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Albert Dechambre
Docteur en philosophie et lettres
Université de Liège,
Belgique
Unité de recherche Phénoménologies
albertdechambre@skynet.be
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L'avance de
la conscience
Convergence réflexive de la philosophie de l'esprit et de la phénoménologie
Chapitre 4: Description phénoménologique vs analyse logique - le
débat entre John Searle et Hubert Dreyfus
Albert
Dechambre
« La
méthode “phénoménologique”, du moins la version que nous donne
Dreyfus de celle qui est pratiquée par Husserl et Heidegger
est
insuffisante. Elle échoue parce qu’elle peut seulement nous dire
comment les choses apparaissent à un certain niveau d’apparence mais ne
donne pas une analyse logique des phénomènes. » (John Searle
, Limits of Phenomenology, Heidegger, Coping,
and Cognitive Science: Essays in Honor of Hubert L. Dreyfus, Volume
Two, MIT Press, 2000, traduction personnelle)
Le débat
entre John Searle
et Hubert
Dreyfus
est un élément
de la crise qui traverse aujourd’hui la philosophie de l’esprit sur
ses présupposés et ses méthodes. Il fait écho à d’autres débats
sur la nature de l’esprit et son rapport avec la conscience évoqués
dans le chapitre quatre sous le thème de la thèse curieuse de
l’externalisme de l’esprit. C’est au tour de Paul Ricœur de nous
servir de médiateur entre ces deux philosophes de l’esprit atypiques
qui s’opposent sur les limites de la phénoménologie et sur la
structure de l’action. Nous
verrons que les divergences sur la structure de l’action sont de moindre
importance que sur le rôle de la phénoménologie dans la théorie de
l’esprit. Pour donner toute l’extension souhaitable au débat dans ce
contexte interdisciplinaire, j’étendrai la discussion dans le chapitre
suivant en exposant les recherches empiriques actuelles dans le domaine de
la cognition implicite
[1].
Deux questions
corrélées sous-tendent l’ensemble de ces débats. La première, épistémologique,
porte sur la validité de l’explication intentionnelle
en
psychologie. La deuxième, ontologique, s’interroge sur la substance
mentale et l’extension du naturalisme. A travers ces deux questions se
joue la place de la philosophie dans la recherche dans les sciences
cognitives. Les scientifiques s’en méfient car derrière elles se
profile le courant phénoménologique exclu de leur champ par un Bachelard[2]
par exemple.
Et en effet, Searle
et Dreyfus
proposent bien
un aménagement de l’ontologie pour rendre compte des comportements
intentionnels. Le premier soutient l’ontologie subjective
des états
mentaux, le second ajoute une
troisième catégorie d’objets aux côtés des objets naturels et des
objets de sens : ceux qui sont produits par notre intentionnalité
corporelle
. L’enjeu est dans ce cas de déterminer en premier lieu
si l’ontologie de l’esprit doit être établie sur la seule base de
l’expérience consciente comme le pense Searle ou s’il faut y intégrer
le corps d’une façon ou d’une autre comme le pense Dreyfus et,
ensuite, si une ontologie définie comme proprement phénoménologique est
requise dans le domaine cognitif
dans son
ensemble. Ce que prétend Dreyfus
mais que refuse Searle malgré son écart par rapport à
l’ontologie moniste.
Searle
, Dreyfus
, les sciences
cognitives et la phénoménologie
L’incompréhension
mutuelle et un malentendu tenace dominent les échanges entre Searle
et Dreyfus
. Dès 1972, Dreyfus
entre en
dissidence contre la révolution cognitive
qui veut
imposer la thèse de l'esprit computationnel[3].
En 1982, dans Husserl, Intentionality and Cognitive Science,
Dreyfus applique au cognitivisme la critique de Heidegger à l’égard de
Husserl[4].
Il présente ce dernier comme le père spirituel du cognitivisme et range
Searle à ses côtés. D’où le double soupçon que Searle nourrit de mauvaises
préoccupations phénoménologiques et cognitivistes. Malgré lui, puisque
Searle a toujours déclaré son ignorance de la phénoménologie et milité
contre le modèle cognitiviste computationnaliste - Ses arguments de la
chambre chinoise
[5]
et de l’arrière-plan
contre
l’intelligence artificielle forte
sont devenus
des classiques. Déjà dans L’intentionalité (1983, p. 12),
Searle
prétendait
faire l'économie des autres théories de l'intentionnalité et cette
posture fut sévèrement critiquée par Jacques Derrida
dans un débat
fameux où il lui reproche de croire, comme Husserl,
au mythe de la
pure présence, cette fois exprimée dans la transparence supposée des
actes de langage : « Searle
lui doit
beaucoup (à Husserl
), qu'il le sache, le reconnaisse ou non »[6].
Pressé par Dreyfus
et par les
incompréhensions dont il se dit victime, Searle
a encore raidi
sa position dans un article récent, Limits of Phenomenology[7]
(2000) où il juge la phénoménologie définitivement non pertinente (irrelevant).
Cette fois, Searle réagit au livre de Hubert Dreyfus
, Being-in-the-World, A Commentary on Heidegger
's Being and Time Division I
dans lequel l’auteur associe à nouveau Searle à la conception
phénoménologique de Husserl. Si Dreyfus s’en est avisé avec beaucoup
de fair-play - « Si Searle ne fait pas de la
phénoménologie, il ne fait pas non plus de la mauvaise phénoménologie »
- il n’a pas modifié sa position de fond à l’égard du modèle représentationnel
de l’intentionnalité qu’il croit discerner chez Searle.
Et voici le
paradoxe dont il faut montrer qu’il n’est qu’apparent : contre
le cognitivisme, Searle réhabilite la conscience dans The Rediscovery
of the Mind (1992). Il se rapproche du modèle husserlien par rapport
à Intentionality (1983) qui, de son aveu même, n’avait pas établi
le lien intrinsèque qui existe entre l’intentionnalité et la
conscience. Il restitue sa valeur à la formule évidente que
« toute conscience est conscience de », mais
persiste à nier toute pertinence à la description phénoménologique élaborée
précisément pour rendre compte des aspects subjectifs des vécus
intentionnels. Searle soutient que la réalité des états conscients est
leur apparence mais rejette par ailleurs la phénoménologie qui ne nous
livre que les apparences et n’est au mieux qu’une première étape de
la recherche des formes logiques !
Le concept
discuté dans ce débat qui reste philosophique est celui d’action.
Searle
prend comme
modèle de référence l’action intentionnelle délibérée qui se
manifeste dans les comportements comme aller chercher une bière dans le
frigo, conduire une voiture ou donner une conférence et non les réactions
adaptées ou habiles (absorbed or skillful coping) comme jouer au
tennis ou se conformer à des normes sociales. Il s’agit pour lui de dégager
une forme logique générale : dans une action, les mouvements de
l’agent doivent être causés par une représentation des conditions de
satisfaction
de l’action,
c'est à dire par une intention en action
. Deuxième point fondamental, la structure causale est
une structure logique : un état intentionnel fonctionne causalement
en vertu de sa structure logique : « mon intention en action
est la cause du fait que mon bras se lève parce que ses conditions de
satisfaction sont qu’elle soit la cause que mon bras se lève »[8].
Dreyfus
conteste que
l’action délibérée
et l’analyse
logique
constituent les référents de base d’une explication du
comportement intentionnel. Il s’appuie précisément sur les
contextes d’apprentissage qui produisent des habiletés et des relations
sociales non institutionnalisées. Celles-ci manifestent une
intentionnalité corporelle
plus basique
dont la description phénoménologique réfute l’analyse logique de
Searle.
J’indique
d’emblée que mon objectif n’est pas d’établir si Dreyfus
et Searle
interprètent
correctement les positions de Husserl
ou de
Heidegger
. Certains jugeront que c’est prendre un bien mauvais départ.
Je pense au contraire que c’est nécessaire pour la raison très simple
que nous sommes dans le cadre de pensée élargi des sciences cognitives
que n’ont pu connaître Husserl et Heidegger. Il faut pratiquer une
forme de réduction. C’est seulement après avoir examiné le sens que
la phénoménologie a pris dans ce cadre que nous pouvons réaliser en
retour un travail critique qui sera encore
distinct de celui qui est pratiqué de manière interne par les
philosophes. Searle pour sa part n’hésite pas : il saisit la phénoménologie
en bloc sans se soucier de ses multiples strates. Il adresse ses critiques
à Husserl et à Heidegger indistinctement par personne interposée,
Dreyfus qui lui est en fin de compte épargné.
Limits of
Phenomenology prend place dans une série d’échanges
avec Dreyfus
depuis 1982,
dont voici la chronologie et les rapports internes :
Hubert L.
Dreyfus
, Husserl
et les
sciences cognitives, Les Etudes philosophiques,
janvier-mars 1991 ; initialement paru dans Hubert L. Dreyfus et al. (eds),
Husserl, Intentionality and Cognitive Science, Cambridge, M.I.T.
Press, 1982.
Hubert L.
Dreyfus
and Jerôme
Wakefield, Intentionality and the Phenomenology of Action, in Searle
and his
Critics, E. Lepore
and R. Van
Gulik ed., Cambridge, Basil Blackwell, 1991.
John R. Searle
, Response : The Background of
Intentionality and Action, in Searle and his Critics, E. Lepore
and R. Van
Gulik ed., Cambridge, Basil Blackwell, 1991.
Hubert Dreyfus
, Being-in-the-World, A Commentary on Heidegger
's Being and Time Division I
, MIT Press Cambridge, MA, 1991.
Hubert L.
Dreyfus
, Heidegger
's Critique of the Husserl
/Searle
Account of
Intentionality, Social Research Vol. 60, No. 1,
Spring 1993.
John Searle
, The Limits of Phenomenology, Heidegger
, Coping, and Cognitive Science: Essays in Honor of
Hubert L. Dreyfus
, Volume Two, MIT Press, 2000. Searle commente le
commentaire de Dreyfus sur Heidegger. En plus d’une critique en règle
de la phénoménologie, Searle nie la dimension matérielle des représentations
mentales et invoque l’arrière-plan
pour montrer
que l’intentionnalité innerve l’ensemble de
nos actions qu’elles soient délibérées ou de simples habiletés.
L’arrière-plan n’est pas intégré dans l’analyse logique mais
constitue une des conditions pour que l’intentionnalité puisse
fonctionner.
Hubert L.
Dreyfus
, Phenomenological Description versus Rational
Reconstruction, in Searle
with his
replies, Revue
Internationale de Philosophie, n° 216, juin 2001,. Il ne s’agit
pas d’une réponse à Limits of Phenomenology mais d’une
critique du livre de Searle : The Construction of Social Reality, 1995
et de son article The Explanation of Cognition, 1997. L’idée
principale de Dreyfus pour notre discussion est la nécessité pour une théorie
de l’esprit d’établir l’ontologie sur la base de l’expérience phénoménologique.
L’ontologie subjective
énoncée par
Searle n’a pas de valeur explicative sans conscience phénoménologique
de celle-ci. Dreyfus ne réagit pas à l’argument de Searle fondé sur
l’arrière-plan
alors que
c’est un concept appartenant aussi à la phénoménologie.
John Searle
, Neither Phenomenological Description nor Rational
Reconstruction, in Searle with his replies, 2001.
Searle répond à l’article de Dreyfus
cité
ci-dessus. Il nie toute préoccupation phénoménologique et réaffirme
l’idée que l’ensemble des actions humaines est gouvernée par
l’intentionnalité au sens qu’elle a dans l’explication
intentionnelle
. Mais, il n’invoque plus l’arrière-plan
.
Hubert
L. Dreyfus
, The
Primacy of Phenomenology over Logical Analysis.
Dreyfus répond à Searle
, mais sans faire référence à Limits of
Phenomenology. Cet article de synthèse semble clôturer le débat.
Dreyfus reconnaît que Searle ne fait pas de la phénoménologie, rappelle
avoir été frappé par l’argument de l’arrière-plan
avancé par
Searle contre l’intelligence artificielle forte
mais reconduit
son opposition à l’analyse logique. Il développe une ontologie phénoménologique
formée de
trois types d’objets : les objets
naturels, les objets constitués et les objets produits par
l’intentionnalité motrice
. Les réactions habiles forment une condition d’arrière-plan
de toutes les actions intentionnelles. On ne voit plus en quoi Searle et
Dreyfus diffèrent fondamentalement sur cette question centrale de
l’arrière-plan.
Dans Limits
of Phenomenology, Searle
reconnaît son
ignorance à l’égard des œuvres de Husserl
et de
Heidegger. I
l signale dans l’introduction de Searle with his
replies n’avoir lu que la première Recherche logique et
n’y avoir trouvé aucune aide. Pour donner le ton du débat, je passe
rapidement sur l’insoutenable légèreté de certains jugements comme
celui-ci :
« Beaucoup
de philosophes supposent que s’ils avaient seulement le temps et la
patience, ils pourraient tirer beaucoup d’enseignements de l’étude de
Husserl
, Heidegger
et
Merleau-Ponty
. Dreyfus
a la clarté
qui leur manque et assumant qu’il a raison à leur propos – je n’en
sais pas suffisamment pour dire si cette interprétation est correcte –,
il a montré qu’ils n’ont pas apporté beaucoup de contributions dans
les domaines de la structure logique de l’intentionnalité et de la
structure logique de la réalité sociale
et
institutionnelle. » (John Searle
, Neither
Phenomenological Description nor Rational Reconstruction, in Searle with his replies, Revue
Internationale de Philosophie, n° 216, juin 2001, p. 284)
Pourtant une
relation de filiation entre Husserl à Searle est posée
par Dreyfus dans son Husserl, Intentionality and
Cognitive Science. Dreyfus y présente sa thèse fameuse selon
laquelle la phénoménologie de Husserl anticipe les processus
computationnels dans l’idée d’une mathesis formelle des vécus.
Dreyfus
prend acte des
critiques de Heidegger
et
Merleau-Ponty
à l’égard
de la conception exclusivement représentationnelle de l’intentionnalité
de Husserl, jugée insuffisante et superficielle
[9].
Nous ne nous rapportons pas aux objets seulement en termes de perception
et de prédication ou de connaissance, nous les utilisons. L'usage d'un
marteau est une habileté corporelle non représentée par un état mental
ou par une combinaison de tels états. Heidegger a défini une forme
d’intentionnalité primordiale dont l’unité n’est pas un système
de représentations mais un complexe instrumental formé par l’outil,
l’objet travaillé et le contexte, orienté existentiellement vers le
comportement public. Dreyfus ajoute cependant que Husserl lui-même était
devenu hésitant à la fin de sa vie en prenant en compte l’arrière-plan
dans la figure
de la Lebenswelt
. Mais en maintenant
que tout acte intentionnel peut être soumis à l'analyse noématique
descriptive et que l'arrière-plan des pratiques est certes obscur mais
disponible, il était resté en deçà de l’avancée de Heidegger. Avec
cette notion d'arrière-plan, Dreyfus lie la critique de Heidegger à
celle que Searle
porte contre
l'intelligence artificielle, connue sous le nom du problème du cadre
(frame
problem). Fort de l’échec de Husserl face à Heidegger, Dreyfus
conclut que l'intelligence artificielle forte
(strong
artificial intelligence) ne peut qu'échouer.
Dans ce livre
qui lance le débat, Searle
entre en scène
comme un allié de Dreyfus
contre
l’intelligence artificielle mais également comme un héritier de
Husserl
. Dreyfus établit plusieurs correspondances entre leurs
théories de l’intentionnalité :
1.
A la distinction entre le contenu
propositionnel et la force illocutoire
d'un acte de
discours ou entre le contenu intentionnel et le mode psychologique d'un état
intentionnel, correspond celle de Husserl
entre la matière
d'un acte (au sens des Recherches logiques : son sens[10])
et sa qualité (ou modalité thétique
) : un même contenu intentionnel peut être atteint dans
une perception, dans un souvenir, etc.
2.
A la distinction entre
intentionnalité intrinsèque
et
intentionnalité dérivée
correspond la
distinction de Husserl
entre la
couche originaire dans la « vie solitaire de l'âme
» et la couche de l'expression improductive.
3.
Au solipsisme
impliqué par
l’internalisme de Searle correspond la réduction transcendantale. Ces
deux attitudes mettent entre parenthèses l'existence objective du monde.
Searle
est ainsi
ballotté de Husserl
à Heidegger
: rangé parmi les cognitivistes via le
premier, il tendrait en raison de son anti-cognitivisme vers le second via
Dreyfus. Le débat est donc lancé sur des bases équivoques qui n’ont
pas trouvé un terme. J’ai moi-même établi un rapport entre Husserl et
Searle en étudiant son analyse intentionnelle qui tend vers l’analyse
formelle lorsque les vécus sont structurés au moyen de règles
constitutives
, c’est le cas des institutions, de jeux comme les échecs
ou tout simplement des actes de langage où ces règles s’imposent a
priori : déplacer la tour aux échecs n’est pas mal jouer, c’est
ne pas jouer du tout ; faire une promesse, c'est s'engager à faire
telle chose et la faire en raison de cette promesse (condition autoréférentielle
) et non par hasard ou par contrainte. On se souviendra
aussi de son analyse du flux très proche de celle de Husserl, que je résume
ainsi : les états mentaux ne sont pas fragmentables et s’enchaînent
par des relations de motivation au sein d’un flux irréversible ;
l’explication est donnée à ce niveau propre et fonctionne en temps réel,
c'est à dire dans le temps phénoménologique
de l’écoulement
des vécus[11].
Le rapport à Heidegger n’a aucune base si ce n’est peut-être
l’importance jouée par l’arrière-plan
.
Nous pouvons
mesurer l’état de la réflexion dans ce jugement de Pascal Engel[12]
selon lequel Searle et Dreyfus « insistent sur l’incarnation des processus de pensée dans un corps et
retrouvent l’inspiration de phénoménologues comme Merleau-Ponty, pour
lesquels la condition nécessaire de toute pensée est son implication
dans un « monde » ou un arrière-plan
de
pratiques ». Cette fois, Searle
aurait été, encore malgré lui, inspiré par Merleau-Ponty !
Comme nous l’avons déjà perçu et comme nous le
verrons encore, cette notion d’arrière-plan complique décidément les
choses par sa position en retrait et sa nature diffuse. Elle est à ce
point impliquée dans toutes les discussions portant sur
l’intentionnalité qu’elle devient leur présupposition
commune. Et ce n’est pas
la critique de Ronald McIntyre
[13]
à l’égard de la thèse de Dreyfus qui va clarifier le paysage
philosophique. Celui-ci se montre plus bienveillant envers Husserl
. La phénoménologie n'est pas computationnelle mais
partage avec les sciences cognitives une vision « non naturaliste »
de l'intentionnalité et de l'esprit au sens où elles proposent une
explication de type fonctionnel. D'où peut-être cette ligne de partage
provisoire entre le naturalisme de
Searle
, Merleau-Ponty et
Heidegger
et le fonctionnalisme
de Fodor
, Dennett
et Husserl.
Cette critique
illustre la grande confusion qui règne dans le monde anglo-saxon à l’égard
de la phénoménologie mais elle nous pousse aussi à une réflexion
radicale sur les invariants polaires que nous trouverons peut-être dans
toutes les discussions, comme celle qui est esquissée dans l’opposition
entre le naturalisme et le fonctionnalisme
ou dans l’évaluation
de l’arrière-plan
. Dreyfus
ne propose un
tel parallélisme entre les critiques internes que dans le but de montrer
que l’intelligence artificielle forte
est condamnée
à l'échec. Tous les processus intelligents ne s’insèrent pas dans des
structures comme le jeu d’échecs. Ce qui est troublant également est
que les polarités peuvent souvent être inversées, marquant des tensions
internes ou des lieux où un dépassement est possible ou en train de
germer. Ainsi les parallèles établis entre Husserl et Searle ont le
caractère de l’évidence mais, surtout, ils mettent en évidence un
moment de l’histoire de la théorisation de l’intentionnalité et du
contenu intentionnel comme objet interne coupé du monde : l'epokhe
annonçant
l’intentionnalité intrinsèque
, le solipsisme et l’internalisme
. Ces outils conceptuels ont participé, en tout cas chez
Dreyfus, à la maturation d’autres modèles comme le connexionnisme
qui se détourne
d’un représentationnalisme macroscopique grossier[14].
La seconde
phase du débat entre Searle et Dreyfus, caractérisé par une
radicalisation des positions à l’égard de la phénoménologie en général,
prend son sens dans ce nouveau contexte. Searle
adopte à l’égard
de Dreyfus
la même
attitude défensive qu’à l’égard de Derrida
[15],
lui reprochant de déformer ses idées, voire de les parodier.
Nous savons déjà
que Dreyfus finit par concéder à Searle que si celui-ci ne fait pas de
la phénoménologie, il ne fait pas non plus de la mauvaise phénoménologie.
Mais cela ne change rien au fond de l’affaire et nous pouvons reprendre
telle quelle son attaque initiale.
Dreyfus reproche à Searle de penser
que nous sommes essentiellement des êtres donateurs
de sens alors que nous sommes dans un monde de sens déjà
donnés. Dreyfus se contente de cette formulation qui condense le
fameux tournant (Kehre) de Heidegger. Celui-ci abandonne le concept
de sens (Sinn) de l’être pour une expression non médiée
du rapport du Dasein
à l’être,
qui est celui de l’ouverture de l’être et celui de vérité
comme état de non-retrait, de dévoilement (Alethea)[16].
Searle, comme Husserl, nourrirait encore une conception figée,
anhistorique de l’intentionnalité qui se manifeste chez Searle
dans l’analyse de la forme logique et chez Husserl dans la recherche des
structures eidétiques dont les propriétés peuvent être connues a
priori. Une bonne phénoménologie est donc celle qui décrit notre
insertion immédiate dans le monde et non les structures formelles
ou logiques médiates entre le sujet et le monde dont il fait
l’expérience.
Searle entend
montrer « la faiblesse endémique de la méthode phénoménologique » qu’elle
soit d’obédience husserlienne ou heideggérienne. Il reproduit
globalement la critique épistémologique de Bachelard
: la science tourne le dos à la phénoménologie.
Pour Searle,
la phénoménologie est au mieux une première étape vers
l’analyse logique des phénomènes intentionnels[17].
« Une
des grandes leçons philosophiques du siècle passé est que la structure
logique, typiquement, ne réside pas à la surface des choses telles
qu’elles apparaissent. La théorie des descriptions, la théorie des
actes de langage et la théorie de l’intentionnalité sont tous des
exemples montrant que nous commençons en considérant comment les choses
apparaissent et puis que nous devons creuser plus profondément pour découvrir
la structure réelle sous-jacente. » (John Searle
, Limits of Phenomenology, 2000)
Lorsque
Russell
analyse l’énoncé
« L’actuel Roi de France est chauve » comme ayant la forme :
« « Il existe actuellement un individu qui est roi de France
et qui est chauve » est faux », il n’entend pas affirmer que
le locuteur a « dans son esprit » le quantificateur
existentiel qui accompagne logiquement l’acte d’énonciation. La phénoménologie
du locuteur n’intervient pas dans l’analyse des conditions de vérité
des énoncés qui constituent l’armature de la forme logique. Il en va
de même pour la théorie des actes de langage et pour la théorie de la réalité
sociale
. Le fait que phénoménologiquement nous fassions l’expérience
de sons comme des actes de langage n’apporte aucun élément à la
question de la relation logique entre les sons et les actes de langage.
Searle concède seulement à Dreyfus que l’analyse logique ne peut être
inconsistante avec les observations phénoménologiques. Ainsi, nous
ne devons pas être conscients que nous assignons une fonction
sociale à un objet naturel ou une valeur symbolique à des sons.
Dans le même
esprit, mais de manière moins tranchée, Searle
affirme que la
phénoménologie ne révèle pas nécessairement les deux traits
structuraux les plus importants de l’intentionnalité : le rôle
causal des états intentionnels comme représentations de leurs conditions
de satisfaction
et le rôle de
l’arrière-plan
qui permet à
l’intentionnalité de fonctionner. C’est le premier type de critique
que j’examine.
« Vous
n’aurez jamais une compréhension de ces principes centraux dans la
parodie de mes vues que propose Dreyfus
. Celle-ci ne vous livrera pas non plus l’idée que, de
mon point de vue, la phénoménologie ne révèle pas forcément les
conditions de satisfaction
ou l’Arrière-plan. »
(John Searle
, Limits of Phenomenology, 2000, p. 1)
On comprend
aisément que la physique puisse se passer de la phénoménologie mais en
ce qui concerne les sciences de l’esprit, cette position a un goût de
paradoxe. Comment traiter cette position qui en fin de compte ne nie pas
les capacités d’analyse de la phénoménologie mais semble dire que la
phénoménologie ne manifeste pas nécessairement les
traits structuraux de l’intentionnalité ? Je pense
qu’elle révèle une hésitation de Searle
à réduire un
peu trop facilement la phénoménologie à un phénoménisme par ignorance
des sources et ensuite parce qu’il sent bien que la phénoménologie
doit d’une certaine manière manifester ces deux traits structuraux pour
les raisons que j’ai évoquées en présentant l’explication
intentionnelle
: la réalité des états mentaux à l’état
conscient est leur apparence. Pour que le flux ait une consistance, les
conditions de satisfaction
doivent bien
jouer un rôle quelque part puisqu’elles sont les constituants de l’état
intentionnel selon Searle. J’en suis réduit à des spéculations, mais
j’ai le sentiment que Searle ne voit du modèle du flux phénoménologique
que l’aspect continu et
originaire privilégié par Dreyfus où les leçons de la réalité
ne se manifestent que dans des ajustements intermédiaires, figurés par
les protentions comme on va le voir, et non dans la réalisation du but
intentionnel. C’est en tout cas exactement ce contraste qui est mis en
évidence dans la manière dont Dreyfus et Searle abordent l’analyse de
l’action.
Searle est
ainsi une victime consentante de la perspective adoptée par Dreyfus. En
mettant en avant Heidegger et sa critique à l’égard de Husserl, il
dissimule aux yeux de Searle la signification de la visée théorique
de Husserl qui excède l’interprétation plus ou moins fondée selon
laquelle Husserl serait amené, par sa vision théorique initiale,
à une mauvaise compréhension de l’intentionnalité. Une fois de plus
c’est l’articulation entre science eidétique et science mondaine qui
doit être mise en évidence dans nos discussions. L’analyse logique
peut, dans ce cas, devenir un outil commun aux différentes analyses
intentionnelles.
Considérons
d’abord le premier trait structural de l’intentionnalité, les
conditions de satisfaction, dans la définition la plus simple que Searle
donne d’un état intentionnel : une représentation de ses
conditions de satisfaction.
Mon intention en action est la cause du fait que mon bras
se lève parce que ses conditions de satisfaction
(son contenu
propositionnel) sont que mon bras se lève. C’est bien l’intention en
action qui oriente l’action, donc le flux intentionnel. Dreyfus
ne nie pas
cette analyse mais en limite la portée. L’analyse logique ne décrit
pas la structure causale générale des actions parce que ce sont, dans la
majorité des cas, des réactions habiles pour lesquelles les représentations
ne jouent pas le rôle qu’elle leur assigne. Adroitement, Dreyfus intègre
ce type d’activités dans le cadre conceptuel défini par Searle
dans La
construction de la réalité sociale
, comme une quatrième proportionnelle : les réactions
habiles sont aux normes sociales ce que les actions sont aux institutions.
Leur structure phénoménologique et logique est différente :
Phénoménologiquement,
nous faisons l’expérience de nos réactions comme des comportements
« produits » par les circonstances concrètes où elles
surviennent alors que nous faisons l’expérience de nos actions comme
des comportements constitués par une représentation de leurs conditions
de possibilité et libre de toute contexte (context-free),
c'est à dire constitués par une décision libre et raisonnée[18].
Deuxièmement,
et c’est l’aspect qui me retiendra par la suite car il nous engage
dans une réflexion sur les modèles empiriques de la cognition, il
n’existe pas non plus dans les réactions habiles de représentations
des états intermédiaires et par conséquent pas de structure causale de
type intentionnel. Ce sont les expériences successives qui sont
responsables de la progression de ces actions non délibérées vers un état
d’équilibre[19].
Par exemple, la distance à laquelle nous nous tenons les uns des autres
est une norme sociale propre à une culture donnée qui est atteinte par
des ajustements successifs réduisant les tensions que nous ressentons et
non grâce à une représentation de la « distance correcte »
institutionnalisée dans cette culture[20].
Comme nous ne pouvons pas représenter à l’avance quel mouvement
constituera une réduction de tension, cette tension ne peut pas être une
cause : « Tout ce que l’agent peut faire est de répondre à
chaque situation particulière, en réduisant la tension moment par moment
jusqu’à ce que l’équilibre final soit atteint ». Dreyfus peut
alors substituer des conditions d’amélioration
(improvement
conditions) aux conditions de satisfaction
ou de succès
dans l’analyse logique de Searle. Ce qui est piquant dans cette
explication d’inspiration heideggérienne est qu’elle traduit sur un
plan naturaliste le jeu des rétentions et des protentions avancé par
Husserl pour décrire la dynamique du flux temporel, ce que nous avons déjà
constaté en traitant l’exemple de la mélodie
.
Je note aussi
au passage que cette explication illustre le caractère récursif de la
cognition souligné par Changeux[21].
Dreyfus
se réfère au
modèle connexionniste
de Walter
Freeman
. Lors de l’apprentissage d’un coup de tennis par
exemple, le système moteur atteint un état d’équilibre sans être
gouverné par la moindre représentation de l’état d’équilibre. Ce
modèle conserve cependant un aspect intentionnel classique dans le
fait de maintenir une intention en action
. Mais celle-ci se limite au déclenchement du processus
sans avoir le rôle exorbitant et mystérieux de contrôler chaque
mouvement intermédiaire[22].
Mais cette concession n’est acceptable que pour un agent ayant la
« maturité intentionnelle » ou engagé dans des
apprentissages volontaires, elle ne tient pas pour expliquer le
comportement de jeunes enfants ou les apprentissages implicites.
Dreyfus en
vient même à l’idée que ceux-ci soutiennent la conception « existentialiste »
de l’intentionnalité (c’est sa terminologie) :
si nous sommes déjà dans un monde de sens avant toute activité
constitutive consciente, c’est parce que le travail a déjà été fait
par des processus aveugles et non conscients par définition. Une fois de
plus la conscience arrive en retard, si on me permet une fois de plus de
recourir à cette expression de Daniel Giovannangeli
[23].
L’intentionnalité de Searle
et de Husserl
a été précédée
par une intentionnalité motrice
ou corporelle
originaire. Dreyfus en tire la conclusion que la phénoménologie est nécessaire
pour expliquer, et pas seulement pour décrire, les différents types
d’actions. Par rapport aux actions délibérées fondées sur des
raisons qui sont des objets médiats (faisant partie du « stock »
de l’individu ou codifiés par la société), l’expérience phénoménologique
des réactions habiles est primitive car elle résulte d’une interaction
directe, charnelle avec les circonstances.
Searle
ne répond pas
vraiment à cet argument car son modèle ne dit rien sur le caractère
dynamique de la succession des états conscients. Il s’en tient à la
question de la présence intentionnelle : l’analyse de Dreyfus
ne dépouille
pas les réactions habiles de leur caractère intentionnel représentationnel.
Le comportement habile implique des états mentaux au seul sens qui compte :
il peut réussir ou échouer. Ce sont les conditions de succès ou d’échec
qui sont déterminantes. Nous pouvons même dire que les réactions
habiles confortent la position neutraliste de Searle : l’absence de
représentations avérées montre bien que les représentations mentales
ne forment pas une catégorie ontologique ou phénoménologique,
mais fonctionnelle[24].
Il n’y a pas lieu de traiter les représentations comme des entités
jouant le rôle d’une cause distincte de l’action mais comme des
constituants de l’action[25].
Je ne pense
pas que cette opposition soit aussi tranchée. Comme je l’ai déjà
indiqué, elle n’apparaît qu’en vertu de l’éclairage donné à la
phénoménologie par Dreyfus qui brouille sa visée théorique et donc
procède d’un malentendu initial portant sur la mauvaise phénoménologie
de Searle
. Celui-ci refusant catégoriquement d’en faire ne
s’intéresse pas aux distinctions phénoménologiques que Dreyfus met
sur le devant de la scène mais fait à son insu de la bonne phénoménologie
quand il se penche sur le type d’explication qu’il faut donner du flux
considéré dans sa globalité et non, de manière microscopique, dans le
jeu des rétentions et des protentions
. Searle va jusqu’à dire que la phénoménologie de
Dreyfus fait l’économie de la conscience en faisant appel à des modèles
connexionnistes comme celui de Freeman. Ce qui est particulièrement grave
pour une phénoménologie, quelle qu’elle soit. Mais c’est surtout un
malentendu généralisé. Reprenons les choses de manière synthétique.
Le second
trait structural de l’intentionnalité est l’arrière-plan
des capacités
non représentatives et des habiletés (marcher, ouvrir une porte, etc.)
qui ne peuvent être assimilées à des règles mais qui rendent possible
l’exercice de l’intentionnalité[26].
Celui-ci constitue et la notion clef pour comprendre, qu’en dépit des
apparences, Searle
et Dreyfus
ne sont pas
aussi éloignés. J’ai indiqué dans la chronologie du débat que Searle
utilise cette notion dans Limits of Phenomenology mais non dans Neither Phenomenological Description nor Rational Reconstruction.
Dreyfus répondant à ce dernier article dans The Primacy of
Phenomenology over Logical Analysis ne réagit pas à l’argument de
l’arrière-plan censé constituer le lien entre les différents types de
comportement. Nous avons ainsi perdu l’occasion d’établir si Dreyfus
envisage une convergence possible (et celle-ci ne s’est pas encore présentée
à ma connaissance). C’est d’autant plus dommageable que Dreyfus, au début
de cet article, évoque l’arrière-plan et cite Searle dans sa critique
de l’intelligence artificielle forte
.
L’intentionnalité
pour Searle
se diffuse
dans la totalité des actions délibérées ou non depuis l’arrière-plan
de capacités
non représentatives[27].
Searle s’inspire de Wittgenstein
qui pensait le
langage, non pas comme un système abstrait, mais comme une activité
engagée sur l’arrière-fond de formes de vies variées[28].
Nier un arrière-plan d’habiletés, de savoir-faire non représentés,
c'est rompre les liens au monde qui se sont accumulés en nous, comme êtres
biologiques, ou entre nous, comme êtres sociaux. L’arrière-plan est
l’ensemble des traces de ces relations dont la fonction précise est
de permettre aux contenus intentionnels représentationnels de
s’appliquer dans une situation concrète donnée. Il est sensible aux
intentions conscientes et aux règles sociales sans réellement contenir
de représentations de ces règles[29].
« Nous
avons bien des états intentionnels, les uns conscients, la plupart
inconscients, et ils forment un réseau complexe. Le réseau se fond
dans un arrière-plan
de capacités
(incluant différentes compétences, habiletés, assomptions et présuppositions
pré-intentionnelles, positions et attitudes non représentatives). L'arrière-plan
ne se situe pas à la périphérie
de l'Intentionalité mais pénètre
tout le réseau des états intentionnels (…) Ce que j'appelle Arrière-plan
dérive en fait de toute une accumulation de relations que chaque être
biologique entretient avec le monde qui l'entoure. Sans ma constitution
biologique et sans l'ensemble de relations sociales dans lequel je suis
imbriqué, je ne pourrais posséder l'Arrière-plan qui est le mien. »
(John Searle
, L’Intentionalité, 1983, p. 184-187)
L’arrière-plan
explique ainsi
l’articulation qui existe de manière intrinsèque entre les actions délibérées
et les habiletés non représentées : ces dernières sont les matériaux
de l’action intentionnelle consciente. Pour réaliser mon intention
consciente de frapper la balle le plus près de la ligne de fond, je dois
accomplir toute une série de mouvements subsidiaires des jambes, des
bras, des poignets, etc. Ceux-ci sont accomplis intentionnellement même
si ce n’est pas au même niveau que mon intention initiale.
Pourquoi
Dreyfus
rejette-t-il
cette analyse comme le prétend Searle
? Husserl
lui-même a
progressivement pris en compte le rôle du monde pratique et du corps
comme horizon intentionnel
et cette évolution
a été remarquée par un philosophe analytique comme Dagfinn Föllesdal
qui montre que Husserl considérait les anticipations, non comme de
simples croyances, mais comme des structures corporelles impliquées dans
la perception et dans les mouvements[30].
Les hésitations de Husserl sur la disponibilité de l’arrière-plan
et sur son
inclusion dans les noèmes soulignent plutôt la perméabilité des deux
types d’actions, nécessaire pour apprendre. Searle lui-même prétend
que l’arrière-plan peut recevoir une formulation qui le ramène au sein
du réseau si le sujet adopte une attitude réflexive spécifique. Searle
rejette donc en bloc la phénoménologie que Dreyfus lui donne à voir.
Là où Searle
marque
vraiment des points, c’est dans l’idée que la plupart de nos activités
sont perméables au langage. Il n’est pas possible de jouer au tennis
sans connaître les règles, sans tenir compte de l’arbitre, sans avoir
le désir de gagner, etc. Toutes ces activités possèdent une structure
symbolique explicite. Gagner un match implique de savoir ce qu’est un
point, un set, etc. Si nous pouvons penser sans langage « La
balle a franchi la ligne », nous ne pouvons pas penser sans langage
« Le match se joue en deux sets gagnants »[31].
Dans le cours normal de l’activité, ces éléments sont en retrait ou
à la périphérie de la conscience, donc phénoménologiquement inertes,
mais toujours prêts à revenir au centre de l’attention si les
circonstances l’imposent (contestation d’une décision de l’arbitre,
remotivation, changement
tactique de l’adversaire, etc.).
Searle
porte une
seconde critique de type ontologique : n’étant pas ancrée au
niveau biologique, l’ontologie phénoménologique
ne peut prétendre
être l’ontologie d’une véritable théorie scientifique de
l’intentionnalité. Searle prend ici le soin de distinguer Husserl et
Heidegger ou
plus exactement le Husserl et le Heidegger
que lui sert Dreyfus. L’intentionnalité est avant tout une propriété
de « cerveaux biologiques enfermés dans des corps biologiques »
et non une relation entre un sujet transcendantal et un objet intentionnel
ou la manière du Dasein d’être au monde. Par conséquent, et de façon
quasi triviale, l’ontologie qui lui correspond doit être en continuité
avec la physique, la chimie, la biologie et la neurobiologie[32].
Dreyfus pour sa part dérive sa position ontologique
de son analyse
des réactions habiles et des normes sociales qui manifestent une
intentionnalité motrice
. Cela suffit pour leur attribuer une ontologie spécifique,
différente de celle des états intentionnels comme les croyances ou les
intentions. Le point remarquable ici est que Dreyfus abandonne le motif de
la constitution pour décrire cette ontologie :
« Selon
les phénoménologues existentialistes, il ne faut pas comprendre les réactions
habiles et les normes sociales qui sous-tendent l’action et les
institutions comme étant constituées en imposant une fonction
intentionnelle à de la matière. Les réactions habiles et les normes
sociales ont plutôt ce que Merleau-Ponty
un troisième
type d’être – un type d’être qui n’est ni naturel ni constitué,
mais produit par l’intentionnalité corporelle
, qui est toujours déjà présente dans le monde des êtres
sociaux, complexes et actifs. » (Hubert Dreyfus
, The Primacy of Phenomenology over Logical
Analysis)
Nous sommes
loin de l’unité phénoménologique conquise par Husserl en articulant
les modes de constitution au sein de l’analyse eidétique
des trois régions
ontologiques[33].
Dreyfus
critique
implicitement l’ontologie subjective
des faits
sociaux de Searle
conçue à la manière de Husserl
comme un
processus de constitution ici par imposition d’un statut social à des
entités physiques. J’ai souligné à deux reprises cette parenté avec
l’analyse eidétique des objets-valeurs de la région du monde de
l’esprit
et des objets
d’expérience de la région conscience, même si Searle ne passe pas par
une forme quelconque de réduction phénoménologique
pour dégager
ces structures mais par une logique déontique
[34].
L’être-produit-corporel
est censé résoudre la tension décelée entre l’affirmation
ontologique de Searle que nous imposons un statut à des objets au moyen
de l’intentionnalité individuelle ou collective alors même que nous ne
faisons pas l’expérience de cette imposition. C’est sans importance
pour Searle : nous n’avons pas besoin d’être conscients de ce
que nous faisons[35].
Nous voyons bien le billet de banque en tant que billet de banque et non
comme simple morceau de papier. Nous sommes dans la grande majorité des
cas non conscients que ce billet de banque n’existe que parce que nous
lui avons assigné une fonction économique d’échange. La réalité
sociale
est, dit-il,
une réalité invisible qui ne se manifeste sensiblement qu’à
travers les représentations que nous en avons[36].
Dans cette mesure, il n’existe pas une ligne de partage entre les normes
sociales et les institutions mais une différence de degré. Au risque de
me répéter, c’est exactement ce que dit Husserl : dans
l’attitude pratique, nous voyons bien des objets-valeurs, des tables et
non des pièces de bois, des vêtements et non des pièces de tissu, etc.
Mais dans l’attitude réflexive où nous nous saisissons du mode
constitutif, toutes ces distinctions et leurs relations constitutives se
manifestent à nouveau. Searle entend bien Dreyfus
: il s’agit de penser aussi l’intentionnalité
en termes de corps et d’expérience mais nie que ce lien puisse avoir
une teneur ontologique spécifique. Searle adopte un schéma ontologique
dualiste : d’une part l’ontologie matérielle des phénomènes étudiés
par les sciences (la physique, la chimie, la biologie) et l’ontologie
subjective
des phénomènes
mentaux et sociaux. Aucune place possible pour une ontologie corporelle
hybride.
Mais pour
Dreyfus, « le troisième type d’être q
ui n’est ni naturel, ni constitué » selon ses
termes, est requis pour comprendre notre insertion « existentielle ».
Il faut donc conclure que l’ontologie subjective
des états
mentaux et des faits sociaux de Searle
n’a rien de
phénoménologique et que le travail tautologique
de Heidegger a
produit ses résultats dans un domaine sur lequel il n’aurait pas osé
tabler ! Après avoir douté de la prétention fondatrice de Husserl, nous
avons des raisons de nous interroger, comme Daniel Giovannangeli,
sur « le privilège peut-être exorbitant »
que Heidegger confère à « l’être sur les autres catégories alléguées
par Husserl »[37].
Cette forme tripartite de l’ontologie qui constitue la réponse finale
de Dreyfus
a une forme
curieuse. A certains égards, elle rappelle l’ontologie phénoménologique
de Husserl en admettant un niveau ontologique de constitution. Mais sous
l’influence de la phénoménologie dite existentialiste et du
naturalisme, elle perd le passage que Husserl ménage, grâce à la nature
animale
, entre
la nature matérielle et le monde de l’esprit
.
Cet héritage
confus explique sans doute pourquoi Searle
peut refuser
la phénoménologie en bloc tout en ignorant sa véritable portée
scientifique. Le point positif néanmoins est que Searle reconnaît
implicitement dans ses commentaires sur Husserl et Heidegger que la phénoménologie
est autre chose qu’un phénoménisme. Mais, dans la plus pure tradition
analytique, Searle l’exclut encore de la théorie de l’esprit comme phénoménologie
transcendantale
ou comme phénoménologie
existentielle.
L’analyse
logique est ainsi le moyen pour Searle
de neutraliser
les questions ontologiques dans lesquelles seraient embourbées les
analyses phénoménologiques. Mais la conscience joue néanmoins un rôle
essentiel qui est paradoxalement réduit dans la description phénoménologique
de l’action. C’est la troisième critique de Searle. Il place Dreyfus
devant une
contradiction inattendue : en affirmant l’existence d’une
intentionnalité motrice
, la phénoménologie existentialiste affaiblit la
relation de l’intentionnalité et de la conscience. Du coup, elle donne
des arguments à ceux qui considèrent que la cognition est en grande
partie affaire de processus sub-cognitifs. Si, au contraire, elle reconnaît
le rôle de la conscience, alors elle se contredit : s’il y a
conscience, il y a contenus de conscience et donc des représentations
mentales en bonne et due forme, susceptibles de s’inscrire dans le flux.
« Si
les réactions habiles, comme il le dit, requièrent l’attention (awarenesss),
et l’attention la conscience, et si la conscience dans de tels cas a un
contenu intentionnel, alors l’affirmation de Dreyfus
que les réactions
habiles n’ont pas d’intentionnalité se réduit à une contradiction. »
(John Searle
, Limits of Phenomenology, 2000)
Mis à part
les cas d’épilepsie, tous les comportements habiles sont conscients
pour Searle. Le fait de conduire sa voiture de manière quasi automatique
ne signifie pas que le pilote n’est pas conscient de la route, des
obstacles, etc. Entre son livre sur Heidegger
et sa réponse
à Searle
[38],
Dreyfus
aurait changé
de doctrine et concédé ce point à Searle. Searle
ne serait-il
pas victime de son propre principe de connexion
? Le raisonnement hypothétique de cette citation le
laisse penser. La conscience (awareness) que Dreyfus
reconnaît
dans les réactions habiles est celle qui accompagne l’intentionnalité
motrice
non celle qui
s’applique aux contenus mentaux. C’est une conscience qui
s’apparente à l’attitude que Heidegger désigne comme l’impropriété
ou
l’habitude. Je pense que ce n’est pas tout à fait la conscience phénoménale
, au sens de Ned Block
, qui se manifeste dans les conduites automatiques
(d’une voiture par exemple) sans conscience d’accès
. Cette dernière n’intervient que dans les situations
inattendues lorsque le conducteur doit reprendre le contrôle
et donne un contenu explicite aux circonstances qui nécessitent une telle
reprise en main. Mais ce type de conscience phénoménale est « éduquée »
car elle est encadrée sémiotiquement par le code de la route. Elle n’a
pas seulement
la fonction, que lui assigne Dreyfus, d’améliorer
qualitativement le comportement du conducteur qui devient plus expérimenté,
Dans les réactions
habiles, le passage par un apprentissage explicite n’est pas requis a
priori. Peut-être, cette forme de conscience est-elle plus primitive au
point d’échapper à la juridiction du fameux principe de connexion
. Elle n’est pas en mesure de produire des contenus
propositionnels au sens de Searle car les actions auxquelles elle est
intrinsèquement liée, qui sont extrêmement rudimentaires, ne sont pas
encadrées de près ou de loin par un appareil de règles. Dans les
actions primitives comme se déplacer dans une forêt épaisse et hostile,
se manifeste une forme de proto-conscience
qui n’est
soumise qu’aux lois de la physique et aux émotions
sélectionnées
auxquelles elle répond par les ajustements appropriés. Nul appareil
symbolique n’est requis dans ce type de comportement adapté. Le
principe de la perméabilité de nos activités aux langages, justement
souligné par Searle, ne s’applique pas à l’évidence. Il ne prend sa
signification que dans les comportements habiles qui ont une
dimension sociale comme jouer au tennis. Et je pense qu’à ce niveau,
l’analyse de Searle est plus intégrative que celle de Dreyfus qui reste
dominée par la phénoménologie tautologique
de Heidegger[39].
Néanmoins, à
travers cette discussion, nous revenons à la conception de la conscience
comme champ global.
Les comportements habiles révèlent un point qui sera établi encore plus
nettement au moyen d’arguments empiriques par Cleeremans et Jiménez
, Perruchet et Vinter
ou encore
Dennett
: la conscience n’est pas quelque chose qui vient
en plus de l’action, elle en est le porteur. Elle est le terme primitif
de toute théorisation : sur un plan phénoménologique, elle donne
un contenu noématique aux représentations conscientes, sur un plan
logique, elle produit des contenus, au sens qui intéresse Searle
, qui contribuent au succès des actions et donc à la
consistance et à la cohérence du flux, simplement parce qu’ils sont
des représentations des conditions de succès. Le passage suivant de
Searle
traduit à la
fois la reconnaissance de cette solidarité entre la conscience et
l’action et sa tentation d’en tirer la conclusion que les conditions
de succès et de satisfaction sont bien réelles mais phénoménologiquement
invisibles :
« Dès
que nous concédons que la conscience est essentielle au comportement
habile, nous avons concédé qu’il existe un contenu intentionnel à ce
comportement, parce que la conscience est le porteur du contenu. Elle ne
vient pas en « accompagnement », elle est une part essentielle
des actions. Le contenu conscient détermine ce qui compte comme une réussite
ou un échec dans le comportement en question. Il détermine ce que
j’appelle les conditions de satisfaction
. Et cela n’implique pas, bien entendu, que ces
conditions de satisfaction soient phénoménologiquement explicites dans
l’état conscient. » (Searle
, Limits of Phenomenology, 2000)
Si Dreyfus
exagère la simplicité de l’originaire phénoménologique, Searle la
perd de vue et il ne peut que passer à côté de la phénoménologie des
conditions d’amélioration
(improvement
conditions) que je place à un niveau qu’on peut appeler
microscopique, celui des rétentions et des protentions qui règlent
la progression de la mélodie
ou la distance
sociale. Nous pouvons les décrire simplement comme les radicaux qui
formeront les fameuses conditions de satisfaction
de Searle. Le
principe de connexion
a la forme
d’une stipulation dont la nécessité est évidente : nous
permettre d’obtenir l’appareil intentionnel nécessaire pour mener depuis la
conscience les analyses des processus intentionnels ainsi digitalisés
ou détachés de leur substrat, mais il présente le défaut d’oblitérer
l’autre approche généalogique des phénomènes intentionnels qui est
pourtant liée à l’approche biologique que revendique Searle par
ailleurs. Les concepts de proto-intentionnalité,
de proto-conscience
ou encore
d’intentionnalité motrice
, nous permettent de décrire ces phénomènes
intentionnels élémentaires un peu à la manière dont Husserl
nous demandait
de réfléchir à la découverte de la géométrie à partir de
l’arpentage pratiqué par des proto-géomètres, sans renoncer pour
autant à l’analyse eidétique
.
Les
modèles de la cognition implicite
qui
vont nous occuper à présent exploitent les réseaux connexionnistes. Ils
montrent l’utilité de l’approche de Dreyfus
sans
désavouer celle de Searle
L’ontologie
des objets résultant de l’intentionnalité motrice
évoque
à mon sens les opérateurs sociaux et les règles épigénétiques de
Changeux comme objets intermédiaires entre les réseaux connexionnistes
et les objets mentaux de Searle ou de Ricœur. Une nouvelle fois une complémentarité
bien orientée
est
requise pour débrouiller l’écheveau des intrigues intentionnelles.
[7]
John
Searle
,
The Limits of Phenomenology, Heidegger
,
Coping, and Cognitive Science: Essays in Honor of Hubert L. Dreyfus
,
Volume Two, MIT Press, 2000.
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