|
Albert Dechambre
Université de Liège
Table
des matières
La
question de la question de l’esprit… …
en travers du chemin germain de Heidegger L’interdit
du retour éternel et le coup du don Habiter
la pensée métaphysique, y desceller la différance La
machine à écrire l’esprit et la pensée évolutionniste L’arraisonnement
de l’essence de la technique La
compréhension ontologique de l’esprit Le
« don » des créatures grégoriennes L’évolution
des types d’esprit Le
dévoilement du naturalisme : l’indifférence à la question de
l’esprit et de l’éthique Le
monde partagé par la dialectique du don La
matière de la conscience : l’échange décidable Identité
narrative et signature
|
Lecture De l’esprit : l’échange indécidableCe texte se tient entre L’époque
critique de l’écriture où il apparaît en fragments[1]
et L’avance de la conscience. Il est leur différentiant
et à ce titre en est la répétition vêtue [2],
un argument pour le rassemblement encore impensé que le premier texte
met en scène. Il peut donc être lu
comme rappel ou mis à l’écart, comme siège de la question,
encerclement et socle, et comme mise entre parenthèses. Cette
infrastructure
scripturale,
grammatologique, qui prend l’auteur et le lecteur à la gorge,
« au point d’essoufflement du vouloir-dire », indique
une division menaçante qui tient du défi : la partie de mon
cerveau / le moment de mon esprit qui écrit est en avance sur
celle / celui qui pense et davantage sur celle / celui qui parle. L’écriture
sature la question de l’esprit, voici le thème de ce chapitre, inévitable
selon les prémisses de Derrida et de Dennett qui font de la culture
une « machine à écrire l’esprit ». Inférer, de là,
que cet essai est une machine à penser, le pas est quasi-automatique
et je le concède pour faire l’expérience performative que ce
n’est pas le cas. Elle indique, toujours en arrière-plan
, un état de la question que mon essai révèle, dont la structure
interne s’arrête à l’entremêlement, sans décider que l’échange
entre le naturalisme et le transcendantalisme
est indécidable. Ainsi,
ce chapitre est-il l’avant-propos, « le secret des secrets »
que je prête à Derrida, en lisant De l’esprit[3],
pour diriger la forme de la réponse. Deux fils de l’esprit
seront déroulés : celui de Heidegger selon les indications de
Derrida et celui de Merleau-Ponty selon celles de Lefort
pour consentir que l’un
et l’autre dessinent une trame
où la pure question de
l’esprit s’enroule, en toute attente, dans celles de son histoire
et de son humanisme, et ne gagne de la profondeur que sur le terrain
d’un monde partagé.
Et pour étoffer cette
trame, je les nouerai aux fils ténus qui lient Gödel
à Husserl et Derrida à
Ricœur. Ce chapitre prend de ce
fait la forme d’un parcours narratif aux quatre points cardinaux
(mathématique, naturaliste, phénoménologique et herméneutique
), tourmenté par la condition de l’écriture, qui commence et se
boucle avec De l’esprit : De l’esprit
(Derrida) > Le développement moderne des fondements des mathématiques
à la lumière de la philosophie (Gödel
) > La question de la technique
(Heidegger) >
Qui est le Zarathrousta de Nietzsche ?
(Heidegger) > De
la technè à la technique (Dreyfus) > La diversité des
esprits (Dennett) > Freedom evolves (Dennett)
> Éperons, Les styles de Nietzsche (Derrida) > Sur
une colonne absente (Lefort
) > La métaphore vive (Ricœur) > Entretien
avec le philosophe Paul Ricœur >
La parole, donner, nommer, appeler (Derrida) > De
l’esprit. Je (re)passerai, en
tremblant, de l’idée de l’arraisonnement technique de l’esprit
par l’écriture à l’idée de son indifférance à celui-ci
puis à son expression technique, l’arraisonnement
de l’arraisonnement et,
au-delà, à celles de « rassemblement
» et d’échange indécidable
[4].
Parcourir le champ de la pensée, dans la contre-allée, en visant les
maîtres mots
d’une langue commune,
suivre l’exemple de Derrida si l’on en croit Ricœur, est une manière
de décrire la méthode que tente cet essai, l’autre
étant la résonance de Deleuze[5]. S’il faut justifier la
place de ce chapitre dans les marges, disons que sa présence
incessante saturerait le propos si son thème était chaque fois
explicité. Je m’autoriserai seulement quelques affleurements aux
endroits les plus périlleux. Je dois aussi convaincre le lecteur de
prendre le texte comme un acte de langage qui
repose inévitablement sur les suppléments qu’il attend de lui
(le langage, le lecteur). De le voir,
une première fois, comme Husserl décrivait l’expérience de
la Galerie de Dresde, dans ses plis intentionnels et, ensuite, avec
Derrida comme une entreprise de « réduction
du sens[m1]
», la métaphore d’une vie. La
question de la question de l’esprit…
La question de la
question de l’esprit est-elle réservée à la pensée philosophique
la plus classique (gréco-latino-franco-allemande) parce que celle-ci
serait, par sa proximité à « l’idiome spirituel » et
aux « impensées » qu’elle soupçonne l’esprit
d’ourdir dans le maquis du langage, la seule qui puisse la poser ?
Voici rapidement exposée la question initiale
que je tire de la lecture
de De l’esprit, Heidegger et la question de Jacques Derrida,
en jouant inévitablement sur la structure du mot « de »
comme préposition déterminante (de quoi ?), préposition
attributive (de qui ?), article partitif (marquant le caractère
indécomposable ou inanalysable de la chose) et surtout, pour
éprouver l’innovation la plus marquante de l’esprit qui écrit,
comme opérateur de récursion (lorsque la détermination se tourne
vers elle-même, sans limitation cognitive
assignable)[6].
Ou, question complémentaire,
faut-il arrêter la série des plis en convenant, ne fût-ce qu’un
moment, pour reprendre notre souffle, que chacun a donné une bonne
approximation de la chose ou, du moins, du « point nodal » de
la question : spectateur désintéressé qui se contente de
regarder (Husserl), nostalgie de l’éternel retour de l’identique
(Heidegger), possibilité inquestionnée de la question (Derrida), la
répétition dans l’éternel retour de ce qui diffère. (Deleuze),
degré d’intégration maximal de la matière (Merleau-Ponty),
etc. ? En convenant ensuite qu’un détour dans ce qui est
encore un tour de l’esprit, la pensée scientifique la plus récente
(et incidemment dans l’idiome anglais), s’impose simplement parce
que « le plus proche de nous est aussi le plus dissimulé »[7].
Le tour sera joué
si je peux ajouter à la trame
des croisements que je
tente dans cet essai : Ricœur et Changeux, Husserl et
Searle, Dreyfus et Searle, Derrida et Searle, Merleau-Ponty et Varela,
Derrida et Dennett, le fil de Heidegger, le chemin du dévoilement
qui méditant sur
l’essence de la technique
- dans laquelle j’ai
moi-même pris mon élan pour la réfuter : « l’esprit »
est ce qui ne peut être arraisonné - entrevoit la pensée qui
sauve, la pensée de l’éternel retour, contre laquelle Derrida
oppose tranquillement la pensée de la différance
et la question de la
propriation
ou du don, dont le ressort
dramatique peut être défini ainsi : une récursion qui avorte
invariablement, ne naît jamais au monde[8].
Cette théâtralisation
qui double celle de Derrida (De l’esprit, p. 44) en mettant
en scène Nietzsche, le double crépusculaire de Heidegger ne
simplifie pas la chose, j’en conviens, mais elle m’a paru utile
pour habiter et Heidegger et Derrida et Dennett, et surtout pour poser
la question centrale : pourquoi Heidegger, précisément
et contre toute attente, justifie-t-il ma démarche ? La réponse s’amorce
sans attendre : parce que la pensée de l’être est une pensée
indirecte par essence. Si l’essence de l’être est d’être voilé,
il est de l’essence de l’esprit (celui qui pose la question
de l’être) de s’interroger sur les modes de dévoilement
de l’étant, dont la
technique est un exemple, pour nourrir sa méditation sur son double,
l’éternel absent. Il faut ensuite élaborer la réponse en
prolongeant, à mon tour, le chemin de Heidegger : instruire le
mode technologique de dévoilement de l’esprit qui déborde selon
Dreyfus la thématique heideggérienne. Ce mode est, si nous interprétons
Dennett dans les termes avancés par Derrida contre Heidegger, une
« machine à écrire » l’esprit. Le nœud que je
tente d’approcher, selon la méthode de Derrida, peut être
fixé dans la formule : l’essence de l’évolution culturelle
, au sens que Dennett lui donne, est la contamination assumée de
l’esprit par l’esprit. Il est à peine utile de souligner que l’écriture
joue dans ce processus un rôle décisif, éminemment technique si
nous soutenons l’hypothèse d’un développement conjoint du
langage et de l’outil[9],
où se joue aussi la modernité des uns et des autres. De manière plus polémique,
plus prosaïquement également, et c’est la seconde question
initiale
de cette lecture, ne
faut-il pas soumettre la pensée philosophique aussi à la question ?
Soumettre la question de l’esprit des philosophes à la question de
l’esprit en acte dans la pensée scientifique positive ?
Un texte aussi serré que De l’esprit, qui déroule toute la
métaphysique sous ses « Peut-être » et son « Je ne
sais pas », laisse penser « un moment » que l’académisme
classique franco-allemand règne sans partage sur la question. Le geistig
ou le geistlich du Geist ne se laisse certes pas
arraisonné par l’esprit de la langue française mais c’est encore
depuis elle qu’il résonne le plus justement[10].
La métaphore de la caisse de résonance
qui amplifie la source
sonore esquisse un des principes de la méthode :
la « raisonance
» (qui s’écrit mais ne s’entend pas…), méthode de
l’esprit pour voir indirectement ce qui se dissimule dans son lieu
d’origine. …
en travers du chemin germain de Heidegger
« Esprit / âme
/ vie, pneuma / psyché /
zoè ou bios, spiritus / anima / vita, Geist / Seele / Leben, voilà
les triangles et les carrés dans lesquels nous feignons imprudemment
de reconnaître des déterminations sémantiques stables, puis de
circonscrire ou de contourner les abîmes de ce que nous appelons la
traduction. » (Jacques Derrida, De l’esprit, 1987, p.
95) Dans ce texte serré,
Derrida mène une enquête sur le concept d’esprit (Geist) en
empruntant le chemin de Heidegger, que je retrace rapidement en
fixant une ou deux propositions pour chacun des chapitres : I. L’oubli de tous :
pourquoi personne ne parle-t-il jamais du concept d’esprit chez
Heidegger ? Pourquoi le Geist n’occupe-t-il pas la place
qui lui revient aux côtés de l’être, du Dasein ou du temps. II. La certitude de
Derrida « de ne pas bien comprendre ce qui règle finalement
l’idiome spiritual de Heidegger » et son « hypothèse
vraie » qu’il n’existe pas de point nodal fixant le
spirituel heideggérien mais que nous pouvons l’approcher en
croisant quatre fils : le questionnement, la contamination,
l’animalité et l’épochalité. Pour faciliter
l’exposition, je me bornerai à dire que ces fils circonscrivent
l’esprit comme questionnement radical, institution non contaminable
techniquement (non-outil et non-non-chose), formateur de monde (dont
l’animal est privé) et narrateur de lui-même. III. L’obscurité
ontologique du mot « Geist » : Heidegger (Sein
und Zeit, 1927) dénonce les significations négatives auxquelles
il renvoie : ce qui s’oppose à la chose et à la chosification
du sujet : âme
, conscience, esprit, personne. Ces mots admis par les « sciences
de l’esprit » sont encore sous l’emprise de la chose et donc
dans l’oubli de la question de l’être. IV. La catharsis des
guillemets libère
l’esprit de ses déterminations vulgaires latino-chrétiennes et
cartésiennes (subjectives) et prépare sa réappropriation, sa
re-germanisation. A travers les guillemets se profile le double de
l’esprit à peine visible, négation de la négation : il
n’est pas chose non-subsistante. V. Le Geist est
flamme, le Geist enflamme. Le Discours de rectorat (1933)
lève les guillemets et le rideau. L’esprit n’est ni la conscience
ou le sujet ou encore la personne (ses déterminations subjectives),
il n’est pas le travail de l’entendement ou de la raison (ses déterminations
kantiennes), il est « l’être-résolu (Entschlossenheit)
à l’essence de l’être, d’une résolution qui s’accorde au
ton de l’origine et qui est savoir »
(cité par Derrida, p. 49). VI. Il n’y a de monde
que spirituel (geistig). L’animal n’a pas de monde car
il est fermé à l’ouverture de l’étant. VII. Le crépuscule de
la science : le foyer commun de l’inquiétude sur la crise
de l’esprit européen de l’Entre-deux-guerres (le fabuleux
colloque imaginé par Derrida qui rassemble Valéry
, Husserl et Heidegger) est selon ce dernier le méthodologisme
scientifique : le nivellement et la prédominance du quantitatif,
l’instrumentalisation de l’esprit, la dégradation du « spirituel »
en « rationnel », « intellectuel », « idéologique ».
VIII. L’essence de
l’esprit est le retour : « Dans l’esprit règne la
nostalgie de sa propre essence. » (cité par Derrida, p. 100).
Cette essence est extrêmement problématique car l’esprit « est
de n’être proprement que s’il est auprès de lui-même. »
(p. 99). Derrida évite d’accoler le mot « éternel » au
mot « retour ». Nous sentons quasiment qu’il
s’interdit de le raturer. IX. L’esprit est la
parole univoque du poète : il est « cette spontanéité
auto-affective qui n’a besoin d’aucune extériorité pour prendre
feu ou donner le feu »[11].
Le poète a franchi les limites de l’onto-théologie pour installer
l’esprit dans une parole (Zusage) qui est indifférente à
tout commentaire et à tout questionnement car elle est en avance sur
la question. X. La philosophie de
l’esprit : Derrida réagit à la conclusion que l’esprit
est flamme. Cet « esprit archi-originaire » ne serait pas
autant hétérogène à la métaphysique platonicienne ou à la
spiritualité chrétienne que ne le croit Heidegger. Ses gestes pour
reconduire l’esprit, dans la lecture de Tarkl, à une promesse étrangère
à la pensée chrétienne, lui semblent « laborieux, violents,
parfois simplement caricaturaux, et au total peu convaincants »
(p. 138). Ainsi, en prenant encore
appui sur Heidegger[12],
Derrida donne à voir les traces positives de l’esprit : le
retour indéterminé comme son essence et la radicalité insondable de
sa question. Comment puis-je rapporter ces traces décisives à l’idée
d’indifférance que j’ai avancée pour déconstruire
l’opposition du naturalisme et de la pensée philosophique ? La triste actualité fait
trembler la réponse. Dans un entretien paru dans Le Monde du 18 août
2004, Derrida parle encore :
« A
mon âge, je suis prêt aux hypothèses les plus contradictoires à ce
sujet (la question de la survie pour la pensée, ad) :
j'ai simultanément, je vous prie de me croire, le double sentiment
que, d'un côté, pour le dire en souriant et immodestement, on n'a
pas commencé à me lire, que s'il y a, certes, beaucoup de très bons
lecteurs (quelques dizaines au monde, peut-être[13]),
au fond, c'est plus tard que tout cela a une chance d'apparaître ;
mais aussi bien que, d'un autre côté, quinze jours ou un mois après
ma mort, il ne restera plus rien. Sauf ce qui est gardé par le
dépôt légal en bibliothèque. Je vous le jure, je crois sincèrement
et simultanément à ces deux hypothèses. » (Jacques Derrida, Je
suis en guerre contre moi-même, Le Monde, 18.08.2004) L’indifférance
est un effet en retour de l’espacement
ou
de l’écart, une réduction du sens
de
la différance
: un dédoublement sincère
donc une forme de parjure
aux yeux de la pensée
métaphysique la plus traditionnelle, l’effet ultime de son telos :
l’incomplétude. L’incomplétude,
comme l’indécidabilité, joue un rôle important dans la géographie
conceptuelle de cet essai. En logique mathématique, un système
formel est incomplet s’il contient des formules dont on ne peut démontrer
ni la vérité ni la fausseté. La complétude
est
recherchée parce qu’elle établit l’équivalence, du point de la
vérité, entre syntaxe et sémantique. Dans ce contexte, la théorie
de la différance
n’est
pas un effet de l’entropie du langage mais l’impossibilité de
garder « entre les mains » ce que nous avons conquis en
espaçant plus radicalement le discours, en isolant des formes, des
sens complets entre deux écarts avec le vouloir-dire et la répétition.
Cette « finitude » que nous avons imposée au flux
intentionnel se perd encore dans « l’infinitude » des
visées intentionnelles (voir Giovannangeli, 2002, p. 26, 11) portant
sur ces finitudes (« Je ne sais pas », « Je ne peux
pas écrire que j’ai raison », etc.). Notre condition d’être
qui écrit vient buter sur notre condition d’être pensant. Mais,
comme pour l’indécidabilité, la meilleure conclusion philosophique
n’est pas de se lamenter sur l’échec de la formalisation mais de
réfléchir à l’espace qu’elle ouvre à l’esprit en plus de ses
aptitudes à calculer. C’est l’interprétation que Kurt Gödel
, dont on sait l’intérêt
pour la phénoménologie de Husserl, tire des théorèmes d’incomplétude :
la pensée humaine est inépuisable parce qu’à la différence
d’une machine, elle est tournée vers le sens. Agissant en « rassembleur »
de la pensée, Gödel tire parti de l’analyse eidétique
qui
s’écarte d’une vision axiomatique de la pensée.
L’approfondissement méthodique des évidences permet de nourrir le
sens des axiomes d’une théorie et d’en produire de nouveaux. Les
résultats d’incomplétude, en quelque sorte, donnent à voir cette
évidence qui n’est que la reprise du développement mental qui
commence pendant l’enfance, l’élargissement systématique et
conscient d’une option ou d’une direction prises initialement par
la pensée[14].
J’ai la conviction que le génie de Gödel est de manifester la pensée
de la différance depuis son lieu le plus improbable : si, en
surface, l’écriture semble sceller les différences – les axiomes
et les enchaînement déductifs en sont un exemple radical -, en
profondeur, par la différance qu’elle instaure simultanément, elle
ouvre, l’espace pour de nouvelles différentiations qui ne sont plus
de l’ordre de la recombinaison formelle mais bien de
l’approfondissement. C’est là une des significations des théorèmes
d’incomplétude : être parvenus à la notion de différance
(celle de la syntaxe et de la sémantique par exemple) en partant des
différences les plus établies, celles de la formalisation. L’interdit
du retour éternel
et
le coup du don
Ce nouveau détour n’est
pas gratuit mais encore un effet de la différance
. Tentons de reformuler
cette idée de dédoublement sincère de la finitude, désaveu et relève
de la métaphysique, en termes de don. Dans la très longue note ajoutée
au texte de la conférence, qui va de la page 114 à 121, Derrida
corrige sa discrétion sur ce sujet. Il envisage un tournant (Kehre)
de Heidegger négligé par la critique, celui qui questionne l’inquestionné
de la question, à savoir la parole qui donne la parole, ce oui qui précède
la première question
. Ainsi, le privilège du questionnement s’efface-t-il devant la
pensée qui écoute, qui se-laisse-dire (p. 119). L’avenir de
l’esprit reposerait-il sur la répétition rigoureuse de la pensée
la plus pure ? C’est ici que Derrida arrête Heidegger en désignant
le chaînon manquant qui se profile dans sa pensée : le retrait
dans la répétition pensante, la plus puissante, la plus vertigineuse
et la plus abyssale, celle qui n’ajoute rien et ne pense plus, lui
paraît encore moins convaincante que la re-germanisation de
l’esprit, car « elle ne fait que redoubler en creux, par une
expérience qui est en somme celle de la vérité comme mémoire et de
la mémoire comme promesse qui a déjà eu lieu ». Et si
« dans la répétition la plus rigoureuse s’annonce bien
« le tout autre », ce n’est pas Heidegger qui peut
l’arrêter[15]. Derrida somme Heidegger de
respecter un interdit : celui du privilège d’identifier
ce « tout autre » problématique. Nous comprenons alors
pourquoi Derrida évite d’associer l’avènement de l’esprit à
la pensée du retour éternel
[16]
et se contente d’un simple « retour » : « Il
s’agit toujours d’un retour d’une pensée non pas du cercle mais
du retour, d’une volte de la Rückkehr vers le chez soi (Heimat,
heimisch, « nemlich zu Hauss »). ».
Le thème de la patrie (Heimat) claque alors pour signifier que
la pensée de Heidegger reste domestique[17].
Derrida évite
l’expression « retour éternel
», mieux soustrait le mot « éternel » à la pensée
du retour, car ce mot introduirait, dans l’ordre narratif qu’il
veut éviter, le désaveu que toute pensée implique un supplément,
une différance
. Si sa question (la répétition) semble moins puissante à ce moment
de l’histoire de la pensée que celle de Heidegger / Nietzsche (l’éternel
retour), cette victoire n’est que provisoire car toutes deux
viennent buter et s’inscrire, selon Derrida, dans la dernière
question
, la plus puissante du moment, ce moment de l’histoire de
la philosophie qui s’écrit et se lit toujours sous nos
yeux, celle de la propriation
ou du propre :
« La question
du sens ou de la vérité de l’être n’est pas capable de
la question du propre, de l’échange indécidable
du plus en moins, du
donner-garder, du donner-nuire, du coup de don. Elle n’en est pas
capable parce qu’elle y est inscrite. »
(Jacques Derrida, Éperons, Les styles de Nietzsche,
Champs Flammarion, 1978, p. 93)
Cette question de l’échange
et du don (gift / gift/poison) réorganise l’espace des questions et
la géographie de la pensée (p. 97) en inscrivant radicalement le
penseur (l’écrivain et son lecteur) dans la pensée[18],
dans le jeu différantiel de ces « finitudes », telle est
l’interprétation que je donne du « coup » joué par
Derrida dans Éperons pour relever le couple
oppositionnel identité et différence. Droit que j’exercerai autant
que possible : m’inscrire dans leur pensée. Avant d’
« exploiter » cette idée d’échange indécidable
, ma tâche préliminaire sera de mettre en scène, dans la hantise de
la question de la technique
de l’esprit, le combat
que Derrida évite, au moins dans De l’esprit. Habiter
la pensée métaphysique,
y desceller la différance
L’idée directrice de
toute métaphysique selon Schelling et reprise par Heidegger est l’éternité.
Elle est méditée par Heidegger, dans la question de l’être de
l’étant, comme l’objet de la volonté du surhomme : ce qui
dans le devenir est permanent. Osons une caricature, un éperonnage :
si, chez Derrida, « l’éternité » n’est que le jeu
des différances (le point de suspension qui conclut une vie), elle
n’est, chez Dennett, que l’exploration indéfinie de l’espace
des possibles. Deux positivités s’échangent[19] :
la suite des traces et la dérive memétique
. Face à l’image « calme »
du cercle, la pensée de la différance
apparaît agitée, en
retrait de celle de l’éternel retour, « ô ma pensée la plus
abyssale »[20].
Il semble qu’elle s’échouer contre la volonté de puissance,
falaise plus haute qu’elle[21].
Mue par la positivité des traces, elle ne peut que déchoir en
technique de la pensée, s’excluant de fait de la pensée métaphysique
qui écarte, si l’on en croit Heidegger, toute voie, logique,
empirique ou de la foi[22]
pour viser tranquillement le retour éternel
de l’identique. Elle
peut seulement soutenir que la pensée essentielle, méditante,
pieuse, demeure une vision, une énigme, le Fragen du poète.
Et bien que, comme celui-ci, elle n’ait pas à conclure, elle ne
peut voir l’aube derrière le crépuscule. Voici Derrida lié à
Dennett en durcissant considérablement le trait mais sans oublier un
seul instant que Derrida habite (« proprie ») Heidegger
comme celui-ci habite Nietzsche pour réorganiser notre espace
critique[23].
Ce lien pourra se justifier si De l’esprit, lieu d’une
confrontation à peine souterraine avec Heidegger
signée par une
vieille mise en garde : celle de lire Nietzsche comme Heidegger
le lit[24],
nous conduit dans l’histoire de la technique à son étape
technologique, la technique de l’esprit, sur la scène de laquelle
se joue mon essai. Derrida avoue deux
certitudes dans les premières pages[25],
la première « de ne pas bien comprendre ce qui règle
finalement l’idiome spiritual de Heidegger » et la seconde
« d’une vérification aussi paradoxale que fatale » que
le spirituel heideggérien n’a pas de centre nodal. « Je la
sais vraie, cette hypothèse, comme par avance » (p. 20).
Comment Derrida peut-il être aussi tranché à propos de quelque
chose qu’il ne comprend pas bien ? Le terrain est
donc miné[26]
et cette réponse implique un autre principe de la méthode :
d’être à chaque fois dissimulée dans l’hypothèse de travail :
Geist ne pouvant être que rassemblement
(Versammlung)
encore impensable, il suffit de clarifier les « impensées »
de Heidegger pour s’approcher irrésistiblement du nœud de ces
impensées. Ces impensées éclairées deviennent significatives :
elles montrent le chemin. Le nœud essentiel
Si nous relions ces impensées
à « la pensée la plus abyssale » pour Heidegger[27]
celle du Retour éternel, ce sont les traces étranges de ce qui ne
sera jamais : l’esprit au stade du retour éternel
de l’identique. Plus
nous l’invoquons et plus il nous échappe. C’est le complément
que j’apporte à la réponse négative de Derrida dans le souci
d’habiter à mon tour la pensée de Heidegger. Je dois épuiser
cette combinaison (d’incompréhension et de certitude) pour tenter
de voir la cohérence de ce Geist dans les empreintes
qu’ont laissées les grande figures du rassemblement
de la pensée, ici le
Zarathoustra de Nietzsche : « Ce
qui demeure essentiel dans la figure (je souligne, ad) de
Zarathoustra, c’est que le maître enseigne deux choses qui se
tiennent l’une l’autre : le Retour éternel et le Surhomme.
Zarathoustra lui-même est, d’une certaine façon, lui aussi,
cette cohésion interne (je souligne encore, ad). De ce point
de vue il demeure, lui aussi, une énigme dont nous avons encore à
peine pris conscience. » (Martin Heidegger, Qui est le
Zarathoustra de Nietzsche ? dans Essais et conférences,
Tel Gallimard, 1958, p. 144) Voici la cohérence où se
perd dans notre demeure, autour de 2004, la pensée de Heidegger après
Derrida : « Le « Retour
éternel de l’identique » est le nom donné à l’être de
l’étant. Le « Surhomme » est le nom donné à l’être
de l’homme qui correspond à cet être (de l’étant). »
(Martin Heidegger, Qui est le Zarathoustra de Nietzsche ?
dans Essais et conférences, tel Gallimard, 1958, p. 144) La réponse est simple dans
son emphase même : l’éternité est l’objet de la volonté
du surhomme et l’être de l’étant qu’il est. Mais, surtout,
elle laisse apparaître une équivalence entre deux éloignements :
celui de l’être et celui du Surhomme. Ceux-ci ouvrent un espacement
que Heidegger exploite
aussitôt et que Derrida et moi-même investissons pour faire « vivre
la différance
», chacun à notre manière. Sans Derrida, mais dans son ombre,
je me relie une première fois au texte La question de la
technique
(qui entre en scène par
ailleurs aussi dans De l’esprit à la page 21) dans
son nœud essentiel : Mais,
là où il y a danger, là
aussi Ce là où n’est
pas seulement l’époque dangereuse de la technique que Heidegger décrit
en 1953, c’est aussi le no man’s land, l’espace encore énigmatique
de possibles dans lequel nous nous aventurons avec Zarathoustra. Il
n’est pas un Surhomme, il l’annonce seulement. La pensée méditante
qui le met en scène prive la pensée de la répétition de toute
possibilité d’une « vérification fatale » car celle-ci
affirme en vain que Heidegger ne peut éviter tout ce qui peut la
desservir, ce qui est illustré par le jeu différantiel des
guillemets autour des mots « Geist » ou « esprit ».
Si Heidegger doit encore dire ce qu’il exclut, si ce qu’il dit
hante ce qu’il exclut, il le fait dans ce no man’s land, où
tout est permis, sas semi-perméable entre la pensée métaphysique et
la pensée du Retour éternel qui sonnera le glas de la différance
, conjurera son incomplétude. Derrida a les moyens de
faire face à cette conclusion trop rapide. Sa première certitude,
« Je suis certain de ne pas bien comprendre… »
n’annule pas la seconde qui lui permet d’annoncer (tranquillement ?)
au début qu’il a le dernier mot. Derrida a jeté un œil charitable
dans le sas et « crevé »[29]
l’horizon de la question, ce passage où tremblent deux époques.
« L’hésitation
de ces pensées (ici celles de Nietzsche et de Heidegger) n’est pas
une « incohérence » : tremblement propre à toutes
les tentatives post-hégéliennes et à ce passage entre deux époques.
Les mouvements de déconstruction
ne sollicitent pas les
structures du dehors. Ils ne sont possibles qu’en habitant ces
structures. En les habitant d’une certaine manière, car on
habite toujours et plus encore quand on ne s’en doute pas. »
(Jacques Derrida, De la grammatologie
, Editions de Minuit, 1967, p. 39) En somme, l’appareil du
doute derridien : les hantises (platonico-chrétiennes ou éthico-religieuses)
(p. 24), la contamination par la négativité (p. 163), les stratégies
fatales qui se retournent contre leur auteur (p.
53, 68), l’anthropologie rampante et même l’humour
tragi-comique (p. 86) et les truismes fabuleux (p. 90), vient buter
tranquillement sur la pensée métaphysique. Il a vocation d’être
« emporté par son propre travail »[30].
Les « et pourtant » (und dennoch) empruntés à
Heidegger qui en « use plus souvent qu’on ne le croirait »
(p. 150), qui soutiennent l’appareil critique et nous égarent
dans le jeu des connotations négatives ou positives que l’un et
l’autre donnent au morcellement (Streuung) (p. 162) :
dissémination, multiplication, rassemblement
, sont encore ce qui jette l’unique lumière à l’énigme de la
pensée du retour éternel
de l’identique : un
questionnement qui nous approche du point nodal, mais pas celui que
pense Heidegger. Ce sera le mot de la fin de cette section :
la pensée de la différance
se présente comme le
meilleur candidat, aujourd’hui, pour fixer l’essence de la
technique
de la pensée métaphysique[31]
et, à notre époque, de la technique de l’esprit. Elle vise un
point nodal de ralliement pour nous tous qui est une capacité
d’indifférence face au flux. Indifférence à la
souffrance dans la tradition bouddhique, sublimée en volonté de
revivre les mêmes événements dans sa version occidentale nietzschéenne[32].
Indifférence de la pensée aux limitations formelles. Indifférence
de l’éthique aux résultats de la science, nous le verrons en
abordant la seconde question initiale
. Ici, dans l’idiome derridien, indifférence à la différance, au
jeu même de l’espacement
qu’une définition négative
(ce n’est ni un mot, ni un concept, ni …) doit un jour affronter :
la différance qui se mord la queue. Il pourrait aussi être décrit
comme le retour du retour
dont la simplicité la
plus intime est capturée (« peut-être, je ne sais pas »)
par des expressions comme « échange indécidable
» ou ouvrir « le vivre à la différance »[33].
En cet instant de la pensée où meurt Derrida, cette
expression « vivre la différance
» résonne particulièrement : apprendre à vivre, c’est
apprendre à mourir en concevant que s’échappent définitivement
les choses de l’esprit[34]
dans une forme parjure
de l’éternité. La
technique de l’esprit
Laissons de côté à présent
l’art de la fugue, la compassion et, si cela était possible,
l’ivresse des signes diacritiques (en un sens élargi, au niveau du
discours) : doubles guillemets, guillemets dans les parenthèses,
parenthèses entre guillemets, crochets et notes dans les citations,
parasit
ages, interférences calculées, notes « ob-scènes ». Qualifions ce qui sauve.
Patiemment, en trois étapes : en posant le lien que je vois
entre Derrida et Dennett, en montrant ensuite comment la question de
la technique
posée par Heidegger
devient, via Dreyfus, celle de la technique de l’esprit et enfin
comment nous sommes conduits à l’évolution culturelle
et au don des créatures
grégoriennes
selon le modèle de
Dennett. La
machine à écrire l’esprit et la pensée évolutionniste
Reprenons la lecture De
l’esprit. Derrida dénombre quatre « impensées » de
l’esprit décrites comme quatre fils qu’il s’agit d’entrelacer :
le questionnement, la contamination, l’animalité et l’épochalité.
J’interprète ces fils pour préparer le croisement avec la pensée
évolutionniste, d’autant plus librement que ceux-ci héritent de
l’embarras que Derrida discerne chez Heidegger. 1.
L’esprit est « peut-être »
le nom de ce qui se tient à l’abri de toute question, « cette
possibilité inquestionnée de la question ». Peut-être, désigne-t-il
ce qui s’extirpe de la question, comme le suggère l’image du
retour éternel
. 2.
L’esprit nomme ce que Heidegger veut
sauver de toute destitution, de toute contamination et en premier lieu
de la plus dangereuse, celle de la technique. 3.
L’esprit se sépare de l’animalité
dans le fait qu’il est formateur de monde (weltbidend). 4.
L’esprit s’érige narrativement et
époqualement sur ses déterminations antérieures platonico-chrétiennes
et onto-théologiques mais rompt avec elles. Les poètes Hölderlin ou
Trakl sont les chantres de la promesse d’un tel dépassement.
Nouons ces fils sur
mon métier en forme d’énoncé pseudo-analytique, de grille
d’écriture : « Geist » est
le nom pour le toujours impensé qui ne peut être destitué en
technique (contaminé par elle) ou ramené à l’animal (qui n’a
pas de monde) et qui s’érige narrativement contre la nature comme
formateur de monde et promesse phatique
du retour éternel
de l’identique. Cet énoncé a une
structure dialectique que je relie à la condition de l’écriture :
il ouvre le champ à une nouvelle histoire (Geschichte)[35]
de l’esprit qui pourrait s’écrire sur les bases de la critique de
l’esprit computationnel et de toute forme de réduction naturaliste
(psychique, fonctionnaliste, neurobiologique).
Ce serait celle de l’évolution
culturelle productrice de monde. Cette structure doit aussi aux
« invariants profonds », plus classiques qu’une autre
longue note de Derrida, de la page 77 à 79, tente de discerner dans
le programme de ce « fabuleux colloque européen » qui a
rassemblé Hegel, Husserl, Heidegger et Valéry
, que je me permets de résumer dans la formule classique elle
aussi : la nature de l’esprit est son pouvoir de dire non à la
nature ou, en termes thermodynamiques
, de remonter son cours. Elle doit enfin à la pensée sereine de Ricœur
qui renonce à donner un contenu à cet invariant et isole l’identité-ipse
comme promesse à tenir[36].
La co-présence de ces trois vecteurs (récursion, négation de la récursion
et projection) fait que cette promesse-là (celle du retour à
l’identique) est au fond impossible à tenir, c’est cela notre
secret pour sortir du mauvais pas imaginé par Turing. Sa structure relève également
de la pensée de la différance
si l’énoncé différancié :
peut-il être mis entre guillemets ? Peut-il être cité ?
Le faire ne revient-il pas à lui donner un propriétaire anonyme, le
transformer en énoncé synthétique désormais rendu à sa place
flottante dans ce que Quine, autre penseur de la différance, appelle the
web of beliefs ? Son
évidence peut-elle être approfondie, dans l’esprit de ce qui a été
dit à propos de Gödel
? Ainsi, j’en viens au
croisement épistémologique annoncé entre Derrida et Dennett, la
pensée de la différance
a bien la guise
d’une machine à écrire l’esprit et, davantage, délivre l’idée
que la culture qui a émergé dans la seconde moitié du XXème siècle
est, en paraphrasant Dennett, une machine à écrire qui fabrique
d’autres machines à écrire. (En sautant une époque et trois
sections de ce chapitre, Dennett (1993, 1996) compare la culture à
une grue (première différenciation de la culture en produits et en
outils) qui s’élève au moyen d'autres grues (deuxième différenciation
de ceux-ci) et nous qualifie de
créatures grégoriennes
qui utilisons
l’environnement culturel comme des outils de l'esprit soulageant le
travail interne et accroissant de manière spectaculaire nos capacités.)
La tournure que prend la question : celle des époques de
l’esprit nous conduit tout droit à la théorie des formes
d’esprit de Dennett et à l’évolution culturelle
. Je soumets l’idée
suivante à la discussion : sans le support d’une telle pensée
qui s’honore d’expliquer la double autonomie de l’esprit humain :
autonomie à l’égard des supports matériels de transmission via
l’évolution culturelle
, autonomie de second degré à l’égard des produits culturels que
l’esprit est en mesure d’accepter ou de refuser, la pensée
philosophique ne se condamne-t-elle pas à reproduire une vision
sacralisée de l’esprit, qui ne peut s’arracher à sa tradition,
comme le laisse entendre Derrida à propos de Heidegger, en « concluant »
De l’esprit ?[37]
Le
règne de la technique
En suivant la méthode
de la raisonance
ici étendue à Dreyfus et
Dennett, dans l’ombre tutélaire de Derrida, cette question de l’évolution
de l’esprit s’engrène dans la réflexion philosophique sur la
technique et ajoute une dimension supplémentaire à notre point nodal
dans un maillage encore plus serré où se jouent les rapports entre
le superprimate (l’esprit dans sa guise naturaliste), le Dasein
(l’esprit dans sa guise existentielle) et le Surhomme (l’esprit
dans sa guise réfléchissante
). Un des indices est l’idée
rapportée par Derrida (De l’esprit, p. 160) que le Dasein
est l’étant métaphysique, isolé non au sens de l’existence
factuelle (d’autres Dasein sont possibles[38])
mais par son pouvoir de questionnement. Si Nietzsche questionne le
Surhomme à travers le personnage de Zarathoustra, Heidegger
questionne le retour de l’homme à travers la technique. Ils
(Heidegger, Derrida, Dreyfus, Taminiaux, Gödel
, moi) entrevoient la réponse en examinant les dévoilements
du monde physique qui ont
été proposées, et en particulier à notre époque, du monde de la
technique. Mais,
là où il y a danger, là aussi Le règne de la technique,
l’oubli le plus épais de l’être selon Heidegger[39]
se présente ainsi comme une des clés pour comprendre pourquoi ce
texte, et mon essai « L’avance de la conscience »
qui l’englobe, a un sens. « Que plus déferlent
les calculs, les plans, les prospectives, plus il s’impose que ce
qui s’y prête s’y soustrait à la fois ; que plus l’homme
même se prête à la rationalité
technicienne, plus il
s’impose que la question « Qu’est-ce que l’homme ? »
reste ouverte. » (Jacques
Taminiaux, L’essence vraie de la technique, dans le cahier de
l’Herne consacré à Heidegger, Biblio essais, 1983, p. 284) Ce sont les commentateurs
les plus éclairés de Heidegger qui justifient ma démarche :
pousser le naturalisme jusqu’au bout, là où la matière de
l’esprit apparaît à la fois comme « matière silencieuse »
comme le dit Ricœur et ouverture à la question : celles de l’être
du Dasein, de l’esprit naturaliste, du superprimate, du Surhomme ou
encore du « Geist » qui les rassemble. Deuxième indice : si
Husserl a été à ce point aveugle à la profondeur heideggérienne
et à sa « géniale non-scientificité »[40]
pourquoi tous ces commentateurs n’ont-ils pas remarqué que Husserl
servait Heidegger en poussant la technique de l’esprit aussi
loin qu’il le pouvait à son époque (avant l’idée de la machine
de Turing
qui date de 1936, soit
deux ans avant la mort de Husserl) ? C’est toute la question,
initiée par Dreyfus mais que Gödel
conteste anticipativement,
de savoir si Husserl est un des pères spirituels du cognitivisme et,
en tirant tous les enseignements de l’échec de sa tentative insensée,
de comprendre pourquoi la technique s’est emparée de la question de
l’esprit. L’arraisonnement
de
l’essence de la technique
Rappelons le nœud de
l’argument de La question de la technique
et attelons-le à
l’évolution culturelle :
« L’essence
de la technique
moderne réside dans
l’Arraisonnement » (Martin Heidegger, La question de la
technique
, 1953, in Essais et conférences, tel Gallimard, 1958, p. 31) L’arraisonnement
(Gestell) est le mode de dévoilement
particulier suivant lequel
le réel se dévoile comme fonds (Bestand). La nature, « effet
complexe et calculable de forces » (p. 34), est « mise en
demeure de livrer une énergie accumulable » (p. 20). La forêt
devient une réserve de bois, la montagne une carrière de pierres et
le fleuve une force hydraulique (Sein und Zeit). La nature
devient le fonds de commerce de l’homme[41].
Mais la technique n’est
pas de la science naturelle appliquée. La physique, apparue au XVIIe
siècle, comme science exacte de la nature n’est que le précurseur
de la technique et de l’arraisonnement
. Elle n’appartient pas à la technique mais à l’essence de la
technique
(p. 39-40). Aussi, la
technique n’est pas une fatalité mais appartient au destin du dévoilement
qui est aussi le destin de
l’homme. L’homme n’est libre que lorsqu’il s’inclut dans le
destin du dévoilement (p. 33). « La liberté n’est pas ordonnée
originellement à la volonté », elle régit ce qui est dévoilé.
Ainsi comprise dans son essence, la technique n’est pas un obstacle,
elle est sur le chemin. De la même manière, la
théorie darwinienne appartient à l’essence de la technique
de l’évolution et
participe au dévoilement
du destin de l’homme[42].
Encore faut-il déterminer la valeur qu’elle représente sur le
chemin. Pour Heidegger, la technique représente le danger suprême
pour l’homme : que son fonds de commerce ne se substitue à
lui, qu’il n’aille « vers le point où lui-même ne doit
plus être pris que comme fonds ». Davantage, que sa nouvelle
apparence ne nourrisse la dernière illusion « que partout
l’homme ne rencontre plus que lui-même. » (p. 36). Formateur
de monde, l’homme aura fini par le perdre, parce qu’ainsi
arraisonné, il ne peut plus considérer l’équilibre subtil soutenu
par le jeu des modes de voilement/dévoilement. Et celui qu’il aura
poussé à son terme, son mode provocant, aura fini par occulter le
mode qu’il était à l’origine : une pro-duction (poiesis)
qui fait paraître la chose présente et surtout le dévoilement comme
tel, la vérité (alethea
) (p. 37). Le « suprême danger »
étant ainsi dévoilé, arraisonné à son tour, celui qui pense
entrevoit alors naturellement « ce qui sauve » : « Questionnant
ainsi, nous témoignons de la situation critique où, à force de
technique, nous ne percevons pas encore l’être essentiel de la
technique, où, à force d’esthétique, nous ne préservons plus
l’être essentiel de l’art. (…) Plus nous nous approchons du
danger, et plus clairement les chemins montant vers « ce qui
sauve » commencent à s’éclairer. » (Martin Heidegger, L’essence
de la technique
, 1953, in Essais et conférences, tel Gallimard, 1958, p. 48)
Ainsi, Heidegger
expose-t-il la technique de l’esprit, comme dévoilement
de l’arraisonnement
. Celui-ci étant aussi un mode de dévoilement, la technique de
l’esprit, dans son essence, est
dévoilement du dévoilement
. C’est cette technique que l’esprit adopte pour se sortir d’un
mauvais pas, que je vais m’empresser de poursuivre en l’appliquant
à l’essence de l’évolution, en empruntant au préalable le
chemin de Dreyfus. La
compréhension ontologique de l’esprit
Supposons que j’ai la
tentation de poursuivre la compréhension technologique de l’être
afin de contribuer à son dépassement, au sens où Heidegger conçoit
que « ce qui sauve » prend racine dans la technique, le
suprême danger pour l’homme. Hubert Dreyfus, dans son commentaire
de l’ustensilité[43]
qui puise largement dans le texte La question de la technique
alimente cette hypothèse en
laissant penser que Heidegger a anticipé l’évolution technologique
du Dasein, comme nihilisme
technologique. Dreyfus commence par
identifier un couple oppositionnel : Heidegger / Descartes. Dans Sein
und Zeit, Heidegger souligne dans l’histoire de la métaphysique
la primauté ontologique de l’outil disponible (Zuhandenheit)
sur l’objet subsistant (Vorhandenheit). L’outil manifeste
le mode originel de rencontre des étants en contexte alors que
l’objet subsistant n’est pensé, privativement, que comme outil décontextualisé.
Cette compréhension quotidienne de l’étant est perdue dans la métaphysique
qu’inaugure Descartes et qui rend possible la science moderne. La tâche
de Sein und Zeit sera de libérer les étants de cette
objectivation et du primat de la représentation qui l’accompagne. Mais Heidegger perd en
chemin ce schéma simple, selon Dreyfus, et développe une conception
historiale de l’outil qui ménage une place en son sein pour
l’art. A partir des indications données dans L’origine de l’œuvre
d’art, Qu’appelle-t-on penser ? ou La
question de la technique
, Dreyfus tente d’esquisser une histoire de l’être de l’outil
(p. 288). Sein und Zeit n’aurait décrit que l’étape
intermédiaire de cette histoire qui prépare l’étant-disponible à
l’agression technologique et économique par le profit « de la même
façon que l’interprétation cartésienne de l’étant-subsistant
ouvre la nature à l’agression de la recherche scientifique »[44].
C’est le déclin de l’artisanat qui conduit à
l’industrialisation puis au contrôle cybernétique. Telles sont les
trois étapes de l’histoire technologique. Elle marque la décadence
de la technè qui signifiait pour les grecs « laisser une chose
dans son être » en utilisation fonctionnelle puis en
consommation. Je concentre ici mon
attention car elle nous mènera à l’évolution culturelle
et aux technologies de
l’intelligence. Dreyfus poursuit en indiquant que c’est là une
lecture simpliste car Heidegger oscille entre l’étape technique
industrielle « sous la détermination de son époque » et
l’étape technologique en raison des « dangereuses conséquences
de la priorité » qu’il accorde « à l’activité
instrumentale de l’être-là » (p. 296) dans Sein und Zeit.
Dreyfus souligne le rôle central, à côté du concept de fonds
disponible propre à l’ère industrielle, du concept de
significabilité induite par le complexe instrumental comme « tout
finalisé mondain ». « Nous appelons significabilité la
totalité des rapports de signification. Cette significabilité
est ce qui forme la structure du monde »[45].
Le « danger suprême » apparaît aussitôt :
l’arraisonnement
qui est le dévoilement
propre à l’essence de
la technique
« de mobilisation
totale de tous les étants » vient comme hantise se fixer dans
l’arraisonnement de l’homme lui-même pris à son tour dans le réseau
des significations, ses étants les plus propres si nous nous abritons
cette fois sous l’ombre de Husserl. Malgré ses dénégations
ultérieures exposées par Dreyfus (p. 296-297), Heidegger aura ouvert
le Dasein à une compréhension technologique fondée sur la proximité :
« L’être-là manifeste une tendance essentielle à la
proximité » et au dé-loignement
qui se manifeste, au
moment où Dreyfus écrit au début des années 80’, dans les réseaux
cybernétiques, aujourd’hui dans le web. Ainsi, comme l’animal qui
trop proche de la nature ne peut la considérer comme un étant ou une
collection d’étants (souvenons-nous de notre point de départ
inspiré par la rature), ne peut ni la dévoiler, ni l’arraisonner,
le Dasein risque par une nouvelle et trop grande proximité de perdre
cela même qu’il a formé comme réseau de significations, son
monde. C’est ici qu’il faut
mobiliser une nouvelle fois la technique de l’esprit comme dévoilement
du dévoilement
, cette fois, de l’arraisonnement
des réseaux comme
circulation memétique
, comme technique de l’évolution culturelle
, qui est lui-même un mode de dévoilement de la culture : comme
machine à écrire l’esprit. De Dreyfus à Dennett, le chemin vient
d’être tracé : le dévoilement du monde technologique se réalise
en philosophie de l’esprit sous les figures de l’externalisme
culturel
, de l’évolution de l’esprit des créatures grégoriennes
qui sont ce qu’elles
font d’elles-mêmes, de la circulation memétique, renversement
complet de la physis des grecs comme nature qui advient. La compréhension
technologique de l’étant débouche ainsi sur la compréhension
ontologique de l’esprit. Le
« don » des créatures grégoriennes
Dans le modèle de
Dennett, les créatures grégoriennes
représentent le stade
technologique de la technique, expression de la machine à écrire
l’esprit, supplément à la pensée que Derrida. Dennett écrit :
« L’esprit
humain est une machine virtuelle
construite
dans un cerveau humain à partir de matériaux culturels. »[46],
ou encore : « une machine syntaxique mimant une machine sémantique. »
Indiquons brièvement comment Dennett en arrive là en retraçant
l’histoire (à la fois devenir (Geschichte),
science historique (Historie) et narration (story)) de
l’esprit comme l’émergence de différentes formes
d’esprits correspondant chronologiquement aux créatures
darwiniennes
, skinnériennes, poppériennes et grégoriennes[47].
L’évolution
des formes d’esprit
Les créatures
darwiniennes
résultent d’un
processus aveugle de mutation et de recombinaison des gènes. La forme
de l’esprit de ces créatures est un simple schéma sensible et
moteur. Celle-ci leur permet un seul type de réponse aux événements
dans leur milieu. Si la réponse de l’individu est inadaptée, il
meurt en entraînant la disparition de sa combinaison génétique. Les
créatures skinnériennes
sont les premières à bénéficier
de la plasticité phénotypique
,
une des nouveautés les plus fécondes de l'évolution.
L’organisation n’est pas fixée entièrement à la naissance
et est modifiée par l'expérience.
Par exemple, des systèmes de renforcement
(reinforcers)
favorisent les meilleures actions au détriment des mauvaises. Ces
créatures ont donc un avantage sur les créatures darwiniennes qui
est de pouvoir proposer plusieurs réponses comportementales mais
elles ont un défaut : elles peuvent être détruites si leur
choix initial est à ce point inadapté qu'il leur est fatal. Les créatures
poppériennes ont trouvé une solution encore meilleure qui est de
simuler les comportements possibles de telle manière que les actions
non adaptées soient écartées avant d'être expérimentées réellement.
Elles
possèdent une représentation interne de l'environnement dans
laquelle des essais sont réalisés sans danger, comme dans un
simulateur de vol. Ce sont les idées qui meurent à leur place. Au
sommet de la hiérarchie figurent les créatures grégoriennes
qui adaptent en plus
l’environnement à leurs besoins et utilisent des outils
exo-somatique
s comme instruments. Le langage et la symbolisation explicite sont les
instruments qui ont donné naissance aux créatures grégoriennes
conscientes que nous sommes. Au principe de la
constitution phénoménologique, le très darwinien Dennett
oppose celui de
transformation : nous sommes avant tout des transformateurs (transformers)
des matériaux génétiques que nous laisse l’évolution mais
surtout des matériaux culturels que nous ont laissés nos ancêtres.
Nous sommes pour Dennett des superprimates ou, dans un langage plus
courant, des personnes dont la conscience a été façonnée par l’évolution
pour partager des idées[48]
et être « infectée » par une multitude de symbionts culturels.
Les memes, notion empruntée à Richard Dawkins, sont
les unités de l'évolution culturelle
qui vient
après l'évolution biologique
et l'évolution phénotypique.
Les premières notes de la Cinquième symphonie de Beethoven, le
sourire énigmatique de la Joconde, le Petit Chaperon rouge, le
théorème de Pythagore ou la théorie de la relativité générale
sont des memes. La différance
, quoique plus confidentiellement, est un meme
dès lors qu’il s’est
suffisamment disséminé. Selon Dennett, les memes façonnent littéralement
la matière cérébrale en créant des microstructures particulières,
mais
conclut néanmoins que c'est seulement l'évolution culturelle qui
transforme véritablement le cerveau en un esprit (turn
a brain into a mind)[49].
Selon l’expression de Dennett, la conscience est d’abord une
machine virtuelle composée avant tout par ces memes. Ce n’est pas
seulement un relativisme culturel - l'esprit d'un Chinois né
et élevé en Chine est certes différent de l'esprit d'un Français
par l'incidence de sa culture sur la plasticité de son cerveau - mais
surtout une thèse ontologique dans le contexte élargi de cette
discussion interdisciplinaire. L’immanence de l’esprit à ce qui le constitue entièrement
conduit bien à la
transcendance du monde de l’esprit
tel
qu’il est qualifié par Husserl, Popper et même Dennett, vis à vis
du monde naturel. La
boucle est bouclée
La théorie de Dennett
nous autorise à considérer un texte comme La question de la
technique de Heidegger comme un outil de l’évolution
culturelle. Pouvons-nous écrire cette histoire comme la conquête par
l’homme de l’essence de l’esprit : son affranchissement à
l’égard de l’évolution naturelle, comme nous avons pu écrire
que Heidegger a vu dans la proximité et le dé-loignement
à la fois l’essence de
la technologie et le germe de son ultime dépassement ? C’est
bien le cas car les créatures grégoriennes
ne constituent pas tout à
fait le mot de la fin pour Dennett. Dans Freedom evolves[50],
Dennett corrige les interprétations excessives qui ont été données
de sa théorie de la conscience comme machine virtuelle
. Il tente de donner un sens précis à l’ouverture qui résulte de
cette perméabilité entre l’esprit et ses productions comme la
possibilité donnée à l’homme par un « accident » de
l’évolution d’être libre, de pouvoir maîtriser sa propre
évolution. Et le plus troublant est de constater que les faiblesses
épinglées par les critiques sont analogues à celle que Derrida déplore
chez Heidegger : ne pas parvenir à s’arracher à la tradition
chrétienne et humaniste. Selon John Gray[51],
Dennett ne se départit pas de l’idée judéo-chrétienne du caractère
unique de l’espèce humaine au sein de la nature, comme Heidegger ne
parvient pas à déchristianiser le Geist[52].
Le plus scientifique des philosophes se découvre en osant affirmer
que « la liberté humaine n’est pas une illusion mais un phénomène
objectif distinct de toutes les autres conditions biologiques que nous
trouvons dans une seule espèce, nous ». Ce caractère unique réside
dans notre capacité à « bootstrap ourselves into freedom ».
Ce qui n’est pas scientifique dans cette affirmation est
l’exception elle-même. Mais Dennett reste pleinement cohérent avec
lui-même car il ne fait qu’animer, booster le processus que
ce phénomène accidentel déclenche. La langue anglaise, avec le mot
« boostrap » que l’on rencontre aussi en physique des
particules nous installe dans un climat d’auto-génération ou de
liaison
généralisée[53]
qui n’est pas si loin du carré linguistique dans lequel Derrida
tente de rassembler sa propre pensée (De l’esprit, p.
93-94). L’ingénieur philosophe et le « berger de l’être »
confirment ainsi (au moins) le caractère circulaire de la question de
l’esprit qui doit au stade que nous avons atteint se nourrir
d’elle-même et donc approfondir les énigmes qu’il a posées au
cours de sa courte « existence ». « Le retour du
retour
» que j’ai murmuré après la discussion portant sur le
concept de retour que Derrida se garde de flanquer de tout déterminant
(en particulier « éternel »), la réponse qui tremble à
sa mort que la différance
devait engendrer son
contre-meme
: l’indifférance, nourrit sa simplicité de l’échange
entre les deux traditions philosophiques que j’ai incarné en
Derrida et Dennett. Ce parcours du dévoilement
parallèle au parcours de l’arraisonnement de la nature par la
technique, de l’esprit par la technique et ensuite par la
technologie des réseaux, peut ainsi être décrit comme
arraisonnement de l’arraisonnement ou, de manière encore équivalente,
comme dévoilement du dévoilement. Cette mise en séries, à la manière
de Deleuze, nous donne au moins une petite idée de l’essence de
l’esprit, mieux un faisceau d’équivalences que nous allons
utiliser selon les besoins. Si nous exploitons l’idée séminale
qu’un arraisonnement
a toujours pour
contrepartie un dévoilement, cette essence peut être écrite comme
arraisonnement de l’essence de la technique, produisant, par différanciation
, une nouvelle ère de la technique, plus consciente, moins agressive
peut-être, qui nous ramène à sa fonction première de pro-duction (poiesis).
Nous associerons cette
essence, selon la tradition à laquelle nous appartenons, aux créatures
grégoriennes
, au Dasein, au Surhomme, à l’homme à la merci de sa différance
: la volonté de soi à soi, le retour éternel
à soi-même comme
promesse contre l’évolution, promesse au contenu indécidable,
histoire que nous nous racontons, etc. La boucle est bouclée :
le principe de la circulation memétique
renvoie à l’équivalence
indécidable du don comme don et comme poison, différence et différance
, indissociable de l’idée d’un don qui s’endette (Éperons,
p. 100) où chaque différence devra rendre des comptes (je pense à
nouveau à la signification donnée par Gödel
aux théorèmes
d’incomplétude : le prix à payer pour la non-contradiction).
Il semble fatal que, dans n’importe quelle tradition spirituelle, la
question de l’esprit soit en premier lieu le procès de la
propriation
où tout compte de résultat
doit être pris dualement comme une dette. Démasquer, d’un danger
faire un atout et d’une faiblesse une arme, sont les équivalents au
quotidien de ces formules tapées à la machine à écrire l’esprit.
Si nous voulons terminer
sur une note de synthèse plus rassurante, nous pouvons déceler, dans
notre économie conceptuelle ainsi élargie, un lieu où se précipitent
en « série » les prédicats secondaires ou dérivés de
Geist énumérés par Derrida : la conscience, l’âme
, l’animal rationnel, le sujet et la personne[54].
C’est, en suivant en parallèle Kant, la volonté réfléchissante
, héautonome, qui à la différence de la volonté déterminante (je
veux que ceci soit cela) ne légifère que sur soi[55]
et chaque fois différamment. Nous pouvons même admettre, dans
la logique des « truismes fabuleux » (De l’esprit,
p. 90) que ces produits
dérivés soient issus
du mot Gheis : être soulevé, être transporté hors de
soi, comme une flamme. Mais nous avons poussé cette « manière
évolutionniste » beaucoup plus en amont que le haut allemand ou
le grec. Les interdits de Heidegger : l’esprit n’est pas ceci
ou cela, ainsi que sa méditation sur d’autres possibles du Dasein
sont encore des signes[56]
d’une pensée d’ouverture à l’évolution de l’esprit. Je peux
ainsi annexer la pensée de Heidegger aux sciences de l’esprit, dans
leur partie la plus réflexive, c'est à dire réfléchissante, au
sens où elle se tient au plus près de la constitution actuelle de
l’esprit, certainement dans le creuset de l’écriture. Le
dévoilement
du
naturalisme : l’indifférence à la question de l’esprit et
de l’éthique
J’en
viens à la seconde question initiale
posée par cette
lecture : ne faut-il pas soumettre la pensée philosophique
aussi à la question ? Je prendrai un exemple
de Derrida pour compléter le thème de ce chapitre, la question
de l’échange indécidable
ou
de l’indifférance, et le parcours narratif que j’ai imaginé
en lisant De l’esprit. Il s’agit cette fois, via Derrida,
d’entreprendre le dévoilement
du
naturalisme. Les
quelques indications de Derrida à propos de la « manière évolutionniste »,
dans l’horizon du programme de l’humanisme
(p.
69), sont révélatrices d’un état d’esprit hostile. Mais nous
pouvons exploiter les embarras philosophiques tournant autour de thèses
comme « L’animal n’a pas de monde » pour nous
interroger sur la naïveté ou la perversion de l’argumentation et
penser que trop peu d’actes de l’esprit sont encore posés de
cette manière. A bien y réfléchir, suivre la suggestion de
Heidegger de raturer le mot « roche » lorsque nous écrivons
que le lézard est étendu sur la roche (parce que le lézard est
indifférent à ce que nous visons et nommons à travers le mot
« roche ») pour montrer que l’animal est « pauvre
en monde » donc pauvre en esprit ou « n’est pas
dans le monde de l’humain » sur tel ou tel mode (p. 70),
revient à raturer le discours scientifique en lui rendant la vie
impossible et, fait beaucoup plus grave, à « oublier »
qu’un mot n’est qu’un mot (cet oubli doit avoir un sens très
profond) et qu’un énoncé est d’abord un acte de communication
au
cours duquel est échangé un cadre référentiel nécessaire pour
donner une signification aux intentions qui sont à l’origine de
l’énonciation[57].
Car
il faudrait aussi raturer la forme verbale « est étendu »
(le lézard est sans doute indifférent à toute attitude de son corps
même s’il y est sensible) puis nous interroger s’il ne faut pas
inventer un procédé scriptural pour signifier que le lézard a peut-être
un accès à son être que nous ignorons, en suivant le fil de la
question classique en philosophie de l’esprit et rendue célèbre
par Thomas Nagel dans son article What is it like to be a bat ?
[58].
Ce procédé absurde qui multiplie les mondes et divise celui des
locuteurs consisterait, par exemple, dans l’esprit de la théorie
des Speech Acts, à introduire de nouveaux opérateurs :
les sujets des assertions et la force illocutoire
de
leurs actes puis à les raturer selon l’indice d’accès à l’être
que l’auteur leur attribue dans ce contexte. Je laisse à chacun le
soin, comme exercice, de raturer les uns et les autres selon que j’écrive :
je asserte que Heidegger / Derrida / Nagel
/ Quine / le
chat de Karin Gundersen[59]
voit / affirme qu’un lézard est étendu sur la roche.
L’anomalie saute aux yeux et nous l’isolons facilement en
mobilisant la distinction entre les verbes extensionnels comme
« voir » et intensionnels comme « affirmer »
indépendamment du problème résiduel de l’usage d’attitudes
propositionnelles pour décrire les objets de verbes extensionnels[60]. L’appareil
critique suggéré par la rature nous permet sans doute de rester sur
nos gardes vis-à-vis du travail métaphorique d’une langue et de
ses substitutions incessantes, mais il ne signale pas la véritable
innovation de la pensée scientifique mûre qui est une mise entre
parenthèses, une réduction de l’ontologie dont la signification
est la conscience de l’indifférence éthique de ses résultats. Il
n’y a aucune implication éthique ou anthropologique dans l’idée
que l’animal aurait ou n’aurait pas de monde et nous pouvons
comprendre la répulsion positiviste à l’égard de formules comme
« la pensée pense » ou « la parole parle »
qui semble annexer dans la prédication, l’acte décisif du langage,
ce qui appartient au monde en dehors de toute expression. Le travail
scientifique porte davantage sur les relations que sur la valeur
qu’il faut donner aux expressions référentielles formatrices de
mondes comme « roche ». C’est une vision
monolithique de la science que Heidegger vise à raison mais sans
parvenir à en tirer cette conséquence. Steven Pinker, par exemple,
attaque avec virulence le « modèle des sciences sociales
standard » qui, en caricaturant le darwinisme (
l’inné
égale
la droite conservatrice, égale le mal, etc.) et la pensée
scientifique en général, a pu justifier le goulag, les Khmers rouges
ou la répression en Chine au prétexte que « les idées
dissidentes ne sont pas le reflet de l’activité d’esprits
rationnels arrivés à des conclusions différentes, mais des produits
culturels arbitraires » que l’on peut éradiquer par la rééducation,
selon des méthodes scientifiques appropriées. Pour prendre un
exemple très concret, la décision d’avoir ou non des enfants n’a
rien à voir sur le plan éthique
avec l’existence ou non
d’un gène de l’homosexualité.[61]
Dans
le contexte de cet essai, la rature trahit un préjugé voisin à l’égard
du discours scientifique et contribue à l’exclure de la question de
l’humanisme
parce
qu’elle est un signe d’assertion inutile qui brouille cette indifférence.
Il y a dans la langue orale une sagesse que l’écriture est venue
troubler. Cette formule ouvre une mise en abyme de la question de
l’esprit que je ne peux thématiser ici, c’est l’idée que l’écriture
sature la question de l’esprit[62].
Derrida ne s’y trompe pas, ne nous trompe pas : ce jeu
scriptural est encore la manifestation de notre volonté d’ordre
ontologique mais il n’exhibe ici que les embarras de tout
discours idéologique qui veut singer la science. L’humanisme est
structuré par des doubles contraintes qui exigent d’un côté
la prise en compte du darwinisme
comme
« évaluation », fût-il mal compris par Derrida lorsque
nous lisons son commentaire : « En
parlant de téléologie, je ne prête pas à Heidegger le concept de
progrès, conçu à la manière évolutionniste [ad : sans
guillemets], d’une longue marche qui aurait orienté la vie animale
vers le monde humain sur une échelle des êtres. » (Jacques
Derrida, De l’esprit, p. 69) Dennett répète que
l’évaluation de la pensée darwinienne est son absence radicale
d’évaluation qui en fait l’essence : « L’évolution est
un processus algorithmique
, sans âme
(mindless),
sans but. »[63].
Derrida, encore empêtré dans ses questions (« Peut-on
transformer ce programme ? Je ne le sais pas. », p. 69), ne
peut que balayer courageusement devant sa porte en déconstruisant
les terrifiants mécanismes de tout programme scientifico-idéologico-téléologico-humaniste.
Cette confusion de notre temps, ce corollaire dissimulé
de
« la crise de l’esprit européen » incapable
de franchir ce pas montrent à mon sens qu’il faut laisser résonner
la pensée scientifique sans ratures comme le font par exemple Ricœur
dans son débat avec Jean-Pierre Changeux ou Merleau-Ponty, sans
complaisance, pour habiter le cercle de la pensée philosophique. Déconstruire
le naturalisme n’est donc pas seulement mettre en évidence une
axiologie
ou
une idéologie que ses partisans ont pu défendre mais aussi les
artifices que la pensée philosophique a pu leur opposer et, surtout,
articuler ces échanges d’armes sur l’idée d’indifférence
/ indifférance de l’esprit qui rend tout cela possible. Les
deux raisons d’entamer ce parcours narratif étaient donc nouées :
le parcours du dévoilement
de
l’esprit et de la technique initiés par Heidegger et celui du
naturalisme que je prête à Dennett (son absence d’implications idéologiques
et éthiques lorsqu’il est bien éclairé) a pour condition que
l’esprit puisse afficher son indifférance quand il le veut
et assumer la contamination de l’écriture quand il le veut aussi. De
l’esprit est donc à la source et à l’embouchure de ce
parcours et je peux avancer que le point nodal que je vise, en lui
empruntant sa méthode, doit relever du « rassemblement
» (Versammlung)
des régions de la pensée, malgré les paradoxes que suscitent toutes
ces divisons entre penseurs. Dans un entretien intitulé « Une
folie doit veiller sur la pensée », Derrida ouvre une
nouvelle mise en abyme en se divisant à son tour : « Du
vieux concept d’œuvre je serais tenté de retenir la valeur de
singularité et non celle d’identité à soi ou de rassemblement.
S’il y a quelque chose qui se répète en moi de façon
obsessionnelle, c’est ce paradoxe : il y a de la singularité
mais ça ne rassemble pas, ça consiste à ne pas rassembler. »[64]
Je
peux, à ce moment du parcours, expliciter un peu la méthode :
Non pas tant pratiquer les incisions et les greffes que les
contaminations assumées et les souscriptions provisoires ; élaborer,
dans le champ interdisciplinaire, une grille d’écriture qui
mette en chantier et en raisonance
de
nouvelles singularités. Ecrire
plus fort, plus haut
Peut-on écrire plus haut
que Derrida ? La différance
est l’évidence de la
pensée du XXe siècle la mieux gardée car il l’a conçue
pour ne pas tomber sous le regard, comme La lettre volée. Nous
ne faisons l’expérience que des écarts et nous ne pouvons jamais arrêter
directement sous le regard une différence entre deux manifestations
de la différance. Nous la posons à l’intérieur d’un système
d’oppositions ou nous la construisons formellement, c’est tout.
Mais, elle impose paradoxalement son rassemblement
dès que nous la mettons
en mouvement et l’appliquons ici à la question de la technique
de l’esprit, à la
signification de l’incomplétude des formalismes ou de l’axiome du
choix, ou encore au dévoilement
de l’essence du
naturalisme et ailleurs à la théorie des Speech acts[65].
A celui qui tenterait d’écrire plus
haut que Derrida, on lui reprochera de « parler d’un peu haut »[66],
car pas assez haut, s’il ne s’abandonne pas entièrement au
domaine qu’il investit, s’il ne se résout pas à écrire sur du
papier machine estampillé Limited Ink[67]
et lorgne encore ailleurs et nulle part. Ignorons ce reproche et déplaçons
notre point nodal cette fois entre Husserl et Merleau-Ponty. Suivons
le chemin de pensée de Merleau-Ponty que nous montre Lefort
juché Sur une colonne absente : scruter dans
l’entreprise de Husserl ce qui la distingue de la nouvelle
philosophie de la conscience qu’elle croyait être, montrer que
l’impensé de Husserl se meut dans l’échange à la surface d’un
monde partagé. Montrons ensuite que cet impensé inclut la
dialectique du don et que Merleau-Ponty glisse vers son expression.
Le monde en partage
Lefort
énumère quelques indices
pour ne pas nous perdre : « Il fallait cette tentative
insensée de tout soumettre aux bienséances de la conscience (…)
pour révéler tout le reste »[68].
Il fallait l’impossibilité de la réduction complète pour en tirer
« le plus grand enseignement » (Lefort, p. 25). Il fallait
son ambition d’égaler « la réflexion à la vie irréfléchie
de la conscience » au moyen de la réduction eidétique (p. 26)
pour comprendre que « le problème de l’oeuvre et le problème
du monde ne sont plus formulables à part, que « l’un et
l’autre s’échangent » (p. 17). Davantage, observé avec les
lunettes de Heidegger que j’ai sur nez cette fois, Husserl nous
conduit lui aussi, par son ambition de construire une science eidétique
de l’esprit, au dé-loignement
qui caractérise
l’essence de la technologie de l’esprit. Ainsi, la tentative de
Husserl, en minant toute nouvelle philosophie de la conscience,
participe au questionnement philosophique qui n’est pas tant remise
en question que mise en ordre dirigée par la question du moment,
n’est pas tant opérateur d’interrogation pointant derrière une
assertion que l’expression d’une nécessité nouvelle :
rendre à chacun l’impensé qui est « bel et bien à lui »[69],
qui lui appartient de droit philosophique. Comment accepter un tel
point nodal qui attribue à Husserl ce qu’il ne pouvait pas nous léguer ?
La solution de Merleau-Ponty saute au yeux dans le dernier indice :
le chemin est possible parce que nous partageons le même monde et que
tout chemin ne peut être tracé que sur lui. Le problème de l’œuvre
commune n’est plus qu’un problème de chemin dans un monde déjà
donné[70].
Nous n’échangeons que ce que nous avons déjà en partage et au
mieux le disciple ne peut voler que ce que le maître consent. Il
suffit de lire Lefort
à travers la dernière
question
, celle que Derrida formule à l’occasion (de sa lecture) De
l’esprit comme on parle du dernier film d’un réalisateur
connu[71] :
Husserl, Merleau-Ponty qui le lit et Lefort qui les lit, rendent
manifeste la structure du don comme échange indécidable
. Husserl « ne donne que dans la mesure où il accueille »
(p. 17). Il accueille ses excès, les tourmente et nous
tourmente. Nous voyons désormais
tranquillement les paradoxes de la phénoménologie : la réflexion
irréfléchie, la réduction non réduite et la conscience consciente
de la transcendance[72],
comme un aspect dynamique du questionnement philosophique, du retour
du retour
. Il en va de même des prétentions des positivismes
qui visent ou
l’intuition ou le survol de l’être, et des voies logiques qui se
ferment à la question de l’esprit. Tous sont inscrits dans la véritable
pensée qui est celle de l’appel et du don. Celle qui n’ignore
plus « notre inhérence au monde » (Lefort
, p. 26), qui brouille nos catégories de l’originaire, de l’avant
et de l’après. Celui qui demande et celui qui donne ne sont pas
dans un rapport temporel positif, l’un n’est pas en avance parce
qu’il demande et l’autre parce qu’il possède. Ils forment un
complexe qui est « dans tous les sens du terme en avance sur
nous, à la fois en arrière et en avant du point où nous nous
tenons, déjà proféré ou déjà proférant. » (Lefort, p. 28) Tous les noms que nous
donnons à ce complexe ne reflètent jamais que le chemin de pensée
de leurs inventeurs : « l’Être des lointains »
(Heidegger), « l’Être vu à travers le bougé du temps »
(Merleau-Ponty) ou tout simplement la Nature « d’où nous
avons surgi »[73].
Ou encore, si nous voulions encore ouvrir un nouveau chemin pour nous
rassurer davantage, l’« accueil
fait aux appels fondamentaux » et « la réponse qui leur
est donnée » (Lyotard
)[74].
Lefort
écrit (p. 28). « Nul
chemin ne conduit à l’immédiat ou ne ramène à l’origine ».
Dans l’élan de cette rhétorique, il faudrait ajouter :
« puisqu’il chemine sur l’immédiat et sur l’origine ».
Le monde partagé par la dialectique du don
Comment écrire plus fort
que Derrida quand celui-ci fixe fermement ce que Lefort
ne rapporte que lâchement
de Merleau-Ponty : le questionnement philosophique trouve son
expression la plus aboutie dans la dialectique du don. Merleau-Ponty
ne l’a pas atteinte là où Lefort croit la trouver, au
moment où « elle s’éprouve elle-même », « où
apparaît en elle une question relative au sens de l’interrogation »
(Lefort, p. 20). Derrida franchit le pas
supplémentaire. Il enjambe la question de la question et l’écrit :
l’échange est indécidable, alors que Husserl, Merleau-Ponty et
Heidegger le rendent seulement prégnant, parce qu’ils cherchent
encore une issue et pensent en termes de médiation avec le monde,
celle du corps propre comme touchant-touché ou celle du Dasein,
« l’être-au-monde » (sans ratures et avec des tirets
entre chaque terme)
. La pensée philosophique la plus haute du moment ne s’enferme plus
dans le cercle du monde pour passer et repasser par les mêmes
positions et finir par écrire, ne voyant plus qu’elle-même,
que « La pensée pense » ou « La parole parle »
mais celle qui enjambe ces truismes et fait voir l’écart qui
subsiste entre leurs graphies : l’indécision des blancs que
l’écrivain maintient comme sa réserve à l’égard de toute
ivresse des profondeurs ou des appels inouïs. Derrida rompt aussi avec
la rupture qui pour Merleau-Ponty symbolise le plus grand enseignement
de la réduction. S’il faut rompre avec notre familiarité avec le
monde pour apprendre « le jaillissement immotivé du monde »
ou que « la transcendance doit garder un sens au regard de la
conscience réduite »[75],
il faut, en même temps, rompre avec l’idée d’inhérence ou d’échange
de la pensée et du monde en la faisant cohabiter avec cette autre idée
de Wittgenstein : « Le sens du monde doit se trouver
en dehors du monde »[76].
Nous pouvons sans perte penser dans l’autre cercle, celui des jeux
de langage et des échanges symboliques et déraper de manière contrôlée
vers l’idée que quelque chose pense à notre place, qu’il existe
une machine à écrire l’esprit, que les mots ont leur vie entre
eux, à notre insu. Merleau-Ponty lui-même glisse vers Derrida et
Dennett lorsqu’il écrit calmement que « la liaison latérale
du signe au signe (est) fondement d’un rapport final du signe au
sens »[77].
La parole d’avant,
confondue dans l’appel du monde, serait ainsi étouffée par un
bruit général dont nous ne pouvons pas donner d’explication et le
romancier ne peut qu’évoquer les temps anciens où les mots
s’affichaient au grand jour ou tenter de les reconnaître sous le
masque qu’ils arborent désormais sur la place publique. « Entre tes
semblables et toi les relations devenaient difficiles, car leurs
paroles variaient souvent, signifiaient un jour telle chose et le
lendemain telle autre. Les mots les plus anciens des hommes se
perdaient l'un après l'autre, gagnaient la montagne et se terraient
dans des grottes obscures comme des voleurs, certains préféraient
sortir dans les rues ou sur les places des villes, ils changeaient de
vie et personne ne pouvait plus les reconnaître. » (Aris
Fakinos, L'aïeul, 1985, p. 147) Fait plus grave, sa
capacité de créer est suspendue si, dans la même dialectique du
don, nous ne savons pas si nous parlons ou si le sens « descend en
nous », si « à travers lui, ce ne sont pas d’eux-mêmes
les mots qui s’assemblent en phrases »[78].
Ainsi la significabilité et les complexes instrumentaux, comme le
redoutait Dreyfus en lisant Heidegger, peuvent-ils encore avoir raison
de nous, en nous avalant dans un dé-loignement
à l’échelle mondiale,
le web, Unlimited ink…
« Ce n’est pas
nous qui avons le langage, c’est le langage qui nous a ».
Paraphrase terminale de Lefort
[79].
Terminus… La
matière de la conscience :
l’échange décidable
… et tête de ligne dans
l’autre sens. Plutôt que chercher le moyen terme entre la
conscience et le monde, la chair, l’entre-deux
, refoulons l’opposition dans le métalangage que nous partageons.
Canalisons la force de ce préjugé comme substrat des métaphores inévitables
de notre tradition culturelle. Revenons à notre matière, celle de la
conscience, et à notre nouvelle conscience
, celle de la matière. Préparons-nous à laisser
de côté la « machine à écrire » l’esprit, troisième
forme du positivisme
: l’écriture de l’être, en appréciant une dernière fois
sa force dans l’exercice auquel se livre Lefort
pour penser la pensée. « Si la pensée
pense la vision, c’est que la vision l’habite, que la pensée qui
force sa limite ne s’en délivre pas, qu’elle-même déploie un
paysage, fait l’épreuve d’un sol, se disperse et se rejoint, se
rencontre, connaît surface, profondeur et direction ; c’est
que le pensable, suivant son mode propre, a spatialité, quasi-matérialité,
comme le visible. » (Claude Lefort
, Sur une colonne absente, Gallimard les essais, 1978, p. 126) Voici Lefort
empruntant à la
psychologie de la Gestalt
et aux sciences
cognitives, voici la théorie de la vision de David Marr
[80]
préfigurée dans le discours philosophique le plus sérieux. Voici la
pensée rendue à l’organisation de la matière et, en conséquence,
battu en brèche l’argument que la science ne peut pas « porter
à la connaissance les propriétés qui rendent le corps incomparable
à la machine » ou, ici, la pensée incomparable au corps. A
trop nous fier à l’argument, nous finirons par penser, comme la
science que nous fantasmons, en termes d’instrumentation et
d’arraisonnement
. Comme c’est le cas à l’égard de Husserl, de Heidegger et de
Derrida, particulièrement dans la duplicité de ses actes de langages
pour mettre à l’épreuve la théorie des Speech Acts, la
science « instruit », « fait lire » dans sa
« folie d’un langage où tout soit dit » « la
passion incessante de transgresser ce qu’il est permis de dire »
(Lefort, p. 119-120). Lorsque la métaphysique
que revisite Merleau-Ponty fait du corps « l’objet de sa dénégation »,
la pensée positive lui donne un statut d’objet de science (Lefort
, p. 120). Lorsque la phénoménologie le récupère, la science le
destitue en simple réalisation d’un algorithme. Lorsque la physique
entreprend de modéliser les systèmes irréversibles, elle revendique
son étude comme exception au principe d’entropie[81].
Et mêmes les mathématiques s’emparent de la métaphore du corps
pour comprendre leur incomplétude. Etc. Si Merleau-Ponty voit la
faille de sa Phénoménologie de la perception dans le maintien
de l’opposition de la conscience et de l’objet, c’est parce
qu’il prend le temps de voir la philosophie depuis la science et la
psychologie depuis son fond(s) métaphysique[82].
L’illusion d’un cogito pré-réflexif tacite ou d’un esprit brut
et, de l’autre côté, de
l’esprit complet éclate dans l’effort de la connaissance plurilatérale
où toute vanité de
rompre avec la métaphysique ou avec la science a été apaisée. Lisant Merleau-Ponty dans
Lefort
, je glisse sur Derrida. Lisant Derrida, je glisse sur moi-même pour
lire dans Merleau-Ponty et dans les formulations, répétées par
Lefort, de sa dette à l’égard de Husserl, l’annonce de ma
question : ce n’est plus la pulsation de la conscience
constituante[83]
mais, en décalant le propos, la pulsation de la répétition et des
différences
, celle d’un échange cette fois décidable entre matière et
esprit, qui fait que la matière de l’esprit prend un sens, tant
cette pulsation montre que la matière lui est docile ou silencieuse
(Ricœur), qu’elle est, sans lui, une « complexité sans
signification
» (Atlan)[84].
Faut-il dire davantage
pour réfuter ce matérialisme
? Retourner le second principe de thermodynamique ?
Pratiquer l’indifférance ? En paraphrasant encore Lefort
, le corps, pas plus que la conscience, n’a le privilège de donner
un accès à l’originaire. « Partir du sensible, écrit-il,
est pour Merleau-Ponty faire droit à la nécessité d’un
commencement, pour connaître l’épreuve de son effacement »
(p. 130). Merleau-Ponty, croisant tardivement le chemin de Heidegger
à l’heure de la question de la technique, de la techno-science, de
la cybernétique
et du goulag, engage l’épreuve
de l’écriture comme prise en main de la question de l’esprit. Identité narrative et signature
« La partie de mon
cerveau / le moment de mon esprit qui écrit est en avance »
ai-je écrit en commençant ce chapitre. L’expression est-elle indécidable ?
Si la pensée et la parole reprennent à tout moment l’initiative,
c’est encore, le plus souvent via l’écriture en biffant ce
qui les a précédé, dans l’élan indéterminé du coup de l’écriture,
comme espacement
, qui apparaît ainsi comme une condition non négociable. Est-elle la
conséquence du fait anthropologique du don que Derrida aurait
simplement remis à jour en le plaçant dans le sillage de l’évolution
culturelle
? La question de l’avance de la conscience scripturale serait
alors liée à la logique du coup de don (je t’écris, tu me réponds,
je te réponds…) selon laquelle aucune pensée n’est capable de la
poser véritablement car elle y est inscrite[85].
Ou, a contrario, est-elle,
en prolongeant la suggestion de Ricœur, un effet pervers d’une théorie
saturée qui a surchargé l’écriture de ce qui a son lieu propre
dans le discours en général et son instrument, le récit, en
transformant le jeu souple des tensions et des connexions sémantiques
qu’il coordonne entre tous les niveaux du langage et de la réalité
en questions sémiologiques dures sur l’identité et la différence[86] ?
« Il [Le récit]
est l'instrument linguistique qui contribue à coordonner le temps
cosmique, celui des changements naturels, et le temps psychologique,
celui de la mémoire et de l'oubli. Les structures du récit
inscrivent en effet le temps psychologique vécu dans les rythmes du
changement physique à la faveur d'instruments de mesure tels que
l'horloge et le calendrier. C'est principalement à l'échelle de
l'histoire, celle que les historiens écrivent, que ces grands
connecteurs entre temps de la nature et temps de la culture exercent
leur fonction de liaison
entre les mots et les
choses, entre les humains et les puissances cosmiques; le récit est
le grand échangeur de sens qui opère entre tous les niveaux de la réalité.
Et il est œuvre de langage, exploit d'innovation sémantique. »
(Paul Ricœur, Synthèse panoramique, The International Balzan
Foundation, 1997) Ricœur, dans La métaphore
vive suspectait déjà l’auteur de La mythologie blanche[87]
de « fomenter bien d’autres manœuvres subversives ».
Le champ critique y était partagé entre deux conceptions de la métaphore :
comme tension référentielle - « La métaphore est le processus
rhétorique par lequel le discours libère le pouvoir que certaines
fictions comportent de redécrire la réalité »
[88]
- et comme substitution poétique. Il serait aussi partagé entre deux
conceptions de l’espacement
, celui qui nourrit le récit et de ce fait notre rapport à la réalité
et l’espacement sémiologique que Ricœur prête à Derrida[89],
celui qui nous coupe d’elle. Ricœur n’ignore pas les propriétés
nouvelles, différentielles, de l’écriture dans l’économie du
discours[90]
mais il entend, à mon sens, nous mettre en garde contre le phénomène
de saturation de l’écriture. Exacerbée en différance
, celle-ci met en scène et dramatise l’entropie du langage[91]
brisant la temporalisation
du discours dans le récit
en temporisation
, en prises d’écart irréversibles à l’égard de la visée référentielle
de tout discours depuis
l’apparition du langage[92]. Cependant, Ricœur porte
un jugement déroutant sur son brillant collègue qui s’inscrit dans
la logique de notre parcours narratif : « La
déconstruction
, pour lui, c'est briser le
sceau de la fermeture pour atteindre la couche profonde, (…) je ne
sais pas s'il me désavouerait ou non là dessus, c'est mon interprétation
-, il s'agit de retrouver la force originelle de certains mots
fondamentaux, comme chez les grands poètes, Hölderlin par exemple.
Retrouver les maîtres mots
. (Entretien
avec le philosophe Paul Ricœur, sur l'Europe, la science et Dieu,
Le Magazine littéraire, 1997) Mots d’une langue morte
qui n’a pas eu d’écriture, tapis dans les grottes ou déguisés
parmi nous ? Mots d’une langue à écrire avec les poètes et
les scientifiques ? Je ne sais pas. Je donnerai en tout cas le mot de
la fin à Ricœur dans ce chapitre pour me rassurer en posant, dans ce
sillage inattendu, cette contre-allée du chemin de Derrida, qu’un
maître mot de l’esprit moderne, l’esprit qui s’écrit, est
rassemblement
dans une méditation sur
la condition de l’écriture, celle qui a servi tous les
arraisonnements et tous leurs dévoilements, oscillation entre la
promesse de l’identité narrative et la signature que l’écriture
veut lui arracher. Ce « rassemblement », énigmatique,
paradoxal avec insistance[93],
mais prégnant pour Derrida[94],
est aussi pour moi un appel du large pour reprendre l’aventure de
l’esprit en laissant derrière moi les identités régionales
d’une certaine forme de pensée académique. A présent, laissons à
Merleau-Ponty, Derrida, Dennett, Ricœur et tous ceux qui sont pris
dans ce noeud, le soin de
la raisonance
pour mener cet essai de
son début à sa fin. Laissons-nous arraisonner par la première
question
, celle de l’échange indécidable
entre le naturalisme et
le transcendantalisme
. [1]
L’époque critique de l’écriture, chapitre 2 : Le
rassemblement et l’indifférence, section Le
rassemblement comme questionnement radical et pathos de l’impensé ;
chapitre 8 : La machine à écrire l’esprit. [2] Gilles Deleuze, Différence et répétition, PUF Epiméthée, 1968, p. 370. [3] Jacques Derrida, De l’esprit, Heidegger et la question, dans Jacques Derrida, Heidegger et la question, De l’esprit et autres essais, Flammarion, Champs, 1987. Utilisant l’appareil de notes ajouté « après coup », je cite le texte publié après la conférence du 14 mars 1987 qui porte le même titre. Ici, une longue note serait déjà nécessaire pour exprimer ma dette pour lui et ma crainte de n’être qu’un pauvre répétiteur de son style flamboyant : « Je parlerai du revenant, de la flamme et des cendres. », premiers mots de l’avertissement et de la conférence… Dix minutes, au moment où j’écris ces mots (dimanche 10 octobre 2004, huit heures dix), que je sais que Jacques Derrida a rejoint son colloque fabuleux. [4] Le terme « indécidable » joue un rôle important dans la géographie conceptuelle de cet essai. En logique mathématique, l’indécidabilité est la propriété d’une théorie dans laquelle il n’existe pas de procédé effectif (fini) permettant de décider, pour toute formule, si elle est ou non démontrable dans cette théorie. Le calcul des prédicats, par exemple, est indécidable. Mais cette propriété d’indécidabilité peut être démontrée. Par son caractère purement technique, elle n’a pas de conséquences philosophiques sur les limites de l’esprit humain. [5]
L’époque critique de l’écriture. [6] Le syntagme « L’amour de Pierre » s’interprète selon le premier et le deuxième usage : l’amour qu’il ressent pour sa femme ou celui qu’elle lui porte. Le troisième s’applique aux choses qu’on ne peut compter, dans l’expression « boire du vin » ou aux noms abstraits : « jouer du Mozart ». L’amour de l’amour est un exemple de l’usage récursif. [7] Paul Ricœur, Temps et récit, 3. Le temps raconté, Points Seuil, 1985, p. 159. [8] Allusion au texte de Gérard Granel écrit à l’occasion d’un autre colloque moins fabuleux, celui de Nice en 1992 (La phénoménologie décapitée , dans L’intentionnalité en question, 1995). Voir dans cet essai, chapitre 2, section La phénoménologie décapitée. [9] Selon certains auteurs comme Randall White (Les archives du paléolithique, La Recherche, spécial La mémoire, 1994, p.747) , l'histoire de l'hominisation se confond avec celle des outils et de la langue, ces deux grandes formes culturelles progressant de pair (André Leroi-Gourhan , Le geste et la parole, Albin Michel, 1964). L’écriture est issue du développement des outils symboliques fixant l’importance des objets dans une société donnée (gravures, sculptures, parures). [10] Jacques Derrida, De l’esprit, p. 15. [11] Martin Heidegger, Die Sprache in Gedicht, Eine Eröterung von Georg Trakls Gedicht, 1953, (traduit dans Acheminement vers la parole, Gallimard, 1976, J. Beaufret, W. Brokmeyer, F. Bédier, p. 39 et suivante, cité par Derrida, De l’esprit, p. 123-124) [12] La question de la spiritualité de la langue allemande donne lieu aux pages les plus décalées de De l’esprit (86-91) que je dois au moins mentionner pour lever tout doute sur l’allégeance de Derrida à l’égard de Heidegger : Cette question « appelle, selon l’humeur, les considérations les plus sérieuses et les plus amusées ». Entre parenthèses : « (C’est cela que j’aime chez Heidegger. Quand je pense à lui, quand je le lis, je suis sensible à ces deux vibrations à la fois. C’est toujours terriblement dangereux et follement drôle, sûrement grave et un peu comique.) » (p. 86) [13] Qui sont ces lecteurs ? Le saurons-nous jamais ? Puis-je insérer une note en bas de page dans une citation ? [14] Gödel , Pour la science, série Les génies de la science, Août/novembre 2004, p.73-74. Cette interprétation est mettre en relation avec la critique de la critique des philosophes du concept (Cavaillès) à l’égard de la phénoménologie transcendantale (voir le chapitre 3 de cet essai, section Les philosophies du concept) [15] Derrida, De l’esprit, p. 142. [16] Derrida cite le texte de Heidegger, Qui est le Zarathrousta de Nietzsche ? à la page 52 dans un commentaire sur l’esprit de vengeance. [17] Derrida, De l’esprit, p. 99. [18] Non pas au sens où le penseur s’appuie sur la pensée des autres mais, en sens inverse, où la pensée pense le penseur autant qu’il ne la pense. [19] Il faudrait, dans l’élan interdisciplinaire, reprendre la question de la positivité de la grammatologie . (Jacques Derrida, De la grammatologie, chapitre 3 : De la grammatologie comme science positive, Editions de Minuit, 1967, p. 109-142) [20] Martin Heidegger, Qui est le Zarathrousta de Nietzsche ? , in Essais et conférences, tel Gallimard, 1958, p. 139. [21] Je fais allusion au roman métaphysique de Ernst Jünger Sur les falaises de marbre (1932), L’imaginaire, Gallimard, 1942. « Les décombres des murs et des poutrages jonchaient les rues, et partout alentour des cadavres d’assassinés gisaient dans les ruines laissées par l’incendie. Nous apercevions de sombres silhouettes à travers la fumée refroidie, et cependant une nouvelle confiance nous animait. Tel est le conseil de l’aube ; et le seul retour de la lumière après cette longue nuit nous semblait déjà merveilleux. » [22] La pensée métaphysique, écrit Derrida (De l’esprit, p. 79), est aussi une pensée qui ne s’arrête pas aux contradictions de l’entendement. [23] Jacques Derrida, Éperons, Les styles de Nietzsche, Champs Flammarion, 1978, p. 97-98. Comme la femme qui se donne pour mieux s’assurer la maîtrise de l’homme (Éperons, p. 90), la piété (féminine) de la pensée derridienne est le moyen d’habiter ce lieu en se gardant de nommer ses intentions et sa méthode, ce qui la trahirait. [24] Jacques Derrida, De la grammatologie , Editions de Minuit, 1967, p. 32. [25] Jacques Derrida, De l’esprit, p. 24 et 20. [26] Voir Jacques Derrida, La vérité blessante, entretien avec Evelyne Grossman, Europe, Jacques Derrida, mai 2004. Avoir raison signifie aussi qu’il est des hypothèses qui doivent être pensées, qui sont « vraies » en tant qu’hypothèses (un peu au sens des objets du monde 3 de Popper). Seul un lecteur rapide peut se contenter du sens habituel. [27] Martin Heidegger, Qui est le Zarathrousta de Nietzsche ?, in Essais et conférences, tel Gallimard, 1958, p. 137 et 139. [28] En italiques et centré. Heidegger cite Hölderlin dans La question de la technique (dans Essais et conférences, tel Gallimard, 1958, p. 38). [29] Jacques Derrida, Éperons, Les styles de Nietzsche, Champs Flammarion, 1978, p. 67. [30] Jacques Derrida, De la grammatologie , Editions de Minuit, 1967, p. 39. [31] Heidegger peut-il penser l’esprit ailleurs que dans la répétition générale avec ses meilleurs répétiteurs, Nietzsche, Hölderlin ou Trakl ? Le style même de l’exposition de la question : Qui est le Zarathoustra de Nietzsche ?, est de répéter la question et puis d’amorcer la réponse : la vengeance, le ressentiment, la volonté : « La vengeance est le ressentiment de la volonté envers le temps et son « il y avait ». (p. 133-135) [32] Martin Heidegger, Qui est le Zarathrousta de Nietzsche ? , in Essais et conférences, tel Gallimard, 1958, p. 137 et 139. Heidegger cite deux fois ce passage du morceau Le Convalescent, 1 dans Also sprach Zarathoustra : « Moi, Zarathoustra, porte-parole de la vie, porte-parole de la souffrance, porte-parole du cercle, - je t’appelle, ô ma pensée la plus abyssale. ». Il évoque brièvement le bouddhisme à la page 136 pour marquer sa différence. Je qualifie cette différence très schématiquement ainsi : si l’extinction bouddhique est la sortie du cycle des existences et de la souffrance et si la conscience de l’impermanence est le chemin pour sortir de la souffrance, l’Eternel retour est le moyen de conjurer cette souffrance en gai savoir. [33] Jacques Derrida, La voix et le phénomène, P.U.F., 1967, p. 77, cité par Daniel Giovannangeli, Nécessité de la fiction, L’Herne Derrida, Editions de l’Herne, 2004, p. 289. [34] Jacques Derrida, Je suis en guerre contre moi-même, Le Monde, 18.08.2004. [35] « Avant d’être l’objet d’une histoire – d’une science historique – l’écriture ouvre le champ de l’histoire – du devenir historique. Et celle-là (Historie) suppose celle-ci (Geschichte) ». C’est le fondement de la grammatologie , science générale de l’écriture, exposé au début du chapitre 2 de De la grammatologie (1968, p. 42-43). [36] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Seuil, 1990. [37] Jacques Derrida, De l’esprit, p. 138. La question du phono-logocentrisme de Heidegger est, dans les plis du texte de Derrida, ramenée à la question, au goût suranné, de l’écriture à la main qui se dégrade avec l’apparition de la machine à écrire. Heidegger aurait-il pensé comme il a pensé, à la main, avec word ? De plus, mais cela demanderait un développement séparé, je m’interroge sur le silence de Heidegger mais aussi de Derrida sur le darwinisme , hormis l’allusion rapide à la manière évolutionniste de traiter le progrès et la téléologie que j’aborderai dans la section Le dévoilement du naturalisme : l’indifférence à la question de l’esprit et de l’éthique. Pourquoi le Geschlecht (la différence sexuelle), thème nietzschéen choisi par Derrida contre la pruderie heideggérienne (Éperons), n’est-il jamais rapporté à la dissémination dynamique de l’évolution où nous le transportons ? Pruderie ou piété derridienne ? [38] Mais pouvons-nous seulement concevoir un être qui existerait sans se poser au moins la question de la souffrance ? [39] Jacques Taminiaux, L’essence vraie de la technique, dans le cahier de l’Herne consacré à Heidegger, Biblio essais, 1983, p. 282-283. [40] Jean-François Courtine, Phénoménologie et science de l’être, dans le cahier de l’Herne consacré à Heidegger, Biblio essais, 1983, p. 182. [41] Je laisse de côté les nuances dans le déroulement de l’histoire de la technique comme l’étape franchie par l’accumulation : la centrale électrique qui accumule l’énergie se distingue du moulin à vent qui se contente de transformer l’énergie du vent, sans l’accumuler. [42] De la même manière encore, les théorèmes d’incomplétude appartiennent à l’essence des mathématiques, comme dévoilement du formalisme. [43] Hubert Dreyfus, De la technè à la technique, Le statut ambigu de l’ustensilité dans l’Être et le temps, dans le cahier de l’Herne consacré à Heidegger, Biblio essais, 1983. [44] Hubert Dreyfus, De la technè à la technique, Le statut ambigu de l’ustensilité dans l’Être et le temps, dans le cahier de l’Herne consacré à Heidegger, Biblio essais, 1983, p. 288. [45]
Martin Heidegger, Sein und Zeit, 1927, p. 94, cité part
Dreyfus, 1983, p. 296. [46]
Daniel Dennett,
Producing Future by Telling Stories (1989), in Brainchildren,
Essays on Designing Minds, Penguin Books, 1998, p.
207. [47]
Daniel Dennett,
Kinds of Minds,
Towards an Understanding of Consciousness, Weindenfeld
& Nicholson, [48]
Daniel Dennett
, Freedom
Evolves, 2003, p. 259. [49]
Daniel Dennett
, Consciousness
Explained, 1991, p. 254. [50]
Daniel Dennett
, Freedom
Evolves, [51] John Gray, professeur au European Thought au LSE, a rédigé une critique de Freedom Evolves, disponible en ligne. [52] Jacques Derrida, De l’esprit, p. 138. [53] « Bootstrap » est un terme de référence indiquant que chaque particule est un état lié d’autres particules (E.U, 1996, Particules élémentaires). [54] Derrida évoque à plusieurs reprises la série des candidats à la désignation comme Geist (De l’esprit, p. 27, 154) [55] Voir Gilles Deleuze , La philosophie critique de Kant, PUF, 1963, p.69-70 pour la notion d’héautonomie. Ce cercle conceptuel n’est pas aussi large. Il est toujours possible de trouver une nouvelle référence qui confirme ce « truisme fabuleux ». Ainsi, selon Noël Mouloud (Encyclopaedia Universalis, article « Jugement »), l’apport décisif du kantisme serait la notion du « jugement réfléchissant », sachant que toute production de la science, qui est invention et mise à l’essai d’un ordre, procède de l’initiative réflexive (c’est au demeurant le raisonnement de Gödel pour inspirer la phénoménologie dans les mathématiques). Il faut reconnaître dans la vie morale comme dans la vie intellectuelle une unité, une universalité en acte qui échappe à toute consigne ou dogme préétablis. En examinant l’usage de la catégorie de finalité, Kant arrive à la notion du « jugement réfléchissant », qui institue librement une ordonnance pour comprendre et unifier le réel ; mais surtout, en analysant l’obligation morale, il conçoit l’existence d’un jugement synthétique pur, qui écarte toute contrainte de l’objet et régit les actes en les conformant à une norme qui exprime l’autonomie même de la raison. [56] Signes souvent négatifs mais participant de la définition modeste donnée par Paul Valéry : l’esprit est ce qui « dit toujours non » et d’abord à soi-même (Derrida, De l’esprit, p. 77). [57] Dan Sperber et Edward Wilson , La pertinence: communication et cognition, Paris, éditions de Minuit, 1989. [58] Thomas Nagel , What is it like to be a bat, Philosophical Review, 1974, 83, 435-50. Réimprimé dans Thomas Nagel, Mortal Questions, Cambridge University Press, 1979, (traduction française : Quel effet cela fait-il d'être une chauve-souris ? dans Questions mortelles). [59] Karin Gundersen, Traces de chat, dans L’Herne Derrida, L’Herne, 2004, p. 92-95. [60] Lorsque je dis que le chat de Karin Gundersen voit que le lézard est sur la roche, je ne dis pas que le chat est conscient de leurs positions relatives, je mobilise seulement la structure du monde que ma langue retient ou que je retiens de la langue que j’ai apprise. Le problème est désamorcé si je dis que le chat voit un lézard étendu sur la roche car la description reste ouverte : le chat voit un lézard que je juge perceptivement étendu sur la roche. [61] Steven Pinker, Comment fonctionne l’esprit, Odile Jacob, 2000, p. 57, traduction française de How the Mind Works, 1997. En anglais : SSSM : Standard Social Science Model. [62] Sur un plan tout à fait différent, celui de l’évolution culturelle , nous pourrions écrire cette histoire de la saturation en prenant l’hypothèse de Dennett que l’écriture engendre la pensée métaphysique : la capacité de marquer les objets en utilisant des symboles explicites (l’écriture la plus fruste, sur l’objet lui-même) a débouché sur les considérations « quasi métaphysiques » sur l'identité et la différence entre les objets : le penny que j’ai ramassé dans la fontaine remplie de pennies après y avoir jeté un penny est celui que j'avais pris avec moi à New York. (Daniel Dennett , La diversité des esprits, 1996). Voir ma thèse La médiation du contenu externe, chapitre 4, section Des objets pour penser. L’axiome du choix dans la théorie des ensembles est un autre exemple : puis-je construire un nouvel ensemble (donc définir une nouvelle propriété) en me contentant de prendre un élément dans chacun des ensembles qui sont à ma disposition ? Bertrand Russell plaisantait en disant que nous avions besoin de l’axiome du choix pour choisir des chaussettes dans des paires mais non pour choisir des chaussures parce qu’elles ont une propriété exprimable : d’être gauche ou droite. [63]
Daniel Dennett, Darwin’s Dangerous Idea, Evolution
and the Meanings of Life, Penguin Books, 1995, p. 320. [64] Jacques Derrida, Une folie doit veiller sur la pensée, entretien accordé à François Ewald, Magazine littéraire, mars 1991, p. 26. [65] Dans le chapitre 8 de cet essai, Le principe de connexion et la différance - Le débat entre John Searle et Jacques Derrida. [66] Maurice Merleau-Ponty, Signes, p. 31, cité par Lefort , p. 33. [67] Jacques Derrida, Papier Machine. Le ruban de machine à écrire et autres réponses, Galilée, 2001. [68] Merleau-Ponty, Signes, Le philosophe et son ombre, Folio essais, p. 293. [69] Claude Lefort , Sur une colonne absente, Gallimard, Les essais, 1978, p. 7, 8 et 16. [70] Il faudra méditer le supplément La terre ne se meut pas de Husserl, méditation sur le concept de terre-sol-primitif. Voir chapitre 1 de cet essai, section Les sémantiques cognitives et l’Ur-doxa . [71] Répétons cette dernière question : « La question du sens ou de la vérité de l’être n’est pas capable de la question du propre, de l’échange indécidable du plus en moins, du donner-garder, du donner-nuire, du coup de don. Elle n’en est pas capable parce qu’elle y est inscrite. » (Jacques Derrida, Éperons, Les styles de Nietzsche, Champs Flammarion, 1978, p. 93) [72] « La transcendance même de ce monde doit conserver un sens au regard de la conscience réduite. » (Merleau-Ponty, Signes, p. 205, cité par Lefort , p. 25) [73] Maurice Merleau-Ponty, Leçons sur la Nature, cité par Lefort , p. 29. [74] Jean-François Lyotard , Les indiens ne cueillent pas de fleurs, 1965, in Claude Lévi-Strauss , Idées, Gallimard, 1979, p. 65 et 61. Dans cet article sur La pensée sauvage de Lévi-Strauss, Lyotard utilise ces expressions pour définir la culture. Sachant le rapport de l’esprit à la pensée sauvage pour le structuralisme, qui n’est ni conscience ni cogito mais plutôt un « ça pense » (p. 61), que l’ethnologue étudie à travers ses traces dans la culture, je les applique à la pensée. Un troisième chemin se dessine qui passerait par le naturalisme que la pensée structuraliste dresse devant l’idéalisme résiduel des philosophes impatients et croiserait ensuite celui du naturalisme détendu que cet essai explore pour, c’est son utopie , l’offrir à tous. [75] Maurice Merleau-Ponty, Signes, p. 205, cité par Lefort , p. 25. [76] Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921, 6.41, traduction Pierre Klossowski, Idées Gallimard. « Le sens du monde doit se trouver en dehors du monde. Dans le monde, toutes choses sont comme elles sont et se produisent comme elles se produisent: il n'y pas en lui de valeur - et s'il y en avait une, elle n'aurait pas de valeur. S'il existe une valeur qui ait de la valeur, il faut qu'elle existe hors de tout événement et de tout être-tel (So-sein). Car tout événement et être-tel ne sont qu'accidentels. Ce qui les rend non-accidentels ne peut se trouver dans le monde, car autrement cela serait aussi accidentel. Il faut que tout cela soit hors du monde. » [77] Merleau-Ponty, Signes, p. 51, cité par Lefort page 32. C’est toute la problématique de ma thèse La médiation du contenu externe. [78]
Lefort
, p. 33. [79]
Lefort
, p. 108. [80] Pour David Marr , une perception en trois dimensions est construite à partir d’une esquisse primaire qui regroupe les éléments similaires pour former des lignes et des blocs et une esquisse 2 ½ qui rend explicites les apparences comme les intensités lumineuses des surfaces, la profondeur ou l’orientation des parties. Ainsi Lefort aurait été mieux avisé de mettre les termes ‘surface’, ‘profondeur’ et ‘direction’ au pluriel. [81]
Ernst Schrödinger
, What is
life ?, 1945. [82] Les problèmes de la Phénoménologie de la perception sont insolubles parce que je pars de la distinction conscience objet, écrit-il dans les notes du Visible et l’invisible (Lefort , p. 105-107). Merleau-Ponty tente un retour vers le préscientifique, contre la psychologie positive en lui opposant d’autres pensées positives comme la psychologie de la Gestalt qui lui paraît détenir la clé pour en sortir. [83] Maurice Merleau-Ponty , Le philosophe et son ombre, dans Signes, folio essais, 1960, p. 270. [84] Henri Atlan, Projet et signification dans des réseaux d’automates, Le rôle de la sophistication , dans Dominique Janicaud (éd.), L’intentionnalité en question, 1995, p. 273-275. [85] Je répète la phrase clé : « La question du sens ou de la vérité de l’être n’est pas capable de la question du propre, de l’échange indécidable du plus en moins, du donner-garder, du donner-nuire, du coup de don. Elle n’en est pas capable parce qu’elle y est inscrite. » (Jacques Derrida, Éperons, Les styles de Nietzsche, Champs Flammarion, 1978, p. 93) [86] Je fais allusion aux « côtoiements » irréguliers de Ricœur et Derrida, aux bouts du monde, rapportés dans l’hommage qu’il rend à Ricœur : La parole, donner, nommer, appeler (Cahier de l’Herne Ricœur, 2004, p. 19-25). Contre l’argument de la surcharge avancé par Ricœur lors d’une discussion orale à Montréal en 1971, Derrida répondait qu’il ne visait pas du tout réduire le discours à des signes et à des différences sémiologiques, mais éviter qu’on oublie que le discours est une chaîne différentielle où le signe a son rôle. [87] Jacques Derrida, La mythologie blanche, La métaphore dans le texte philosophique, Poétique, 5, 1971, reproduit dans Marges - de la philosophie, Minuit, 1972. [88] Paul Ricœur, La métaphore vive, Seuil, 1975, p. 365 et p. 11. [89] Jacques Derrida, La parole, donner, nommer, appeler, Cahier de l’Herne Ricœur, 2004. [90] Paul Ricœur, Philosophies du langage, Encyclopaedia Universalis. Ricœur souligne deux aspects spécifiques de l’écriture : l’inscription comme distanciation supplémentaire par rapport à l’écart phonologique et la relation écriture-lecture irréductible au dialogue. Cette relation, à la différence de la parole et encore du dialogue, ne tend pas à « s’effacer devant les présences qu’elle montre ». « L’écriture pose le premier problème : d’une part, elle ne prend son autonomie et ne développe de caractéristiques propres qu’à partir d’une relation de substitution au langage parlé, relation fortement affirmée par Saussure ; mais, cette substitution une fois acquise, l’écriture se comporte comme un système de signes spécifiques ; on peut alors se demander si la substitution n’exige pas une structure du signifiant irréductible à l’oralité : le graphisme donne aux signes, non seulement une substance (équivalente à la substance phonique, comme l’avait vu Hjelmslev qui s’éloigne sur ce point de Saussure), mais des caractères formels propres : l’inscription, en tant que telle, paraît comporter une distanciation spatiale irréductible à l’écart phonologique. Avec Jacques Derrida, l’écriture n’est plus fondée dans le langage parlé, mais, dans un sens, fonde directement les caractères fondamentaux du langage. Enfin, la relation écriture-lecture appelle une description irréductible à celle du dialogue, comme on le verra plus loin avec la théorie du texte, aussi bien dans le structuralisme philosophique que dans l’herméneutique ». [91] Paul Ricœur, La métaphore vive, Seuil, 1975, p. 362. Dans ce livre, Ricœur défend notamment l’indépendance du discours philosophique menacé par les espacements sémiologiques du discours poétique. [92] C’est une hypothèse pour un autre travail : l’écriture, en instaurant un double écart entre l’intention (le vouloir-dire) et la répétition qu’elle permet, a rendu possibles, dans l’histoire de la pensée et de la conscience, dans le développement conjoint du langage et de l’outil (Randall White, André Leroi-Gourhan), la connaissance au sens critique, « finie » (Daniel Giovannangeli, Finitude et représentation, p. 26), le « sens complet et fini » (Paul Ricœur, La métaphore vive, p. 87) et la conscience réfléchissante . Que l’écriture ait infiltré le discours oral initial (lié à l’expression des émotions , à la communication coopérative , au pouvoir, etc.) n’annule pas cette origine de l’esprit au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Ainsi la théorie de l’écriture de Derrida possède-t-elle un certain tour évolutionniste qui m’autorise à voir autrement les quelques échanges entre Derrida et Ricœur sur l’importance de l’écriture dans la théorie du langage. Cet élargissement du champ de la critique doit montrer que nous avons besoin de chacun pour élaborer la matrice du sens : un « foyer » différentiel dans l’écriture qui ne s’engage que dans le « cadre » référentiel du discours qui l’englobe, que ce référent soit la réalité naturelle ou culturelle. En revanche, le discours lui-même n’est certainement plus de la même nature qu’il était à l’origine du langage . Cette question est parallèle à la question phénoménologique du « monde de la vie » antéprédicatif et entraîne les mêmes difficultés. [93] Voir supra, l’entretien, Une folie doit veiller sur la pensée, dans le Magazine littéraire, mars 1991, p. 26. Derrida insiste : « ça ne rassemble pas, ça consiste à ne pas rassembler ». [94] En concluant son hommage à Ricœur, Derrida se retire humblement dans la parole : « Par-dessus ou à travers un abîme infranchissable que nous n’avons pas su nommer, nous pouvons néanmoins nous parler et nous entendre. » |
|
|
|