptuels qu'il oppose aux états sensoriels dont le contenu est fixé génétiquement. Je reviendrai sur cette distinction. [10] Hilary Putnam , Représentation et Réalité, 1988, trad. fr. Gallimard, nrf essais, 1990. Il faut souligner qu'avant d'être externaliste, Putnam a défendu le fonctionnalisme . [11] Saul Kripke a contribué au renouvellement de la sémantique en proposant une nouvelle théorie de la référence, dite de la référence directe , dans laquelle l'analyse des noms propres n'est plus fondée sur le schéma frégéen descriptiviste mais sur les relations causales existant entre le nom et le porteur du nom. Kripke s'attaque au modèle frégéen, mais aussi à la version amendée qu'en a donnée John Searle dans son article Proper names (1958). L'intérêt que je vois dans cette théorie est de défendre l'idée externaliste au nom de nos intuitions les plus profondes sur la nature (initiale au moins) de la relation sémantique. Je présente la théorie de Kripke dans le corpus, chapitre 4: Les sémantiques externalistes, section: La théorie de la référence directe de Kripke. [12] Voir chapitre 1, section La menace de la clôture cognitive . [13] Je traite la position de Katz dans le corpus chapitre 1: Un concept menacé, section La position essentialiste et antinaturaliste de Jerrold Katz. [14] Fodor est de son côté absorbé par l'intuition externaliste. Dans Concepts (1998) il défend aussi le sens commun mais adopte une position très différente sur l'intuition d'analyticité : il n'y voit qu'une confusion entre les propriétés épistémiques et les propriétés sémantiques (La phrase "les célibataires sont non mariés" n'exprime pas une vérité analytique mais décrit seulement notre manière d'accéder à la propriété célibataire qui est le contenu du concept CÉLIBATAIRE. Le point de vue strictement externaliste prend ici le pas sur des intuitions plus orientées sur l'usage linguistique. L'intuition d'analyticité est, me semble-t-il, un des traits caractéristiques de l'autonomie de la sémantique par rapport au domaine empirique, ce que Fodor ne peut pas voir en vertu de ses présupposés naturalistes. [15] La critique de Putnam s'adresse aussi à l'internalisme de Searle . Je reviendrai sur cet aspect dans le chapitre Le contenu construit subjectivement: réponse à l'externalisme? section: Searle et Putnam sur la question de l'internalisme. [16] Le langage peut être assimilé à une forme lâche de théorie si on adopte le point de vue constructiviste. Les logiciens contesteront cette assimilation (une théorie est un sous-ensemble de phrases vraies ou liées déductivement d'un langage). Mais celle-ci ne tient que dans ce contexte sémantique très général, pour éclairer mon propos. [17] Dans ses attaques sévères contre le fonctionnalisme et le computationnalisme , Putnam ajoute que le rêve de ses concepteurs était aussi de fonder scientifiquement l'interprétation. Mais c'était biaiser la notion même d'interprétation en voulant la réduire à des états internes, alors qu'elle est une forme de pensée subtile qui fonctionne en ignorant des différences de détail pour des raisons d'efficacité. C'est là une réflexion intéressante qui sera reprise dans la seconde partie en réfléchissant à la manière dont l'interprétation est amortie et stabilisée en étant intégrée au langage (que l'on pense à toutes les "interprétations" qui ont été données de l'ornithorynque dans les années qui ont suivi sa découverte). [18] Dans Concepts, Fodor apporte une réponse plus nuancée, nous partageons avec les anciens les mêmes concepts dépendants de l'esprit comme ETOILE mais non le concept scientifique qui est indépendant de l'esprit (et qui a le soleil dans son extension ). Mais cette différence loin d'être un frein critique en est l'instrument. Ces nuances apparaîtront plus clairement par la suite. [19] Putnam , Représentation et réalité, chapitre 1 Signification et mentalisme . Je verrai, à partir du même exemple des ormes, que Fodor donne une interprétation différente du rôle des experts: ceux-ci ne sont que des instruments de médiation d'un type particulier avec lesquels nous atteignons la signification du mot "orme", comme nous pouvons voir certaines étoiles seulement en utilisant un télescope (voir chapitre 3, Les sémantiques externalistes: la métaphysique). [20] Putnam oppose ainsi le réalisme interne au réalisme scientifique (ou métaphysique) qui admet qu'il existe une seule description complète et vraie de la réalité effectuée dans le langage unique de la science. Le réalisme de Putnam est pragmatique au sens où la vérité est définie comme "l'acceptabilité rationnelle idéalisée". "Un énoncé n'est vrai d'une situation qu'au cas où il serait correct d'utiliser ainsi les mots dans lesquels consiste l'énoncé pour décrire la situation." (Putnam, 1990, p. 188) [21] Fred Dretske , Naturalizing the Mind, The Jean Nicod Lectures 1994, A Bradford Book, MIT Press, 1995. [22] Dretske veut aussi marquer une différence entre la fonction et le substrat biologique: une meilleure connaissance de l'esprit ne passe pas par une meilleure connaissance des mécanismes biologiques sous-jacents. La connaissance de la fonction est nécessaire pour entreprendre une investigation plus fine des mécanismes mis en œuvre: si je ne sais pas à quoi sert une caméra, il ne me sert à rien de connaître ce qu'est une ouverture de diaphragme ou ce que sont les nombres ASA. [23] Dretske reprend l'idée de Chisholm (1957) pour qui le pouvoir de méreprésenter est la première caractéristique de l'intentionnalité. [24] Dretske , Naturalizing the Mind, 1995, p. 2. Les théories informationnelles exploitent l'idée que la relation intentionnelle qui va du sujet au monde est la converse d'une relation causale qui va du monde au sujet (Élisabeth Pacherie , Naturaliser l'intentionnalité, 1993, p. 267). [25] Le magnétosome éloigne la bactérie de la surface de l'eau en raison de la courbure de la terre. Cette fonction n'est efficace que pour les bactéries de l'hémisphère nord de la planète. Cette attribution de fonction ne va pas de soi. Le contenu de l'état représentationnel que constitue le magnétosome (ce que Millikan appelle un icone intentionnel) est-il défini par le nord magnétique (signifie-t-il "nord magnétique"?) ou par la polarité plus d'oxygène - moins d'oxygène (signifie-t-il "moins d'oxygène"?). Pour Millikan (1993, p. 100-101) le contenu est lié à la présence ou non d'oxygène car c'est cette propriété qui "importe" pour la bactérie (voir le corpus, chapitre 6: Les sémantiques verticales: La théorie biosémantique de Ruth Millikan). [26] Varela rejette l'idée que le système cognitif de l'homme est une machine à traiter de l'information et a pour fonction de refléter plus ou moins fidèlement l'environnement en produisant des représentations de celui-ci. Il définit très généralement un domaine cognitif comme un domaine d'interactions du système avec son environnement qui préservent sa clôture et son identité. Le système immunitaire est dans cette perspective un système cognitif comme la reconnaissance des visages ou la capacité de former des phrases (Francisco Varela, Autonomie et connaissance, Essai sur le vivant, et Connaître les sciences cognitives , Le Seuil, 1989). Pour la discussion se reporter au corpus, chapitre 2: Un cadre de référence naturaliste, section La conception biologique de la cognition. [27] Nous sommes à nouveau jetés dans cette zone de perplexité qui entoure les notions sémantiques, et je suis prêt à accepter un mariage de raison entre l'inacceptable et de l'irrésistible. [28] Dretske , 1995, p. 8. J'ai présenté cette notion dans le chapitre 1, section Le naturalisme philosophique . [29] Que le référent existe n'a pas d'importance. Il s'agit ici de la fonction symbolique en général qui vise autant la réalité visible que la réalité sociale au sens de Searle (1995), celle des représentations et des institutions humaines en général (voir le chapitre 7: La construction de la réalité sociale). [30] Comme une phrase d'une langue est une forme conceptuelle de représentation symbolique. Mais l'analogie s'arrête là car je ne pense pas qu'il y ait de forme sensorielle pour les représentations symboliques. Leur caractère conventionnel bloque le processus naturaliste d'élaboration des représentations conceptuelles à partir de représentations sensorielles. [31] Voir Pascal Engel , Philosophie et psychologie, 1996, p. 258. Cette distinction sera réinterprétée dans le chapitre La dimension sémiotique du contenu lors de l'examen du livre d'Umberto Eco , Kant et l'ornithorynque (Grasset, 1999, p. 127-131) [32] Quine , La poursuite de la vérité, 1990, p. 94-95. Voir dans le chapitre 1: Les programmes sémantiques naturalistes et leurs menaces, section L'abandon de la notion de signification stimulus où cet exemple est discuté. [33] Jerry Fodor , La modularité de l'esprit, 1986. L'auteur oppose les systèmes centraux comme la pensée réflexive "intelligente" aux systèmes périphériques modulaires: ces derniers sont propres à un domaine (ce sont des facultés verticales), ils sont rapides, informationnellement cloisonnés et sont associés à une architecture neuronale fixe, leurs opérations sont obligatoires, les systèmes centraux n'ont qu'un accès limité aux représentations calculées par les systèmes périphériques. [34] On rejoint la problématique de Thomas Nagel Quel effet cela fait-il d'être une chauve-souris ? Je renvoie au chapitre Les programmes sémantiques naturalistes et leurs menaces, section L'ambition de transcendance. [35] Le point de vue externaliste peut être opposé à la tradition frégéenne. Une représentation n'a pas pour vocation de déterminer le référent: la jauge de pression n'indique pas quel pneu elle mesure. Dretske ne dit pas que le sens est indépendant de la référence mais que l'existence d'un état représentationnel est justifiée in fine par l'existence des dites propriétés et d'une relation causale nomique entre ces propriétés et le système représentationnel. [36] Dretske donne une vue d'ensemble de son parcours philosophique dans l'article qui porte son nom dans A Companion to the Philosophy of Mind, 1995. Cet article précède de peu la parution de Naturalizing the Mind. [37] Dretske , A Companion to Philosophy of Mind, p. 260. Un autre problème épistémologique surgit: Cette définition de la connaissance est-elle adéquate: c'est-à-dire est-elle en mesure de "filtrer" parmi les croyances celles qui sont réellement des connaissances et non pas des croyances vraies qui n'auraient avec leurs causes qu'une relation accidentelle ou contingente? (Engel , 1994, p. 127) [38] Une remarque sur la dissociation entre le signal et la source et la dissociation correspondante entre leurs propriétés, sur laquelle je reviendrai en discutant la théorie de Fodor des concepts de propriétés dépendantes de l'esprit. Schématiquement, les boutons de la rougeole sont les signaux de la maladie qui en est la source, ils nous livrent une information. Mais sur un plan strictement physiologique, cette distinction n'est pas exacte. Les boutons sont parmi les effets du virus qui est la véritable source de la maladie. Les boutons sont au mieux un aspect de la maladie. Je pense que la dissociation est au fondement de la notion de signe. Le leurre joue bien ici un rôle de signe (analogique): on a façonné un objet en plâtre de telle façon qu'il manifeste certaines propriétés d'une source. Ce sont ces propriétés qui joueront le rôle de signal. En tant que signe, le leurre manifeste des propriétés visuelles (forme, couleur, etc.) qui attirent le canard sauvage. Les propriétés de texture ne sont pas pertinentes et, en effet, c'est le contact avec l'objet en plâtre qui permettra de rétablir la vérité sur la nature de l'objet. Le canard sauvage ne perçoit naturellement pas le leurre comme un signe, mais certains ingrédients de la production d'un signe sont en place: un système capable d'extraire sélectivement des informations et de produire des états représentationnels de croyances. Il manque seulement une conscience réflexive capable de prendre le signe en tant que tel. [39] Jacob (1997, p. 76) propose une discussion intéressante sur l'internalisme et l'externalisme en épistémologie: l'internaliste exige, en plus d'une information fiable, une information d'ordre supérieur sur la fiabilité de l'information d'ordre inférieur. Un peu comme en logique de la connaissance qui distingue la connaissance faible: je sais indirectement que p mais je ne peux pas le vérifier directement parce que je n'en ai ni la compétence ni les moyens, et la connaissance forte: je sais que p et je peux le vérifier par moi-même parce que p appartient à mon domaine de compétence. Jacob discute aussi l'illusion de Müller-Lyer: si les segments sont égaux, cela ne pose-t-il pas problème à la théorie informationnelle? Dretske répond en disant qu'il existe un niveau de traitement initial, non cognitif, non épistémique, pré-illusoire où les deux segments ne sont perçus ni égaux ni inégaux. Vient ensuite le traitement cognitif qui produit l'illusion, et enfin un troisième niveau où se forme la croyance que les deux segments sont égaux. [40] Selon la théorie classique, un message est informatif s'il restreint les possibilités de choix. "Une information désigne, par définition, un ou plusieurs événements parmi un ensemble fini d’événements possibles. Si, cherchant un document dans une pile de dossiers, l’on dit que ce document se trouve dans un dossier rouge, on donne une information qui réduira d’autant plus le temps de recherches que le nombre de dossiers rouges est plus restreint. Si on ajoute que le document est dans un petit dossier, on fournit une nouvelle information qui abrège encore le temps de recherches. Sur un plan purement pratique, une information étant d’autant plus intéressante qu’elle diminue davantage le nombre de possibilités ultérieures, on a été conduit à définir la quantité d’information comme une fonction croissante de N/n où N est le nombre d’événements possibles et n le sous-ensemble désigné par l’information (Encyclopaedia Universalis, 1996, article Théorie de l'information). [41] Le principe de sélectionner les propriétés pour définir le contenu sémantique peut être appliqué ou plus exactement transposé dans les artefacts: au niveau informationnel, la lame bimétallique du thermostat d'une chaudière indique la température par dilatation et courbure. Au "niveau sémantique", elle déclenche la mise en marche ou l'arrêt de la chaudière. Pour Jacob , cette propriété est sémantique parce qu'elle a été sélectionnée comme cause à cet effet (Jacob, 1997, p. 277). [42] Pierre Jacob , 1997, p. 87-88. [43] Je propose un autre exemple de nature à éclairer l'idée qu'une photo a bien un contenu sémantique. Le droit à l'image a curieusement contribué au développement des photomontages. On ne peut prendre une photo de face sans l'autorisation du sujet. Pour couvrir une manifestation par exemple, les photographes engagent de plus en plus souvent des mannequins afin de pouvoir rendre l'émotion qu'il désirent représenter et communiquer. Voici donc une représentation qui a un contenu informationnel (en partie faux d'ailleurs) et un contenu sémantique contrôlable et qui sera parfaitement identifié par les lecteurs si la photo est bonne. [44] Un autre de mes exemples, cette fois pour éclairer la notion naturaliste de digitalisation: lorsque je vois un tissu rouge attaché à l'arrière d'un véhicule, je sais qu'il indique que le véhicule a une longueur inhabituelle, j'adapte alors mon comportement de conducteur en fonction de cette croyance. Mais pour le taureau qui voit devant lui la muleta tendue par le matador, la cause de son comportement est l'information la plus spécifique véhiculée par sa perception, à savoir la couleur rouge et non la forme de la muleta. Le taureau ne forme pas de croyance propositionnelle relative au contenu perceptif, par exemple que la muleta est tenue par le matador et qu'il faut le détruire, mais réagit instinctivement à sa couleur. [45] "A moins de pouvoir subir un processus de digitalisation de l'information, les états d'un système physique qui véhiculent une information de type analogique n'atteignent pas le statut d'expériences sensorielles consciente. Faute de pouvoir être digitalisée, une information véhiculée de manière analogique par l'état interne d'un dispositif physique n'a pas le statut d'expérience sensorielle consciente: c'est un simple état informationnel." (Jacob , 1997, p. 92) [46] Ce "holisme" mérite bien entendu d'être nuancé et la sémiotique ne manque pas de ressources pour le réfuter. J'y reviendrai dans les chapitres qui lui sont consacrés. [47] Engel , 1994, p. 128. Je tâche ici de comprendre l'exposition d'Engel qui ne donne pas d'exemple concret de la différence. Dans l'exemple des crayons, que je propose, si les états informationnels relatifs à chacun des crayons véhiculaient aussi l'information qu'il est vert, alors on peut penser que les états échoueraient dans la discrimination. Mais l'exactitude de cet exemple est à vérifier. [48] Dennett répond à Block que les perceptions sont plus riches sur le plan du contenu que ne le sont les pensées (Daniel Dennett, The Path Not Taken, in The Nature of Consciousness, p. 417-419). Voir le corpus, chapitre Les différentes formes de conscience. [49] Le livre de Pierre Jacob , Pourquoi les choses ont-elles un sens? (Odile Jacob, 1997) propose une discussion très complète du problème. J'en ai fait une synthèse dans le chapitre 12 du corpus: Un édifice sémantique à trois étages. Ce livre a deux ambitions naturalistes: expliquer l'origine des états mentaux représentationnels, c'est-à-dire comprendre en termes non sémantiques comment un système physique peut posséder des propriétés sémantiques et expliquer le rôle de ces états dans une explication psychologique , c'est-à-dire expliquer la causalité mentale . Le livre est ainsi divisé en deux parties, "Représenter" et "Faire", chacune tentant de répondre à une des deux questions: 1. Quelles propriétés physiques d'une chose lui confèrent un sens? (Représenter). 2. Comment le fait qu'une chose possède une propriété sémantique peut contribuer à la rendre causalement efficace? Comment le comportement d'un individu peut-il être expliqué par le fait qu'il possède l'intentionnalité (Faire). Jacob se déclare matérialiste (les choses mentales sont des choses physiques, neurologiques et n'occupent qu'une partie minuscule de l'univers) et réaliste intentionnel (les propriétés sémantiques sont réelles: "l'esprit d'un individu est fondamentalement un système représentationnel, c'est-à-dire un dispositif qui a pour fonction de manufacturer des représentations pour le bénéfice de l'individu en question" (p. 23). Ce livre présente pour moi deux intérêts majeurs: il relie le problème de la représentation au problème de la causalité mentale et il présente la sémantique comme un domaine dynamique, comme un édifice à trois étages dont je m'inspire. [50] On peut mettre en doute que c'est là une propriété sémantique, c'est plutôt le sujet qui est peint s'il est déterminable. Mais le point de vue externaliste suppose qu'on prenne en considération la chaîne causale qui relie la représentation à son origine, le plus souvent le porteur du nom dans le cas de Socrate, une propriété exemplifiée dans le cas d'un terme général, etc. [51] C'est somme toute une situation comparable à la triangulation interprétative de Davidson Voir chapitre 1, section Intensionnalité et naturalisme. [52] A Companion to the Philosophy of Mind, 1996, p. 262-263. Je ne prétends pas ici faire l'examen historique des critiques à l'égard la théorie de Dretske et de ses réponses. Je m'appuie sur son propre témoignage à l'égard du développement de sa théorie. [53] Ici le terme rationnel a un aspect vérificationnel: être rationnel c'est aussi tenir compte de la réalité. [54] Voir Engel , 1994, p. 129. [55] In Radu Bogdan, Belief, Oxford University Press, 1986. [56] "Un système (…) qui a non seulement de multiples canaux d'accès à ce qu'il a besoin de savoir, mais aussi les ressources lui permettant d'étendre ses ressources de collecte de l'information possède, à mon sens, un véritable pouvoir de méprise représentationnelle." (Dretske , 1986, p. 142, cité par Pacherie , 1993, p. 232). Je reprends l'exposé de Pacherie. [57] Exemple de Pacherie , 1993, p. 238. Je m'écarte de la discussion qu'elle poursuit. [58] Le dualisme sémantique est censé concilier la sémantique et la psychologie grâce aux deux ingrédients sémantique et causal ou explicatif. 1. Le contenu large est la condition de vérité d'un état mental (son contenu vériconditionnel). C'est une proposition singulière dont le sujet est un objet, une propriété ou un événement singulier exprimant la condition de vérité de la représentation. Étant externe, Il ne peut avoir d'efficacité causale. 2. Le contenu étroit est le rôle inférentiel de la représentation. Il est plus général que le contenu large et résulte d'une quantification sur celui-ci. Sur le plan causal, il obéit à la condition de sous-jacence et peut ainsi avoir une efficacité causale. Exemple: A et B ont chacun devant eux une tasse de café. Le contenu large de leur état intentionnel fait référence à une tasse particulière t1 ou t2. A voit et désire boire t1, B voit et désire boire t2. Mais le contenu étroit peut être identique chez A et B: chacun voit et désire boire une tasse de café. La différence entre les contenus étroits se marquera, s'il y en a une, dans les rôles inférentiels peut-être différents que les représentations jouent chez A et chez B. A n'aime pas le café et son intention en voyant une tasse sera de jeter le café qu'elle contient. B qui est accroc se jettera sur elle. On dira aussi que les contenus étroits et larges déterminent deux types de comportement, étroits et larges. Par comportement étroit on entend le fait de saisir une tasse de café placé devant soi, par comportement large, le fait de saisir la tasse t1 (et non t2) (Jacob , 1997, p. 247-252). Pour d'autres détails je renvoie au chapitre 12 du corpus: Un édifice sémantique à trois étages, section Le dualisme sémantique. [59] Cette discussion apparaît aussi dans Pascal Engel , Philosophie et psychologie, qui s'inspire lui-même de Donald Davidson . Voir aussi Vincent Descombes, L'action dans Notions de philosophie, tome 2, Essais Gallimard, 1995. [60] Ce concept est explicité par Jacob (1997) voir le chapitre du corpus Un édifice sémantique à trois étages, section La causalité mentale . C'est aussi un élément central de la sémantique de Searle , j'y reviendrai dans le chapitre 5: La conscience: le contenu construit subjectivement: réponse à l'externalisme?, section: La question des états subdoxastiques et la causalité intentionnelle . [61] On ne peut pas non plus affirmer que la cause du veuvage de Xanthippe est que Socrate a bu la ciguë. L'explication est dans ce cas hybride, elle n'est pas purement causale, car une explication établit une relation entre des propositions ou des faits et non entre des événements (qui sont liés par une relation causale). Par ailleurs, le fait que Xanthippe soit veuve a des effets causaux, Xanthippe va peut-être toucher une pension de veuve. Mais ici nous avons affaire à deux événements différents. L'attribution d'une pension est peut-être un constituant de son veuvage, mais pas le fait de toucher une pension. [62] Cette conception préserve aussi l'intuition que le comportement intentionnel se distingue du comportement instinctif par son autonomie. (Jacob , 1997, p. 266-267) [63] "La conception componentielle nous permet de voir comment la propriété sémantique d'une croyance d'un individu peut conquérir une responsabilité autrement." (Jacob , 1997, p. 267) [64] Chapitre 10: Le concept de contenu externe sémiotisé, section La structure intentionnelle de l'esprit humain. [65] Et respecter la thèse du naturalisme philosophique avec laquelle j'ai commencé ce chapitre. [66] Voir chapitre 1, section La question de l'intentionnalité intrinsèque revue par Joëlle Proust . Cette discussion trouvera de nouveaux prolongements dans le chapitre 5 consacré à John Searle La conscience: le contenu construit subjectivement: réponse à l'externalisme, et dans le chapitre 6: Le rôle du langage public dans la pensée. Je traite aussi ces questions dans le chapitre 11 du corpus: Les différentes formes de conscience, section Fred Dretske et la question de la conscience. [67] Dretske , 1995, p. 129-134. Cet argument ne fonctionne pas pour les pensées car celles-ci n'ont pas les propriétés qu'elles décrivent, la pensée que les tomates sont rouges n'est pas rouge. Deux états physiques identiques chez Fred et chez son jumeau peuvent correspondre à des pensées différentes si le langage ou le code est différent. [68] "With apologies to Kant , without concepts we are blind to our intuitions." (Dretske , 1995, p. 135) [69] Cette conception est proche de la première des incapacités relevées par Peirce : Nous n'avons pas de pouvoir d'introspection : toute connaissance du monde interne dérive de raisonnements hypothétiques à partir de nos connaissances des faits externes (Peirce, Some consequences of four incapacities, cité par Umberto Eco , Kant et l'ornithorynque , Grasset, 1999, p. 37). [70] On peut trouver dans Ideen II, § 25 de Husserl une discussion comparable où se profilent les concepts de conscience d’accès et la distinction conscience de créature / conscience d’état : « Ce n’est pas une nécessité propre à l’essence de la conscience que, en elle, un cogito actuel doive être accompli. » (Husserl, Ideen II, p. 160). Ou dans Ideen I (p. 106) : On peut penser une conscience sans personne , c'est à dire un flux de conscience où ne se constitueraient pas les unités intentionnelles empiriques qui se nomment corps, âme, sujet personnel empirique. [71] Nous verrons que la théorie subjectiviste du contenu de Searle est du type HO. En anticipant quelque peu Searle pense qu'il n'y a de contenus que s'il existe un être conscient de ce contenu ou du moins capable d'en devenir conscient. [72] A nouveau pour mettre les choses en place, Peter Carruthers est mentionné par Dretske comme étant un théoricien HOT (voir chapitre 6: Le rôle du langage public dans la pensée). [73]Dennett (1991, p. 408) discute également ce cas. Il pense que les détails de l’expérience ne pénètrent pas la conscience s’ils ne sont pas présents dans les pensées qui leur correspondent. Les différences sensorielles doivent se traduire par des différences conceptuelles. Ces détails sont simplement disponibles dans le monde externe. C’est pour Dretske , une interprétation inexacte. La richesse de l’expérience cesse lorsque je ferme les yeux même si les propriétés représentées sont dans le monde extérieur. Dennett est pour Dretske un théoricien HOT. [74] Dretske , 1995, p. 116. Le naturalisme philosophique s'exprime aussi dans cette remarque: c'est une mauvaise décision sur le plan scientifique de ne considérer comme conscients que les états accessibles à la conscience. Cela prive la théorie d'un concept susceptible de réunir dans une même analyse des phénomènes analogues. [75] De manière très simplifiée, le processus évolutif a pu être ceci: bien que la sélection naturelle soit à l'origine de l'expérience consciente, elle n'en est pas la cause. La sélection ne crée rien - elle ne crée pas des cous toujours plus longs chez les girafes - mais sélectionne certains traits qui ont une valeur adaptative. Il en résulte que de génération en génération il y a de plus en plus de girafes au long cou (Pour les amateurs de l'histoire du long cou des girafes, je renvoie à Dennett , Darwin 's Dangerous Idea, 1995, p. 426). Il en est de même pour la conscience. Les êtres qui avaient la propriété d'être conscients ont été sélectionnés, mais la propriété elle-même a son origine ailleurs. "À la Dennett", Dretske propose cette analogie: le contrôle du volume dans un amplificateur est constitué de résistances qui n'avaient pas cette fonction avant d'être intégrées dans l'amplificateur. Idem sans doute pour la conscience (1995, p. 163-164). La sélection naturelle commence avec pour matière première des organismes non conscients disposant de ressources variables pour satisfaire leurs besoins. La capacité d'obtenir de l'information sur le monde extérieur et sur les états internes de l'organisme a des avantages certains car elle permet de coordonner le comportement avec les circonstances. La sélection naturelle a du favoriser les organismes dont les systèmes fournisseurs d'information étaient attelés (harnessed) aux mécanismes effecteurs. Les états produits deviennent des représentations des conditions qu'ils ont la fonction systémique d'indiquer. Comme résultat, les organismes sont conscients, au sens minimal où Dretske l’entend, des objets et propriétés représentées. Ils voient, entendent, et sentent des choses. [76] Ce concept sera développé au chapitre 8 La dimension sémiotique du contenu. [77] Allusion au titre d'un article célèbre de Hilary Putnam Des cerveaux dans une cuve, trad. fr. dans Représentation, Vérité et histoire, éditions de Minuit, 1984. [78] Cette composante biologique de la sémantique sera pleinement exploitée par Ruth Millikan . Je renvoie pour cela au chapitre 6 du corpus: Les sémantiques verticales: La théorie biosémantique de Ruth Millikan. |
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